" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 4 mars 2018

Chez parrain Louis et tante Marcelle Nisen

                                           
                                             La famille Nisen-Kaesch en 1929

De gauche à droite, au premier plan : Pierre, Jeanne, Marcelle ( sur les genoux) , Marguerite, Célestin, Albert
A l'arrière : Marie-Thérèse, Louis, Marie-Louise






                                           Jeu champêtre


                                           Gouvy-village (centre)

Suite à un article posté sur la page Facebook : «  Tu es un vrai Gouvion si .. », à propos du Mayon, le ruisseau de Gouvy-village, il m’est venu l’idée d’écrire quelques lignes sur la maison familiale de Nisen-Kaesch. Tous ces souvenirs, en vrac, datent de la seconde partie des années ‘50 et de la première moitié des années ’60.

 La maison familiale des Nisen-Kaesch est cette imposante bâtisse qui trône en plein milieu du village et que vous pouvez voir sur la photo. Le ruisseau, Le Mayon, serpente là, juste en face, se glisse sous les ponts, s’en va vers la campagne ( si j’ose dire). Une petite dizaine de marches en pierre bleue mène au corps du logis de la ferme. Là habitent la Mama : Jeanne Kaesch qui affiche un âge vénérable. A ses côtés et sous sa surveillance perpétuelle, deux de ses enfants : Louis, né aux alentours de la guerre 14-18 et Marcelle, la cadette, la « rawette » née en ’29. Ils sont tous deux «  restés célibataires ».  Il me semble que Jeanne et mon grand-père ( qui est décédé et que je n’ai jamais connu ) ont eu huit enfants. Qué corèdje ! Je l’aime bien ma grand-mère. Elle est assez petite, est toute vieille-toute vieille, son visage est tout ridé. Elle a les yeux brillants, vifs, moqueurs. Quand elle veut se déplacer pour aller chercher je ne sais quoi, je la prends par le bras et tout doucement nous progressons, à pas menus. Jeanne me sourit, elle est contente qu’au moins quelqu’un s’intéresse un peu à elle ; les autres rigolent et se moquent gentiment. Qui sont bièsses, hein Jeanne !
Nous sommes le 1 er janvier 1960. Mon père François a débarqué toute sa petite famille à la maison familiale de son épouse ( ma mère), Marguerite Nisen. Il souhaite chaleureusement la «  bonne année ! » à tous ceux et celles qui sont déjà au rendez-vous annuel mais il ne va guère tarder car il a un rendez-vous incontournable : une sacro-sainte partie de Whist avec ses copains (tel Camille Nisen, le marchand de vaches). Il reviendra vers 19 ou 20 h, le visage «  to rôtche », le cigare au bec, le verbe haut et enjoué. Notre mère, mes trois sœurs et moi nous nous installons dans la « chambre »  « d’où c’qu’il y a de la place ». Le poêle au bois rayonne une de ces chaleurs d’enfer, pffftttt ! . La fumée de cigarette fait tousser les ancêtres, dont tonton Louis, fragile des bronches depuis des temps immémoriaux. Toutes les familles sont là ( comme dans la mafia ) : les Nisen des voyes di Sââm, les Nisen d’oncle Albert et Alice,  les Felten, les Boulanger et donc les Catin (les quat’lapins). Je reconnais certains d’entre eux : Anne-Marie qui vient tous les jours chez nous à la gare apporter du lait de leur ferme, son frère Jean qui est dans ma classe ( ya quatre Jean dans notre classe). Et puis, il en vient de partout ; ça rentre, ça sort. On cause. Pas les enfants, qui écoutent ou étouffent un rire ou pire, un fou-rire, un tantinet inconvenant. Je capte quelques bribes de conversation des grands … « … Elle me fait dépression sur dépression … » ; « …c’est vrai, hein : et mi honneur ? qu’est-ce qu’on en fait ?... » ; «  … Il a fait de la noire asthénie … » (comprenez : de la neurasthénie).
Tante Marcelle, aidée par l’une ou l’autre bénévole désignée,  accueille les invités, s’occupe du café, des limonades, des liqueurs, des alcools, des tartes, des gaufres, des biscuits les plus divers, de l’intendance générale quoi. Elle parle, elle cause, elle fume, (elle tousse, elle se mouche, jette les mouchoirs par terre) ; elle boit, en alternance,  du bols abricot et du pèket, « c’est pas tous les jours la nouvelle année »,  bref elle est à son affaire. Jusqu’au moment où , en plein excitation, elle de trompe de bout de cigarette : elle a porté la partie incandescente à ses lèvres. S’ensuit une bordée de jurons maisons ,en français et en wallon.
Quelle ménagerie ! Le chat Mimi-Tata, stoïque, regarde ce petit monde qui tournoie autour de lui. Il donne lui aussi l’impression de participer à la fête. Il s’est remis à neiger.  Félicien, un de nos lointains cousins, (on est tous cousins l'un sur l'autre !) est tombé dans le Mayon. Il était un peu pèté, (pas le Mayon hein valet, Félicien). Il pissait dans le ru et puis hop, les quat’fers en l’air, mais plus de peur que de mal, comme on dit. Voilà qu’arrivent les Legrand, les Bourgraff, les Trembloy, et d’autres cousins de Rettigny, de Bastogne. Quénne famille mes aïeux ! Quelle tribu ! Allez : bonne, sainte et heureuse années à tortôs !

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Nous sommes le dimanche après-midi. Après les vêpres, en route pour le village. D’abord, visite du poulailler. Quénne arèdje vo châle ! Ca caquequette à qui mieux-mieux, ça picore, ça s’ébroue, ça s’emplume, ça jaquette, ça cocotte, ça pond un œuf, bref ça fait la poule. Des plumes partout, quelques fientes ça et là, un œuf en bois pour mettre le cœur à l’ouvrage. Ici une grosse poule s’est endormie malgré le tintamarre orchestré par le coq qui ne m’a l’air bon du tout. A la prochaine s’il faut du beurre, mesdames ! En avant pour la visite de l’étable. Les vaches sont au champ, nous iront les chercher tout à l’heure pour la traite. Deux cochons s’approchent de nous, en grognant, comme s’ils venaient aux dernières nouvelles : « connais-tu la dernière ? ». Ils sont sympas mais ne sentent pas la rose. Un veau tout mignon tout blond nous regarde avec sympathie. Meu-eu-euhhh ! Je lui tends ma main droite . Il l’enfouit dans la gueule. C’est l’explosion dans ma tête. Quelle sensation extraordinaire, unique, phénoménale. ( note : ceux qui ont éprouvé cette expérience savent de quoi il s’agit …). Nous faisons le tour des étables sans oublier de grimper dans la grange au foin.
Il va être bientôt l’ Heure. A 5 h de relevée, parrain Louis va chercher les vaches pour la traite. Je relouque ses lourds sabots en bois où sont enfouis deux gros bas de laine grise. Assis par terre, j’avance les sabots vers lui. Il est en train de lire la gazette, le nez sur le journal car, malgré ses énormes verres de lunettes que tu dirais des loupes, il est myope comme une taupe. Ah oui, à propos : mon parrain Louis écrit des poèmes en wallon et tante Marcelle tient une chronique dans le « Sillon Belge », une gazette destinée aux agriculteurs. Moi, j’avance encore les sabots vers parrain. Il a vu le manège et tout en toussant à s’arrachant les poumons, il s’écrie «  Non di dju, il n’est que 4h quatre heures quarante, môssi d’jône. Tu vas me faire mourir avant l’âge, toi ! » Mais à c’theure, c’est bon. Nous voici partis. Je n’ai pas oublié le bâton qui est au pied de l’escalier. Direction la pâture qui est située juste derrière la copette de la route qui mène à Tchérapont, là, juste à gauche. Parrain Louis crie gentiment : «  Tè vatches, tè vatches, tè vinè, vinè ! ». Elles s’amènent toutes les dix , à la queue leu leu,  à une allure de sénateur. Diane, le chien, les  a bien sous les ordres. Elle les canalise fièrement, les considérant avec un certain dédain, elles qui obéissent au bâton et aux crocs dans les pattes.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Dimanche 28 juin. Nous allons « aux bottes », c’est-à-dire aller chercher les bottes de foin et les ramener dans la grange. Le champ se trouve au-dessus de la route de Bellain, à gauche, juste en face de grands arbres feuillus. Nous sommes toute une équipe. Marcelle s’occupe de «  faire les lits » à savoir ranger les bottes de façon bien stricte, comme si elle construisait un mur. J’ai 8 ans, frêle, de faible constitution, mes biceps sont du jus de carottes. Pour ne pas perdre de la main d’œuvre, c’est moi qui conduirai le tracteur. C’est un Deutz bleu tout neuf. Pour le « mener », c’est pas difficile : j’ai juste à m’occuper de la manette en fer pour mettre plus ou moins de gaz. Ça roule ! Voici un charriot rempli ; on va lui ajouter un plus petit. Voilà