" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

lundi 7 septembre 2015

P. d' Hahl : " Un prof liégeois dans " La Jungle " " "



On ne voyait pratiquement jamais Monsieur Droy sans sa petite mallette. C’était une petite mallette en cuir, de qualité assez médiocre, qui avait été rafistolée, réparée, recousue, mais qui ne manquait pas d’une certaine classe.  La patine de la sagesse...
Elle contenait un dictionnaire (un micro Robert), un précis de grammaire (de Grevisse évidemment), une édition de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen (édition numérotée de Genève), ainsi que la dernière mouture du code la route préfacée par la Princesse Astrid en personne. Sans parler de quelques ouvrages de référence.
Monsieur Droy était professeur de morale dans une école secondaire de la ville de Liège. Ses étudiants (il aimait assez dire ses « disciples ») étaient âgés de douze à quinze ans. Monsieur Droy savait qu’à cet âge les jeunes avaient besoin d’être guidés par un maître (Oui : il aimait assez cette appellation de « maître » mais refusait la majuscule) qui puisse les conduire vers leur épanouissement.
Devenir des adultes responsables !
Lors d’une discussion, l’un des ces débats que Monsieur Droy savait si adroitement susciter durant ses cours, il était bien rare qu’il ne puisse extraire une réponse satisfaisante pour tous dans un des ouvrages de sa petite mallette. Ce qui ne venait d’ailleurs que confirmer les arguments que le maître avait développés. Car Monsieur Droy était un homme très cultivé !
Au sein de son établissement scolaire, Monsieur Droy était assez unanimement respecté. Il faisait régner dans ses classes une discipline de bon aloi et ses collègues le considéraient comme une sorte d’oracle un tantinet inabordable. Un tantinet obsolète également...
Certains sourires timides naissaient lorsque Monsieur Droy développait la théorie selon  laquelle une stricte application  des règles d’accords des participes passés  était le signe d’un esprit fort et d’une « tête  bien faite».
Peut-être, certains de ces collègues lui reprochaient-ils (sans trop oser le déclarer !) de les considérer comme des élèves et non comme des adultes vaccinés depuis belle lurette. Il était assez… vexant d’être parfois sermonné comme si on était un gamin…
-« Des modèles, Messieurs ! Voilà ce que nous sommes avant tout pour tous ces jeunes. Des modèles ! A l’intérieur… comme à l’extérieur de l’école !».
En apportant cette distinction, Monsieur Droy savait à quoi il faisait allusion.
A moins de cent mètres de l’école, La Jungle scintillait de tous ses néons. C’était, disaient certains, une sorte de club privé à l’anglaise. D’autres parlaient plutôt d’un lieu de rendez-vous galants. Selon Monsieur Droy, il s’agissait ni plus ni moins que d’un lupanar de la pire espèce !
-« La prolifération des lupanars, Messieurs, fut l’une des causes de la décadence de culture romaine ! Du pain et des jeux… passe encore. Mais le stupre et la fornication débridée… Sachez que chaque fois que l’un de nos étudiants vous voit pénétrer dans ce bouge, c’est tout un pan de notre édifice éducatif qui s’écroule ! »
Car il vrai que certains professeurs, certains collègues de Monsieur Droy, étaient de fidèles clients de La Jungle. A peine avaient-ils terminé leurs cours qu’ils se précipitaient, sans vergogne, dans les bras des plantureuses hôtesses du tripot.
C’est du moins ce qu’imaginait Monsieur Droy car n’ayant jamais lui-même franchi la porte de l’établissement, il ne savait pas ce qu’il s’y tramait. Mais il imaginait mille choses que la morale réprouve. C’est qu’Il connaissait ses classiques ! Il savait tout des Bacchanales, ces fêtes de l’ivresse et de tous les débordements. Car il avait tout lu !
C’est pourquoi, sa petite mallette marquant la cadence de son pas assuré, il détournait toujours la tête lorsqu’il passait devant La Jungle. Toujours… disons : le plus souvent.
Parfois, surpris et offusqué, il avait découvert, bien malgré lui, l’une ou l’autre créature qui avait osé lui adresser un sourire obscène. Mais il s’efforçait d’oublier ces visions interdites à tout homme de bien.
°°°
Cette année-là, un nouveau directeur, promu à la tête de l’école, avait organisé une réception le dernier jour de cours avant les vacances de Noël. Après le traditionnel  laïus que Monsieur Droy fut l’un des seuls à écouter, chacun se précipita vers un bar improvisé. Le mousseux était certes assez acide et plutôt tiède mais il suffit à créer une ambiance festive.  Tous ces professeurs se sentaient déjà en vacances… Ils étaient redevenus des lycéens.
Par politesse, par convenance, Monsieur Droy but un verre de vin. Puis un autre… Il n’aurait sans doute pas dû.
Ce fut un professeur de mathématiques aviné depuis quelques jours qui, le premier, attaqua le maître de morale. Oh… gentiment mais il était évident que beaucoup de rancœur accumulée se cachait derrière des propos anodins.
-« Et alors, Droy ? On se met à la boisson ? Bel exemple pour les jeunes ! »
-« Hé ! Encore un verre et il descend chez les putes ! »
-« Quoi ? Le prof de morale irait mettre son petit Jésus dans sa crèche ? »
Le brave Monsieur Droy se cabra. Comment donc ! Parce qu’il avait l’affabilité de participer à cette réunion… « Organisée par Monsieur le Directeur », précisa-t-il, on  viendrait le suspecter de…
-« Mais quoi, Droy ? Quoi de plus normal ? Et même si tu avais envie de passer chez les putes… hein ? Quoi de plus normal ? »
-« Non Monsieur, réplique-t-il avec sécheresse. Sachez que j’ai des principes et que ces principes… »
-« Tu veux que je te dise, Droy ? Tu nous emmerdes avec tes principes ! »
-« Oh ! »
-« Parfaitement : tu nous emmerdes. Mais en réalité : on s’en fout ! Par contre toi… »
-« Quoi moi ? Quoi moi ? »
-« Tu es la première victime de tes principes. Tu es leur prisonnier ! Tu entends mon bonhomme ? Tu es leur prisonnier ! »
Monsieur Droy blêmit. Jamais il n’avait été accusé de la sorte. Jamais on n’avait osé…
Lui, prisonnier ! Lui qui incarnait cette liberté de pensée prônée par son cours de morale. Cette liberté de pensée que les plus grands philosophes, des Antiques aux Lumières, défendaient comme étant l’essence même de la condition humaine !
-« Je suis un homme libre, Messieurs ! Libre, vous m’entendez bien ?  Libre !» et en clamant ce mot, il savait que Voltaire, Diderot et  quelques autres le soutenaient et reprenaient en chœur : « Libre ».
« Ben… prouve-le alors ! »
-« Le prouver ? »
-« Ben voyons : viens avec nous chez les putes ! »
°
°°
Et ce vendredi-là, quelques jours avant Noël, Monsieur Droy passa une soirée mémorable avec les filles de La Jungle. Lui prisonnier ? Ah ha : on allait bien voir !
Selon l’expression consacrée, il s’envoya en l’air, il prit son pied, il grimpa aux rideaux et se fit reluire la prostate…  bref, il jouit avec une concupiscence toute nouvelle et le prof de morale découvrit quelques recoins du septième ciel ignorés par les classiques et totalement étrangers aux règles strictes de la concordance des temps.
Il découvrit également les effets euphorisants du cocktail que les filles lui firent boire. Mélange aux reflets violets, un peu sucré, un peu pétillant, ce divin nectar vous montait subtilement à la tête et vous dissolvait Grevisse et ses règles surannées en quelques gorgées.
Tard dans la nuit, il se retrouva au volant de sa petite voiture ; la bourse plate  et le cœur en feu. Lorsque soudain :
-« Dieu ! Ma mallette ! »
Eh oui : monsieur Droy avait oublié sa petite mallette chez les filles de La Jungle. Sa chère petite mallette contenant toutes ses références.
« Grevisse chez les putes ! »
Il freina sur place, voulut faire demi-tour et… Ce fut le choc.
La police ne put que constater l’état d’ébriété évident – et avancé ! - du maître de morale. Une heure plus tard, la porte d’un cachot  se refermait sur lui.
Prisonnier…
Prisonnier dans une sordide geôle empestant l’urine et les vomissures. Laissé seul, le maître de morale parvint à  rassembler ses idées. Voilà où l’avait conduit cette folle soirée et cette ivresse bachique. Il ne put le supporter.
Les policiers de service, fatigués, avaient estimés que ce client-là ne présentait aucun danger (« un petit vieux peinard »  dirent-ils après pour se défendre) aussi n’avaient-ils pas pris la précaution de lui enlever sa ceinture et ses lacets.
Le lendemain matin, on  retrouva Monsieur Droy pendu aux barreaux de sa cellule.
Quant aux filles de la Jungle, elles ne surent que faire de la petite mallette de cuir oubliée derrière le faux palmier du hall d’entrée. Quand elles apprirent la fin tragique de ce petit client si comique, elles n’osèrent pas toucher à cette mallette. Et comme aucune d’elles n’étaient une férue lectrice de Grevisse...
On dit qu’elle est toujours derrière le faux palmier.

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Note : les deux établissements ( l'école et " La Jungle") se situaient, in illo tempore, rue Léon Mignon dans le quartier Sainte-Marguerite.

                                                                                            P. d'Hahl
                                                                                ( peudo d'un écrivain liégeois bien connu)






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