" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 17 juin 2018

L'implantation du chemin de fer et du téléphone en Ardenne à la fin du 19 è siècle






D’un séjour au pays de Bastogne qui dura six ans, j’ai gardé le meilleur souvenir. J’y trouvai de multiples sujets d’observation : la contrée, les gens, les mœurs, le langage. Sur les grand’ routes de cette région, qui mettent fréquemment une bonne lieue entre les villages,  la marche à travers boue et poussière, selon les saisons, parait monotone. La vue est vite rassasiée de molles ondulations qui établissent une perpétuelle alternance : pâture, petite sapinière, plan de pommes de terre, taillis, champ de seigle et d’avoine. Le vaste plateau, s’étendant de Gouvy à Libramont, n’est pas très pittoresque. Contraste significatif pour les narines accoutumées aux parfums efféminés des villes. L’immensité des landes, le profond silence dont s’imprègnent les sous-bois mystérieux des sapinières et des croupes boisées, dégagent un sentiment de farouche grandeur.

Levé de bonne heure, le paysan gagne ses champs qu’il arpente derrière bœuf et charrette pendant des heures et des heures. Se taire est son habitude. Les longues journées de ce labeur silencieux en font un être taciturne, muet, presque par déformation professionnelle. L’agriculteur, parfois, « avait du mal » - comme on dit là-bas – à nouer les deux bouts. Au bon vieux temps, il n’y avait pas d’engrais artificiel. D’ailleurs, la  voie ferrée qui les propagea, ne fut établie qu’après 1870. Pouvait-on parler d’agriculture ? Hormis quelques arpents d’avoine, toute la glèbe était envahie, jusqu’à l’entrée des villages, par des genêts grands à hauteur d’homme. Le paysan trouvait ses modestes ressources dans la plantation de pommes de terre, les trucs et l’élevage des porcs, la cochonade. On ne connaissait pas de mets succulents chez ce rustre souvent repu de bouillie à la farine d’avoine. Pouvait-on parler de laiterie quand l’agriculteur trouvait à peine le moyen d’alimenter son pauvre petit bétail.

Avec l’apparition du chemin de fer, on peut songer à faire venir des engrais chimiques. Bouleversement dans la vie rurale : les landes furent défichées et cultivées ; les paysans qui, presque tous, étaient débiteurs du notaire, commencèrent à prospérer. Mais ne croyez pas que tout cela se fit sans difficultés : l’installation du chemin de fer frisa l’épopée. Tous les Ardennais n’étaient pas ralliés à l’idée de civilisation.

Quand le téléphone fit son apparition, ce fut la même histoire. Ecoutons l’un de ces Ardennais plus clairvoyant : «  Pensez qu’en cas de maladie grave, l’homme de l’art ( = le médecin) pourra se trouver plus vite à pied d’oeuvre. Lorsqu’une personne meurt, c’est une perte tout court mais si le malheur veut que c’est une bête, et bien, mon ami, c’est une perte d’argent, vous perdez l’sou ! Pour soigner une vache, l’artisse ( = le vétérinaire) ne peut jamais arriver trop tôt. Avec le téléphone, il est de suite sur place … Il n’y eut jamais de plus belle invention ! »
Et voilà comment le téléphone s’implanta en Ardenne.





Extraits d'un article de Joseph Meunier paru dans la « Revue wallonne illustrée » en août 1936, intitulé « Par les chemins d’Ardenne dans la région de Bastogne ».


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire