" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 20 mars 2018

" Souvenirs de 1940 - 1945 " par Lucien Schmitz









Je suis né à Commanster en 1928 et j’avais six mois quand mes parents sont allés reprendre une petite ferme à Halconreux (Bovigny).
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Depuis longtemps déjà, le Génie construisait une barrière, une ligne de défense, qui devait traverser depuis Courtil vers le Poncay et le Beleu entre Gouvy et Rettigny. Cette barrière se composait d’une double tranchée. A environ deux ou trois cents mètres de là, on construisit une triple rangée de piliers en béton armé d’un mètre cinquante de deux mètres de haut avec des fondations de plus d’un mètre. Entre les deux devait se trouver un champ de mines sur la route avec une chicane à faire sauter. Egalement une grosse barrière de poutrelles entrecroisées.
Tous les hommes qui le pouvaient allaient travailler à ces tranchées moyennant une rétribution de dix à quinze francs l’heure. Ceci était très apprécié car il y avait depuis cinq à six ans une crise très grave.
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C’est cette route où il y avait les trois croix en bois, au-dessus du cimetière de Courtil, que nous, gamins et gamines, comme on disait alors, de Halconreux ( six filles, six garçons) , devions parcourir quatre fois par jours pour aller à l’école, au catéchisme et à la messe du dimanche. Toujours à pieds par tous les temps, avec des culottes courtes, de gros souliers avec des clous et un fer au bout, sac au dos et caban noir pour la pluie, nous parcourions ces 4 fois trois kilomètres de chemins rocailleux et remplis de trous d’eau.
Tous les hommes mobilisés avaient déjà dû rejoindre leurs unités plusieurs fois en deux ans, car à tout moment il y avait des violations de frontière de la part d’avions et de détachements de soldats allemands.
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Les bruits de guerre s’accentuaient de plus en plus et tout le village allait aux nouvelles chez le garde-champêtre, M. Hurdebise, qui était, je crois, le seul à posséder un poste de TSF (comme on appelait la radio, en  ce temps-là). Chaque jour, la famille se réunissait pour réciter le chapelet, à genoux sur une chaise, tournés vers le crucifix. Papa ou maman commençait et nous devions répondre. Et pas question de s’asseoir sur les talons encore moins de refuser.
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Vint enfin la journée du dix mai. Toute la nuit, on avait entendu des déflagrations et des avions dans le ciel se laissaient voir. Les gens du village se concertaient : les uns voulaient partir, s’enfuir, les autres pas … Tous les villages récitaient ensemble chapelets sur chapelets. Il n’y avait plus que bougies et quinquets pour s’éclairer. Les premières lueurs du jour dans un beau ciel étaient déjà maculées par les avions et les détonations des ponts et de toutes les chicanes qui sautaient, les unes après les autres.
Nous avions le cœur qui chavirait, moi-même qui n’avais que douze ans. Mais on nous avait tellement parlé de la guerre et des « Boches », comme on disait, d’abord chez nos parents, puis à l’école où l’on nous imprégnait de patriotisme et où l’on apprenait la Brabançonne, la marche des Chasseurs Ardennais et bien d’autres.
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Les derniers groupes de soldats qui avaient fait sauter tous les ouvrages repassaient pour rejoindre l’arrière. Vint encore une dernière équipe de nos fiers soldats avec de grosses tronçonneuses. Ils s’employaient à couper de gros arbres un peu partout pour barrer les routes.
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 Les plus vieux qui avaient connu 14-18 s’écrièrent : «  Mais ce ne sont plus les kakis … ce sont des gris ! » C’étaient bien des Boches. Soudain, l’un monta sur une souche de bois coupée à un mètre de haut, puis un deuxième, puis un troisième firent de même et nous mirent en joue avec leurs mitrailleuses. Je crois que nous avons battu un record de vitesse et d’ensemble pour nous retrouver tous par terre.
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 Les Allemands sont descendus dans le village pour réquisitionner les hommes afin de déblayer le bois des routes et aussi pour voler les chevaux qu’ils trouvaient.
( …)
Nous les enfants, on cherchait quand même à jouer. Mais alors, les avions allemands passaient si bas, nous terrifiant et nous faisaient chaque fois plonger dans les buissons d’épines ou dans tout autre abri pour nous cacher. Quelquefois, dans le ciel, les trop rares avions alliés nous effrayaient encore davantage…
On savait que le Roi des belges avait décrété la mobilisation générale mais il était trop tard, car tous ceux de chez nous qui ont voulu rejoindre l’armée sont tombés tout de suite sur des Allemands qui étaient déjà partout et ont dû rentrer chez eux en se cachant.
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Nous passions notre temps à regarder les interminables colonnes de fantassins allemands qui passaient sur la grand-route de Sterpigny-Gouvy. (…) Cette vision dantesque, pendant des jours et de semaines, sans arrêt, nous avait déjà marqué pour la vie ; nous entrions tout doucement dans la guerre.
A présent, pour «  agrémenter » l’histoire journalière, voici qu’il nous était donné de voir des colonnes de nos pauvres prisonniers qui s’en allaient pour un séjour prolongé en Allemagne. Dans l’une de ces colonnes se trouvait Albert Clause de Halconreux qui passait à deux mètres à peine du seuil de sa maison, isolée sur la route de Sterpigny-Gouvy à 150 mètres du carrefour de Halconreux ; elle est d’ailleurs toujours là, occupée par son frère Théophile et Albert ne put même pas saluer sa maman.
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On priait toujours pour que reviennent nos soldats et ceux qui avaient pu se soustraire à la grande rafle se cachaient, tandis que la grande masse des malchanceux faisaient route dans des camions à bestiaux et même à pied pour aller travailler dans la grande Allemagne pour des vacances forcées de 5 ans. Ca ne fut pas drôle pour eux.
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Un service de carte de ravitaillement fut instauré. Avec ces cartes, on allait chaque mois à la commune recevoir des feuilles de timbres numérotées et de couleurs différentes, qui donnaient droit chez les commerçants à des rations de chaque marchandise. Conséquence directe du ravitaillement, le marché noir s’instaura tout aussi vite. On vit défiler tous les jours le flot des « quottieux », comme on les appelait alors, et en premier lieu les cousins de villes que l’on avait jamais vus. Il y avait aussi des malheureux qui avaient faim. Tous ces gens venaient de très loin. (…)
( …)
En 1942, une épidémie de diphtérie se déclara dans la région et, naturellement, j’en fus. Cela m’obligeait à un repos complet avec dix piqûres quotidiennes dans le ventre, un jour à gauche, le lendemain à droite. L’année suivante, début juin, ma plus jeune sœur et ma nièce qui habitait le village, contractèrent en même temps le typhus et furent sur le point de succomber avec des températures qui dépassaient les 41 °. Le Docteur Noël de Gouvy, qui était un homme bourru et dur, amis un excellent médecin, nous soigna tous très bien.
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(….)

Terminé à écrire ce récit à Neuville en janvier 1994
                                                       Lucien Schmitz

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Extraits d’un très long article de 15 pages, paru dans la revue «  Glain et Salm – Haute Ardenne », numéro 41, octobre 1994


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En bonus, la marche des Chasseurs Ardennais :

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