qui est fait. Retour au village. Marcelle suit avec le p’tit monde qui a grimpé dans sa deux chevaux, capote et fenêtres ouvertes. Arrivés au niveau de la ferme Clotuche, parrain reprend les commandes du tracteur, rapport à la maréchaussée … Le monte-ballot est déjà en marche. Nous rentrons les bottes jaunes, odorantes, brûlantes de soleil, dans la grange. Ensuite, nous nous ruons à la cuisine pour reprendre des forces ; là nous attendent des boissons rafraîchissantes dont de la grenadine-maison (mioum !) des tartes, des glaces, des galets, des biscuits. Et en fin de journée, du pekèt pour les grands, manière de «  tuer les microbes » ou «  po touwer les vî russes.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Aujourd’hui, je vais loger au village. J’y descends avec mon vélo bleu mais demain je n’aurais que quelques mètres à faire vu que l’école de chez Monville est juste là-haut, en face. Je joue avec mes amis du village. Avec des pierres plates, nous nous amusons à faire des ricochets sur le Mayon. Ils sont super doués, normal, ils ont le terrain de jeu, tous les jours, à portée de main. André, qui habite juste en face de la maison Nisen, m’invite chez lui «  po beure le cafè ». Son père, prénommé Albert, nous pose des questions de calculs, d’histoire, de géographie. André répond vite et bien. Je sais qu’il est (infiniment ) plus malin que moi, vu que je fais partie des cancres diplômés. Mais parfois, je trouve. Euréka ! Je suis alors très fier. C’est bien simple : si j’étais un chien, je balancerais la queue.
Le Mayon m’intrigue. Il est vrai que chez nous, à la gare, point de ru encore moins de ruisseau. A part le pipi de chat du pont des Prâles, il faut aller jusqu’au fond d’Ourhe pour trouver de l’eau vive, et ce n’est pas la porte d’à côté. A c’t’heure, je suis accroupis sur une grande pierre au bord du Mayon. Un instant d’inattention et hop ! me voici les quat’ fers en l’air dans la flotte. Je suis trempé jusqu’aux osses. Vite, on se précipite chez P* pour trouver, dans les vêtements d’André, une chemise et un short. Il est passé neuf heures au soir. Je monte dans la chambre qui m’a été réservée par Marcelle et je m’endors comme un loir, comme une marmotte. Et si cela se trouve, avec pas loin de moi,  un loir et un marmotte, blottis qu’ils sont dans le grenier …

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Pour preuve que la maison des Nisen est d’une importance première à nos yeux, voici un jeu que l’on fait souvent avec mes sœurs, juste avant de s’endormir et qui nous sert de magnifique somnifère. A chacun son tour, on pense à un être, un objet. Puis on pose les questions suivantes : « Il ou elle ? » (comprenez : masculin ou féminin) – réponse du meneur de jeu ; « Une personne, un animal ou une chose ? » - réponse du meneur de jeu ; « Est-ce qu’il y en a chez parrain Louiiiiiiiiiiiiis ? »

Que du bonheur ! 

                                                                                                                Jean Catin




                                                         Louis Nisen
                              Ci-dessous, un dessin de Louis Nisen signé Nico




                                                    Marcelle Nisen



           Ne cherchez pas à reconnaître des têtes connues. j'ai piqué cette photo anonyme sur le Net.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire