" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

jeudi 3 septembre 2015

Robert Ruwet : " In illo tempore "



Comment la procession du curé d’un village va déclencher la remise en question de la relativité d’Einstein. Albert (pas Einstein, mais bien le nôtre) à savoir un passionné de mathématiques quantiques, va se trouver dans la même situation que Newton qui «  tusait » sous un pommier …Newton que nous retrouverons, in fine,…
Ne vous méprenez pas : cette pièce de Robert Ruwet est très drôle. L’un n’empêche pas l’autre … Pendant ce temps, les femmes papotent, jouent les commères, mangent des galettes, boivent du café et cherchent à persuader le vicaire de changer le cours de sa procession. 
( Notez qu’on se demande quand même si Albert ne boit pas en cachette ) . Et auprès de ses amis, c’est un grand incompris.
Quoiqu’il en soit, il n’en est rien et vive la procession du curé !


Extrait :


Kyhl
Vous savez que c’est une bombe ça ?
Albert
Mais non, voyons : c’est une cafetière. C’est ma femme qui...
Kyhl
Non pas la cafetière : vos calculs !
Albert
Mes calculs ? Une bombe ? Qu’est-ce que....
Kyhl
Une bombe vous dis-je ! Et laquelle ! Des milliers de fois plus dangereuses que celle d’Hiroshima.
Albert
Là, vous rigolez hein professeur !
Kyhl
Mais non ! Enfin Monsieur.... réfléchissez quelques secondes ! La bombe d’Hiroshima a, certes, eu quelques effets regrettables. Principalement au niveau des autochtones. Bon ben... Mais elle a surtout, et avant tout, été la preuve éclatante, la preuve lumineuse que nous avions raison.
Albert
Que nous avions raison ? Qui ça ?


Kyhl
Ben nous tiens ! Nous... essentiellement les Occidentaux. La Science occidentale ! Nous étions dans le vrai puisque, pour parler platement, elle leur a bien péter dans la gueule la bombe, non ?
Albert
Ah ça... pour ce qui est de leur péter dans la gueule on peut dire qu’elle leur a pété dans la gueule. Ils s’en souviennent toujours, non ?
Kyhl
C’est leur problème ! Ce qui importe c’est que nous avions raison. Nos connaissances de l’atome et de tout le saint Frusquin étaient juste et nous donnaient raison. Par conséquent, il est logique que ceux qui ont raison soient les plus forts ! C’est pourtant moral, ça nom de dieu !
Albert
Ah... C’est possible. Personnellement, je ne me sens pas qualifié pour....
Kyhl
Ben voilà ! Ben voilà ! Je ne vous le fais pas dire ! Vous n’êtes pas qualifié ! Et vous, vous qui n’êtes pas qualifié – vous le dites vous-même !-  vous voulez venir démontrer que nous n’avons pas raison ! Dès lors, il n’y aurait plus aucune raison... c’est bien le cas de le dire...  pour que nous continuions à considérer que les autres ont tort !
Albert
Là, il me semble que je ne vous suis pas très bien !
Kyhl
Mais, espèce d’andouille ! Si nous ne sommes plus certains d’avoir raison, de quel droit pourrions-nous continuer à envoyer des bombes sur la gueule de ceux qui se trompent puisque nous ne serons plus certains qu’ils se trompent
Albert
Je vous sers une tasse de café ?
Kyhl
Noir !
Albert
Oui. Parce que, de toute façon, ma femme a repris le pot à lait et les galettes. Notez que, en soi, ce serait plus une bonne chose car voyez-vous, ma femme...
Kyhl
Mon cher Monsieur, est-ce que vous vous rendez compte que toute la puissance du monde occidental, du monde civilisé quoi ! repose sur cette évidence que nous avons raison ?
Albert
Ah oui ? Ben... maintenant que vous me le dites....
Kyhl
Notre connaissance, notre science, nous confère de droit la première place.  Logique ! Indiscutable ! Celui qui détient le savoir est forcément celui qui détient le pouvoir.
Albert
Je n’en doute pas mais je vous avouerai que je ne me suis jamais fort intéressé à la politique. Pour vous dire, lors des dernières élections communales...
Kyhl
Si vos calculs venaient à être connus, c’est tout l’Occident qui vole par terre !
Albert
Hein ?
Kyhl
Il n’y a pas de hein qui tienne. C’est tout l’Occident qui vole par terre. Rendez-moi une tasse de café.
Albert
Avec plaisir. Mais vous ne croyez pas que vous exagérez là ?
Kyhl
Bah ! Il n’est pas très fort, ni très bon  d’ailleurs.  C’est pas cela qui m’empêchera de dormir.
Albert
Ah non ! Je ne parlais pas du café. Je pensais à...
Kyhl
Ah oui... Si Monsieur ! Avec vos calculs, ce sont toutes nos certitudes qui s’envolent. Toutes !
Albert
Faut pas pousser quand même. Ce ne sont quand même pas mes petits calculs qui vont changer la formule de la sauce béchamel dont vous parliez tantôt, hein ? Ha ha...
Kyhl
Ne riez pas, Monsieur ! Surtout ne riez pas ! Vos calculs de doivent pas quitte cette cuisine.
Albert
Ah non, non !
Kyhl
Quoi non ?
Albert
Ici ce n’est pas la cuisine. C’est la salle à manger. La cuisine est là, derrière. Mais à vrai dire, on ne mange jamais dans la salle à manger, qui porte assez mal son nom, vous ne trouvez pas ?  On mange dans la cuisine. Sauf le jour de la fête : le jour de la fête on mange dans la salle à manger ! C’est comme  la place de devant : elle n’est pas devant elle est...
Kyhl
Taisez-vous ! Si votre formule venait à être connue, toutes nos Académie scientifiques, toutes nos universités n’auraient pas  plus de crédibilité ni de valeur qu’une bande de sorciers nègres jouant dans leur brousse avec des osselets.
Albert
Aux osselets ? Je n’ai jamais très bien compris : ils les lancent en l’air et puis...
Kyhl
Mais allez-vous vous taire nom de dieu ! Si votre formule est connue, plus rien ne tient debout. Nos constructions le plus solides deviennent des châteaux de sable. La tour Eiffel se déboulonne. La statue de la Liberté fond au soleil. Bref, si vous avez raison, c’est l’humanité qui a tort.
Albert
Mais.... j’ai raison !
Kyhl
Je ne dis pas le contraire. Mais ce n’est pas possible.


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