" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mercredi 28 décembre 2016

Jack London : " Le peuple d'en bas "




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Préface de Jack London (1876-1916)

Les expériences que je relate dans ce volume me sont arrivées personnellement durant l’été 1902. Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le même état d’esprit que l’explorateur, bien décidé à ne croire que ce que je verrais par moi-même, plutôt que de m’en remettre aux récits de ceux qui n’avaient pas été témoins des faits qu’ils rapportaient, et de ceux qui m’avaient précédé dans mes recherches.
J’étais parti avec quelques idées très simples, qui m’ont permis de me faire une opinion : tout ce qui améliore la vie, en renforçant sa santé morale et physique, est bon pour l’individu ; tout ce qui, au contraire, tend à la détruire, est mauvais.
Le lecteur s’apercevra bien vite que c’est cette dernière catégorie (ce qui est mauvais) qui prédomine dans mon ouvrage.




Extraits :

-  ( A propos des pauvres du East End de Londres)  Mais quand on va au fond des choses, on se rend compte que ce bonheur est très triste, c’est une joie animale, le contentement de l’estomac bien rempli. Le caractère dominant de leur existence, c’est le matérialisme – ils sont stupides, lourds, et dépourvus de toute imagination. L’Abîme semble exhaler vers eux une atmosphère abrutissante de torpeur, qui les enveloppe et les étouffe. La religion même ne les atteint pas et, au-delà, ne leur apporte ni crainte ni réconfort. Ils ne s’en préoccupent pas et se contentent de ne demander à l’existence que la joie du ventre plein, la petite pipe du soir, et le verre d’half-and-half. Et ils sont contents avec ça.

- Ne parlons pas des germes de maladies qui flottent dans l’atmosphère londonienne ; occupons-nous seulement des fumées qui s’y trouvent en permanence. Sir William ThiseltonDyer, conservateur des jardins de Kew, a étudié cette fumée qui recouvre les plantes : selon ses calculs, il ne se dépose pas moins de six tonnes de matière solide, en particulier de la suie et des hydrocarbones goudronneux, par quart de mille carré, chaque semaine, dans Londres et dans ses faubourgs. C’est l’équivalent de vingt-quatre tonnes par semaine et par mille carré, soit mille deux cent quarante-huit tonnes par an et par mille carré. Sur la corniche au-dessous du dôme de la cathédrale St. Paul, on a récemment fait apparaître un dépôt de sulfate de chaux cristallisé. Ce dépôt s’était formé par l’action de l’acide sulfurique contenu dans l’atmosphère sur le carbonate de chaux de la pierre. C’est cet acide que respire constamment l’ouvrier londonien, tous les jours et toutes les nuits de sa pauvre vie.

-  Nous montâmes l’étroite allée de graviers. Sur les bancs qui la bordaient, on pouvait voir des corps humains misérables et tout tordus, qui auraient permis à Gustave Doré de dessiner des visions plus diaboliques que celles qu’il a réussi à nous camper. Ce n’était qu’une confusion de haillons, de saleté, de maladies repoussantes, de plaies suppurantes, de chairs meurtries, de monstruosités ricanantes et de figures bestiales. Un vent aigre et glacé soufflait, et toutes ces créatures se pelotonnaient dans leurs haillons,dormant pour la plupart ou bien s’y essayant. Ici, une douzaine de femmes de vingt à soixante-dix ans s’étaient affalées sur les bancs. Près d’elles, un petit enfant, qui pouvait bien avoir neuf mois, était étendu, endormi à plat sur le bois dur du banc, sans oreiller sous la tête ni couverture sur le corps, et sans que personne ne songe à le surveiller. Un peu plus loin, une demi-douzaine d’hommes dormaient tout debout, appuyés les uns sur les autres pour ne pas tomber. Plus loin encore, une petite famille, un enfant endormi sur les bras de sa mère, tandis que le mari (ou l’ami) réparait maladroitement un soulier hors d’usage. Sur un autre banc, une femme égalisait avec un couteau les lambeaux effilochés de ses hardes tandis qu’une autre, armée de fil et d’une aiguille, raccommodait les déchirures de sa robe. Un homme tenait une femme endormie dans ses bras. Puis, plus loin, un autre homme, les vêtements maculés de la boue des ruisseaux, dormait, la tête posée sur les genoux d’une femme à peine âgée de vingt-cinq ans, et qui somnolait elle aussi.
C’était ce sommeil qui m’intriguait. Pourquoi donc les neuf dixièmes de ces gens étaient-ils endormis, ou tout au moins cherchaient-ils à dormir ? Ce n’est que bien après que j’en connus la raison : un règlement, décrété par les pouvoirs publics, interdit aux sans-logis de dormir la nuit sur la voie publique. Sur le pavé, devant le portail de Christ’s Church dont les colonnades s’élèvent sereinement vers les cieux en de majestueuses rangées, on pouvait voir des files d’hommes écroulés par terre, assoupis, ou bien trop plongés dans leur torpeur pour se lever, ou même s’intéresser à notre venue.

« Un des poumons de Londres, dis-je, non, c’est un abcès, une grande plaie béante pleine de pus. »

 -  Et ainsi, bonnes gens, s’il vous arrive un jour de visiter Londres, et d’y trouver des hommes endormis sur des bancs ou sur l’herbe, ne croyez surtout pas, que ce sont là des fainéants, qui préfèrent le sommeil au travail. Sachez plutôt que les pouvoirs publics les ont obligés à marcher toute la nuit, et qu’ils n’ont pas d’autre place pour dormir pendant la journée. 


-  « Un coin de chambre à louer. » Cet avis avait été placardé il n’y a pas si longtemps sur une fenêtre, à cinq minutes à pied à peine de St. James Hall. Le Révérend Hugh Price Hughes sait de quoi il parle lorsqu’il écrit que les lits sont loués sur le système des trois-huit, c’est-à-dire qu’il y a trois locataires pour un seul lit, et que chacun l’occupe pendant huit heures, et que le lit est toujours chaud. Les officiers de la Santé trouvent souvent des cas semblables à ceux qui vont suivre : dans une pièce de dix mètres carrés, trois femmes adultes dans le lit, et autant sous le lit. Et dans une pièce de quinze mètres carrés, un homme et deux enfants dans le lit, et deux femmes sous le lit. Voici maintenant l’exemple parfait d’une chambre qui fonctionne sur un système de location double. Le jour, c’est une jeune femme qui l’occupe, car elle travaille la nuit dans un hôtel. À sept heures du soir, elle libère la chambre, et un maçon prend la relève. À sept heures du matin, il quitte la chambre pour se rendre à son travail, c’est l’heure à laquelle elle rentre. 

- rederick Harrisson m’a toujours semblé être un homme clairvoyant et pondéré, et voici ce qu’il écrit : « À mon avis, et ce serait suffisant pour condamner la société moderne, à peine en avance sur les temps de l’esclavage et du servage, si la condition permanente de l’industrie devait rester telle qu’elle s’étale sous nos yeux actuellement. Quatre-vingt-dix pour cent des véritables producteurs de biens de consommation courante n’ont pas de toit assuré plus loin que la semaine en cours, n’ont aucune parcelle de terre, et n’ont même pas de chambre qui leur appartienne, ne possèdent rien, sauf quelques vieux débris de meubles qui tiendraient dans une charrette, vivent sur des salaires hebdomadaires insuffisants, qui ne leur garantissent même pas la santé, sont logés dans des taudis tout juste bons pour des chevaux, et sont si près de la misère qu’un simple mois sans travailler, une simple maladie ou une perte imprévisible, les feraient basculer sans espoir de retour vers la famine et la pauvreté. Au-dessous de cet état normal de l’ouvrier moyen dans la 306 ville et dans les campagnes, il y a la troupe des laissés pour compte de la société qui sont sans ressources – cette troupe qui suit l’armée industrielle, et qui compte au moins un dixième de la population prolétarienne, et croupit dans la misère et la maladie. Si c’est là ce que doit être cette société moderne, dont on nous rebat les oreilles, c’est la civilisation même qui est coupable d’avoir apporté la misère à la plus grande partie de l’espèce humaine. » Quatre-vingt-dix pour cent ! Les chiffres sont terrifiants, M. Stropford Brooke, après avoir dressé un tableau horrible de Londres, se trouve contraint de multiplier ce chiffre par un demi million.

-  Les chiffres ont vraiment de quoi nous effrayer :
 1 800 000 Londoniens vivent soit pauvrement, 333 soit misérablement, et 1 000 000 d’entre eux oscillent entre leur misérable salaire hebdomadaire et le dénuement. Dans toute l’Angleterre et le pays de Galles, dix-huit pour cent de la population dépendent des œuvres charitables, tandis qu’à Londres le taux monte à vingt et un pour cent. Entre vivre de charité, et être totalement dénué de ressources, il y a une grande différence, bien que Londres aide 123 000 pauvres, ce qui constitue la population entière d’une grande ville. Un quart des Londoniens meurt dans les asiles publics, tandis que 939 habitants sur mille, dans le Royaume-Uni, meurt dans la misère. 8 000 000 d’individus se battent pour ne pas mourir de faim, et à ce chiffre il faut ajouter 2 000 000 de pauvres bougres qui vivent sans aucun confort, dans le sens le plus élémentaire et le plus strict du mot.
Il est intéressant d’entrer dans les détails sur les habitants de Londres qui meurent de pauvreté. En 1886, et jusqu’en 1893, le pourcentage des pauvres était moins grand à Londres que dans le reste du pays, mais depuis 1893, et dans les années qui ont suivi, la situation a complètement 334 basculée, et il y a actuellement un pourcentage de pauvres plus important à Londres que dans tout le reste de l’Angleterre. Les chiffres que je cite cidessous sont extraits du Rapport Général de l’État Civil pour 1886 : sur 81 951 morts à Londres en 1884 : dans les asiles pour pauvres : 9 909 dans les hôpitaux : 6 559 dans les asiles d’aliénés : 278 Total dans les refuges publics : 16 746 Commentant ces chiffres, un écrivain socialiste ajoutait : « Si l’on considère que, dans ce nombre, il y a relativement peu d’enfants, il est probable que l’on amène pour mourir à l’asile un adulte de Londres sur trois, et la proportion est naturellement beaucoup plus importante dans la classe des travailleurs manuels. »


-  Dans les quartiers de l’ouest de Londres, dixhuit pour cent des enfants meurent avant d’avoir atteint leur cinquième année – dans l’est, ce pourcentage monte à cinquante-cinq. Et il y a des rues, à Londres, où, sur cent enfants nés dans l’année, cinquante meurent avant d’avoir eu un an, et des cinquante qui survivent, vingt-cinq meurent avant cinq ans. C’est un massacre, direzvous. Hérode n’a jamais été aussi loin dans la tuerie.


-  Il y a aussi les « emplois dangereux » dans lesquels on compte d’innombrables travailleurs. Leur chance de vie est vraiment très précaire – bien plus que celle du soldat du vingtième siècle. Dans les emplois du textile, dans la préparation du lin, les pieds et les vêtements humides sont cause d’un taux inhabituel de bronchites, de pneumonies et de rhumatismes graves, et dans les emplois affectés au cardage et à la filature, la fine poussière produit des maladies généralement pulmonaires. La femme qui commence à carder à dix-sept ou dix-huit ans est démolie et littéralement mise en pièces vers sa trentième année. Les travailleurs de la chimie, sélectionnés parmi les hommes les plus musclés qui puissent exister, ne vivent pas, en moyenne, plus de quarante-huit années.

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