" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

jeudi 1 novembre 2018

Le onze novembre 1918 à Liège - rue de Hesbaye et Fontainebleau






En ce temps-là, je faisais partie d’une troupe de scouts qui s’était formée clandestinement à Seraing. Installés tant bien que mal dans la salle des « Pas perdus » de la «Violette », notre premier travail fut d’accueillir les prisonniers de guerre. C’est ainsi qu’à la Citadelle qui servait alors d’hôpital de campagne, on pouvait voir un singulier mélange d’Ecossais en kilt, d’Hindous enturbannés, d’Italiens coiffés du chapeau à plumes de coq, des pioupious français en pantalon garance… Notre chef, de Warzée, m’envoya en reconnaissance rue de Hesbaye où l’on signalait l’arrivée d’une «horde » (ce sont les termes employés à l’époque) qui faisait irruption dans la ville.

Dès que je fus sur les lieux, je me trouvai en présence d’une foule de gens hirsutes et dépenaillés, attelés par groupe de dix, de vingt hommes à des charrettes où s’entassaient un fourniment hétéroclite. De la foule misérable qui me faisait face sortait un murmure incompréhensible d’où émergeait par moments le mot « Americanne ». Je vis alors s’avancer vers moi un petit noiraud qui me dit « Sprecken Sie deutsch ? », à quoi je répondis plein d’assurance : Jawohl (à l’école on apprenait cette langue haïe car elle était au programme).
La conversation que j’entrepris avec cet interlocuteur eut lieu dans un langage plus proche de celui des camelots du marché dominical de la Batte. Je compris que cette « horde » était un contingent de prisonniers russes.

(…)

C’est ainsi qu’ils étaient arrivés dans notre faubourg de Sainte-Marguerite et je pris avec le Polonais la tête du cortège pour le conduire au carrefour de Fontainebleau. A cette époque, on pouvait y voir un charmant petit théâtre, flanqué d’un parc tout aussi idyllique, tous deux restés à l’abandon depuis la guerre. Je connaissais parfaitement le quartier d’où provenait la famille de ma mère et je savais où un loueur de voitures remisait de la paille. En un instant, la « horde » envahit le théâtre, emplit de paille les stalles et les loges, occupa le parc où se dressèrent bientôt des trépieds à quoi l’on suspendit des marmites. Le bois abondait en cet endroit et, au nom de l’Administration communale, je réquisitionnai du lard et des pommes de terre chez un fraudeur bien connu.
Le soir tomba. La plupart des Russes se rassemblèrent au parterre du théâtre d’où s’éleva une mélopée nostalgique. Mon interprète polonais m’apprit que c’était le « Notre Père » du rite orthodoxe. Ils entonnèrent ensuite «  La Marseillaise » et «  L’Internationale ».


                                                                                  Jean Delfagne

Extrait d’un article de Jean Delfagne, « Souvenir d’un ancien scout », paru dans la revue de «  La vie wallonne illustrée », 2 è et 3 è trimestre 1985.


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En bonus, le «  Notre Père » en russe :

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