" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

samedi 1 avril 2017

Les deux déserteurs allemands d'août 1914, à Gouvy



Des deux déserteurs allemands d’août 1914 à Gouvy


En été 1986, soit quelques mois avant son décès, mon père François me remit un carnet qui avait appartenu à son père, soit mon grand-père : Jean-Joseph Catin. Mon grand-père paternel naquit en 1880 et décéda quelques mois après la fin de la seconde guerre mondiale. Il fut  instituteur à Basse-Bodeux ( Trois-Ponts), à Limerlé et puis à Gouvy. C’était un homme discret, épris de botanique, chasseur de papillons et poète à ses heures.

La petite histoire que je vais vous raconter est (quasiment) inédite. Les protagonistes ont préféré- on le comprendra - la mettre sous le boisseau… Les passages en italiques proviennent du carnet même de Jean-Joseph.

La 64 ème brigade d’infanterie allemande s’était installée à Gouvy dès le 4 août. Les officiers logeaient au château Scheurette ( qui existe toujours, route d’Houffalize, quasiment en face de l’église). Le 6 août, en fin d’après-midi, deux personnes vinrent sonner au presbytère .Le curé Lemaire fut bien surpris de voir en face de lui deux soldats allemands mais sans arme. Ils portaient toutefois, de manière discrète, une croix du côté gauche de l’uniforme. C’étaient des aumôniers militaires. Un des deux, surtout, se débrouillait pas mal en français et comme le curé Lemaire avait une assez bonne connaissance de la langue de Goethe, le dialogue s’avéra aisé. Il s’agissait donc de deux pasteurs protestants qui exerçaient leur sacerdoce parmi les troupes. Le problème, c’est que, vu la tournure des évènements, les deux religieux avaient décidé de se désolidariser de la guerre en cours et des massacres qui n’allaient pas manquer à suivre. Bref, ils avaient décidé de … déserter, sachant très bien ce qu’ils encouraient s’ils étaient pris : le peloton d’exécution, sans autre forme de procès. Le curé de Gouvy pouvait-il les aider ? Leur plan : non pas gagner la frontière belgo-germanique mais plutôt chercher à se mêler aux civils qui venaient, déjà depuis quelques temps, se ravitailler dans le nord de la province de Luxembourg.

Il fallait faire vite. Le curé était passablement embarrassé. Il envoya deux gamins, l’un chez le bourgmestre Entringer, l’autre chez l’instituteur Catin.

On convint très vite d’un plan : gagner, de nuit, la chapelle Saint-Martin de Bovigny où les deux Allemands pourraient se cacher un jour ou deux pour filer ensuite vers le Nord, du côté de Vielsalm ou plus loin encore dans la vallée de l’Amblève entre Trois-Ponts, Stoumont, Aywaille. A puis, à Dieu vat !

Pour l’heure, on fourra dans deux sacs quelques victuailles : des bouteilles de bière et de vin, du pain, du fromage, un saucisson. Un gamin revint à nouveau de chez Entringer avec des habits civils pour les deux fuyards. Pour l’aider dans sa tâche, le curé avait choisi mon grand-père pour deux raisons : ils avaient été, jadis, de grands amis et Jean-Joseph connaissait les bois comme sa poche ainsi que les endroits où ils pourraient se réfugier en cas d’alerte comme la rencontre avec une patrouille allemande. Les villageois – et singulièrement ma grand-mère – surnommaient Jean-Joseph du vocable : «  li coratî », soit en wallon : «  le coureur », « todi so l’vôye » : toujours en chemin. Pas coureur de jupons ( quoique… qui sait ?) mais plutôt dans le sens de : promeneur solitaire. Il est effectivement déconseillé de se déplacer en meute lorsque l’on désire s’attarder devant des fleurs des champs, des champignons des bois et à écouter le chant des oiseaux …

Catin et Entringer dessinèrent quelques plans de la région en accentuant les lieux à éviter ( les gares, les ponts, les carrefours,…) qu’ils remirent aux deux Kamarads d’un jour.

  Nous étions prêts, remontés à bloc. Après une dernière rasade de pèket, Lemaire suggéra habillement : «  Et si vous y alliez à vous quatre. Avec mes mauvaises jambes, je ne pourrais que vous ralentir. » Mon sang ne fit qu’un tour : «  Ecoute, curé, c’est toi qui nous entraînes dans cette histoire abracadabrantesque, tu viens avec nous, et c’est la fin de la phrase. »

En un peu plus de deux heures, ils arrivèrent sans encombre à la chapelle Saint-Martin. Le temps d’installer leurs deux amis d’un jour, les trois Gouvions reprirent le chemin du retour. Ils ne croisèrent personne si ce n’est quelques animaux sauvages, eux jouissant d’une pleine liberté. Ils jurèrent de ne jamais parler à personne de cet épisode de leur vie commune. 

Mon grand-père nota ces derniers mots dans son carnet :

 «  Je suis retourné le lendemain, dans l’après-midi, à la chapelle. A part trois bouteilles vides, je ne trouvai aucune trace de leur séjour éphémère dans ces lieux. Durant une semaine, j’y suis retourné tous les jours : rien. Ce n’est qu’un mois plus tard que j’ai découvert derrière la statue de Saint Martin ces quelques mots : «  Dieu vous bénisse ! ». Mais étaient-ce eux qui les avaient écrits ? Aucun de nous trois ne reçut, même longtemps après la guerre, la moindre trace de vie. Qu’avait été leur parcours ? En étaient-ils sortis ? »

                                                                                                 Jean Catin

                                                                                       petit-fils de Jean-Joseph



5 commentaires:

  1. Une belle histoire, Jean. Quand la petite histoire rejoint la grande, on ne se pose plus la question d'en créer une de toutes pièces pour offrir au peuple un mythe unificateur.Comme en sociologie lorsqu'on s'intéresse aux gens du peuple plutôt qu'aux élites dirigeantes, ces transmissions familiales d'une histoire concrète ont une grande valeur pour comprendre une époque. Je te félicite pour ton travail de bénédictin !

    RépondreSupprimer
  2. Une belle histoire, Jean. Quand la petite histoire rejoint la grande, on ne se pose plus la question d'en créer une de toutes pièces pour offrir au peuple un mythe unificateur.Comme en sociologie lorsqu'on s'intéresse aux gens du peuple plutôt qu'aux élites dirigeantes, ces transmissions familiales d'une histoire concrète ont une grande valeur pour comprendre une époque. Je te félicite pour ton travail de bénédictin !

    RépondreSupprimer
  3. Merci, Elisabeth ! Et merci pour ta présence sur la page facebook : " Tu es un vrai Gouvion si ... "

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour Catinus, Belle histoire en effet, elle me touche particulièrement, mon père était un soldat allemand, enrôlé à 17 ans en 1943 (l'autre guerre!), évadé, puis blessé. Il est arrivé en France comme prisonnier et a travaillé toujours comme prisonnier, jusqu'en 1948, date où il fut libéré. Il est resté là où il était, il a rencontré une belle jeune fille et a fait sa vie là où on l'avait accepté.
    Merci de parler de cette solidarité profondément humaine au-delà des aprioris et des différences.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Voilà un bien belle histoire que la tienne, Marie-Ella. Magnifique ! ! !

      Supprimer