" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

samedi 16 décembre 2017

Georges Simenon : " Point-virgule "



Encore une des merveilleuses «  Dictées » ( soit des souvenirs) du grand Georges. Elles ont été enregistrées du 6 au 22 août 1977. Quelques thème abordés : la politique, le pouvoir, les hommes politiques - que Simenon exècre-, l’adaptation de ses films au cinéma ( dont par Jean Renoir), ses nombreux et longs séjours en Afrique, son service militaire en 1919 dans le régiment de cavalerie en Outremeuse, etc.

Un délice !

Extraits :

Il faut dire qu’à cette époque les Pygmées n’étaient pas considérés comme des hommes par la plupart des tribus noires, mais comme des sortes de lapin, des êtres bons à être mangés. (…)
Si les Pygmées étaient prudents, s’ils vivaient dans les arbres, s’ils ne se montraient pas sur les routes, c’est qu’ils avaient la peur ancestrale d’être mangés. (…)
Aujourd’hui, ils savent qu’on ne les mange plus. D’après beaucoup d’anthropologues, ils sont nos aïeux, un anneau entre les grands primates et nous qui sommes aussi, scientifiquement, des primates.(…)

Très souvent, l’homme blanc donnait un coup de pied au derrière du mari afin de le convaincre de sa supériorité. Ensuite, à quelques mètres de là, il faisait l’amour avec la femme. Elle n’avait pas à se débattre ou à se défendre. Le mari encore moins. L’homme blanc se comportait comme un dieu tout-puissant.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

- « Quelques jours plus tard, au moment où l’on sonnait le réveil, je me sentis incapable de sortir de mon lit. J’étais fiévreux, très faible, et il y avait de la neige dehors. Le maréchal des logis de garde me demanda pourquoi je ne descendais pas comme les autres à l’écurie. Je lui répondis que je ne me sentais pas bien.
- Dans ce cas, je vous inscris pour la visite médicale
(…)
L’infirmier se montra à peu près à l’heure dite, prit mon pouls, ma température et fronça les sourcils.
- On va vous conduire à l’hôpital militaire en ambulance à la caserne Saint-Laurent.
C’est-à-dire à l’hôpital Saint-Laurent, tout en haut de la ville.
- Je ne pourrais pas m’y rendre par mes propres moyens ?
Je n’étais jamais monté dans une ambulance et cela m’impressionnait. Pour moi, ambulance et corbillard étaient presque synonymes. A l’armée, on vous apprend à vous taire, quoi qu’on vous dise, ce qui vous apprend aussi à mentir quand vous avez besoin de vous défendre.
( …)
Quelques minutes plus tard, je me dirigeai d’un pas peu rassuré vers la maison de ma mère.
- Qu’est-ce qui t’arrive, Georges ?
- Rien de grave, mais fais-moi frire tout de suite deux grandes tranches de lard et deux ou trois œufs.
J’ai su après que j’avais trente-neuf cinq de température.
Je dévorai mon lard et mes œufs, réclamai du fromage, puis enfin, en tramway, je gagnai l’hôpital Saint-Laurent.
(…)
Le médecin appela une bonne sœur, car c’était des bonnes sœurs qui faisaient office d’infirmières et celle-ci, pleine de douceur et de prévenances, me conduisit au premier ou au second étage, je n’étais plus capable de compter.
Elle m’introduisit dans une salle où il y avait au moins une vingtaine de soldats alignés, qui n’avaient pas bonne mine.
- Déshabillez-vous !
Je ne m’étais jamais déshabillé devant une bonne sœur. Elle m’y aida et me passa une chemise de nuit, me mit au lit, me borda, m’apporta un peu plus tard des comprimés que je devais avaler. Je le fis assez difficilement et, dès lors, il y a eu un trou de mémoire. Ce dont je me souviens, c’est que, dans le courant de l’après-midi, je vis avec stupeur, debout autour de mon lit, mon colonel, ma mère et Tigy.
(…)
Quand le jour est venu, j’ai dit :
- J’ai faim.
Chez les Simenon, on a toujours faim.
La bonne soeur me montra l’ardoise accrochée à mon lit et que laquelle quelqu’un avait écrit : « Quatre verres ». J’ai su par la suite que cela signifiait quatre verres de lait pour toute la journée.
(…)
Et, comme la nuit précédente, il fallut changer à nouveau mes draps et ma chemise de nuit. Ce fut une humiliation pour moi de voir cette jeunette en uniforme me laver le visage avec une serviette mouillée, puis le corps sans la moindre vergogne.
(…)
Je fus appelé chez le colonel.
- Savez-vous, Simenon, que vous nous avez fait peur ? A un moment donné, vous aviez quarante  virgule cinq de température et les médecins ne voulaient pas de prononcer. J’ai réfléchis à votre cas. Je suis un vieil ami de Demarteau (*) et nous avons parlé de vous. Dès demain, vous êtes transféré et vous quitterez la caserne, tout en venant y coucher chaque soir, bien entendu.
Il avait prononcé ces derniers mots sans conviction. Et, en effet, je n’ai jamais plus dormi à la caserne. »

                 (*) Demarteau : le directeur du journal la «  Gazette de Liège «  où le jeune Simenon débutait sa carrière de journaliste.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire