" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

jeudi 15 février 2018

Mon arrière-grand-père, M. Catin, instituteur à Gouvy au 19 è siècle, dans les griffes de M. Bouvier







Voici un document que j’ai trouvé un peu par hasard – mais le hasard existe-t-il vraiment, telle est la question - , ce mardi 13 février 2018 à la bibliothèque Albertine de Bruxelles dans le journal le « Bien public » en date du 15 septembre 1881. Un document exceptionnel pour moi – et sans doute également pour ma famille – puisqu’il nous parle de notre arrière-grand-père. Peut-être qu’il vous intéressera un peu aussi, amis lecteurs, ne fut-ce que par la violence des propos tenus.
Nous sommes dans une salle de tribunal. Pour une meilleure compréhension du texte, sachez, qu’à l’époque ( vers 1880) :1.les instituteurs de l’enseignement officiel n’étaient pas tenus d’accepter qu’un prêtre viennent enseigner le catéchisme à l’école et encore moins de l’enseigner eux-même ; 2. Le clergé excommuniait ( = exclure de l’Eglise) les partisans de l’enseignement officiel ( dont les instituteurs).

Article publié par le journal le « Bien public » en date du 15 septembre 1881.
                                              Exploits de Bouvier

«  Pour donner à nos lecteurs une idée des procédés de l’enquête dans le Luxembourg, le compte-rendu de l’épisode que voici (la scène se passe à Houfalize).
On appelle le sieur Catin, instituteur officiel à Gouvy. M. Catin s’acquitte de ses fonctions depuis 25 ans, à la complète satisfaction de ses supérieurs et des pères de famille qui lui confient leurs enfants. Sa conduite est d’ailleurs exemplaire et son école a toujours passé pour l’une des mieux tenues du canton. Après la promulgation de la loi de 1879 ( * voir note plus bas), il a même fait de nombreuses démarches auprès des parents de ses élèves et il a su en conserver 34. Cela vient d’être acté et M. Catin aurait le droit, semble-t-il, de s’attendre à des éloges de la part de M. Bouvier ; car il sait que M. le président ne les a pas marchandés à plusieurs de ses collègues dont les classes ne comptent que 2 ou 3 élèves, voir même aucun. Aussi M. Bouvier qui, probablement n’a pas lu tout le dossier, ou tout au moins l’a perdu de vue, lui fait-il bon accueil. Mais M. Catin, en honnête homme qu’il est, refuse de se faire l’accusateur de son curé et d’acter à sa charge des faits qu’il ne connait pas ; la voix de M. Bouvier prend un timbre plus aigu.
M. Bouvier : - Etes-vous excommunié ?
- Non.
M. Bouvier : - Pourquoi n’êtes-vous pas excommunié ? Vous n’êtes pas excommunié ! J’ai lieu d’être surpris, étonné ; vous êtes une exception parmi vos collègues. N’avez-vous prêté la main au curé ?
M. Kleyer, secrétaire (à mi-voix) – Fait-il catéchisme ?
M. Bouvier : - Faites-vous le catéchisme ?
- Non.
M. Bouvier (d’une voix formidable) – Pourquoi ne faites-vous pas le catéchisme ?
- Parce que ma conscience me le défend. D’ailleurs je suis dans les termes de la loi qui m’autorise à ne pas le faire.
M. Bouvier : - La loi … la loi …, nous savons ça. Mais il est étrange que presque vous seul vous ne soyez pas excommunié. Vous devriez être excommunié par la loi de l’Eglise. Vous cherchez à vous abriter derrière votre conscience, monsieur ! Nous aussi nous avons notre conscience qui nous dit que vous devriez être excommunié et nous oblige à vous demander, à exiger que vous disiez pourquoi vous ne l’êtes pas. Je vous ai demandé ce qu’a fait le curé, et vous avez l’audace de me dire que vous ne le savez pas.
- J’ai prêté serment et ne puis donc dire ce que je ne sais pas.
M. Bouvier : - Ce que vous savez … ce que vous savez … Avez-vous dit aux parents que vous n’êtes pas excommunié ? Votre conduite est très étrange, très étrange ! ( à l’inspecteur Piette) Monsieur l’inspecteur, je vous signale la conduite de cet homme-là. Il n’est pas excommunié ; tenez-moi la bonne note de ça. Ah ! je ne suis plus étonné maintenant : il n’est pas excommunié. Vous ne pouvez pas manger à deux râteliers. Le fait que vous n’êtes pas excommunié est étrange … Où sont vos enfants ?
- A mon école. De plus, j’ai trois filles qui étaient à l’école normale de Bastogne avant la loi. Elles y sont encore.
M. Bouvier : - Je vous ai dit : vous avez la conscience très large ; vous êtes un homme sans conscience. Il ne manquerait plus que ça. Nous avons déjà des curés qui sont des espèces de gens qui travaillent contre nous …, et nous auront encore des instituteurs qui prêtent la main au curé pour que son école soit fréquentée. Allez, monsieur : je crois que cet hiver, vous n’aurez plus la peine de … C’est bien, allez-vous en ! Je ne veux plus vous voir … Honteux ! Honteux !
Puis vient un certain Reuter, aspirant-facteur et pseudo instituteur officiel, lequel affirme que M. le curé de Gouvy l’a nommé «  pope schismatique ».
M. Bouvier : - Catin, approchez. Vous voyez bien que vous avez menti à la justice. Vous n’avez pas dit la vérité sous la foi du serment. Vous avez dit que votre curé ne prononçait pas de sermons politiques …, et pourtant il a nommé ce brave homme de « pope schismatique ». N’est-ce pas de la politique, ça ?
- Pardon, monsieur le président, je …
M. Bouvier : - Taisez-vous !
- Permettez que je m’explique.
M. Bouvier : - Je vous demande des explications. : expliquez-vous.
-  J’ai entendu dire que le nom de Pope …
M. Bouvier : - Taisez-vous ! … Taisez-vous, vous dis-je ! … Vous m’avez dit que vous n’êtes pas encore excommunié, que vous recevez l’absolution … Vous êtes dans les bonnes grâces de votre curé ; nous savons ça et vous venez nous dire qu’il ne fait que de simples exhortations.
- J’ai dit que je n’ai pas entendu de sermons violents ; d’ailleurs, je ne vais pas à tous les offices.
M. Bouvier : - Vous devez être l’ami du curé. Vous êtes obligé de fréquenter ses offices ! Vous avez dit qu’il n’en fait pas de violents. Et ce mot pope, n’est-ce pas violent, cela ?
- Je ne l’ai entendu nommer ni directement, ni indirectement M. Reuter de pope ; je sais qu’on a ainsi nommé ce dernier dans le village à la suite d’un sermon où il n’avait pas été directement désigné.
M. Bouvier : - Taisez-vous ! Votre conduite est honteuse, scandaleuse : vous êtes indigne d’être instituteur officiel ; vous êtes bien un instituteur de curé, avec les ex-caporaux et les vachers, je vous le dis, moi … Vous manquez à tous les devoirs, vous ruinez l’enseignement officiel en ne faisant pas le catéchisme. Vous êtes un menteur et je vous flétris ici publiquement, vous êtes indigne d’être un instituteur officiel … Vous pouvez proclamer dans tous vos journaux que je vous ai dit cela, moi ! Quand je vois une chose aussi indigne, une chose aussi honteuse, scandaleuse,  quand je vois une perfidie semblable, je proclame que vous êtes indigne. ( à l’inspecteur) Monsieur l’inspecteur, constatez tout ceci  et ne l’oubliez pas ; ayez-en soin ; il faut y mettre bon ordre.
(A M. Catin) Monsieur, soyez instituteur du curé, vous êtes bon à ça. Allez-vous-en bien vite ! Allez dans le public ! Je ne veux plus vous voir ici ! »

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(*)La loi de 1879, dite Loi Van Humbeek ou "Loi de malheur"
Les libéraux de 1878, talonnés par ceux d’entre eux qui prétendaient mettre « le prêtre hors de l’école », voulurent supprimer la loi de 1842 et poser une affirmation de principe.

La loi Van Humbeek du 10 juin 1879 :
Institua au moins une école primaire publique par commune
L’enseignement de la religion pouvait être donné par des prêtres, à l’école, mais seulement sur la demande des parents et en dehors des heures de classe.
Le gouvernement nommait les inspecteurs, approuvait les programmes et les livres scolaires
L’Etat se réservait le monopole de l’enseignement normal
Les instituteurs, nommés par les communes, devaient être en possession d’un certificat régulier d’études.
Cette loi centralisatrice et laïque, appelée « loi de malheur », déchaîna une âpre guerre scolaire, surtout en Flandre.

Les catholiques fondèrent une quantité d’écoles confessionnelles vers lesquelles émigrèrent, en moins de 2 ans, 190.000 enfants (c’est-à-dire 66% des élèves) et 1.340 membres du personnel.
Le clergé excommunia les défenseurs de l’école officielle
Cette position du clergé belge fut prudemment appuyée par le pape Léon XIII, esprit très fin qui invitait les catholiques belges à ne plus s’éloigner du respect de la Constitution, même au plus fort de la lutte.
En 1880, le gouvernement rompit ses relations diplomatiques avec le Vatican.
Le Cabinet Frère-Orban tint bon mais sa victoire fut stérile.

Au fur et à mesure que le gouvernement édifiait des écoles officielles, la population des écoles libres croissait en nombre. Or, cette entreprise coûtait fort cher. Le ministre des Finances, Charles Graux, placé devant un déficit de 25 millions de francs (19 millions d’augmentation en 2 ans de temps), se voyait obligé d’établir une série de nouveaux impôts. Le Cabinet devint très impopulaire.

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Ma conclusion de tout ceci : si je tenais cette petite m*rde facho de Bouvier, il passerait un sacré mauvais quart d’heure. Humilier ainsi mon aïeul, non mais …

                                                                                               Jean Catin










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