" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 27 septembre 2015

" Les aventures d'un papillon bleu " d'Alphonse Daudet ( extrait du roman " Le petit Chose ")




Les aventures d’un papillon bleu
Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir ; le soleil s’en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.

 LE PAPILLON Quoi !... tu t’en vas déjà ?...
LA BÊTE À BON DIEU Dame ! il faut que je rentre ; Il est tard, songez donc !
 LE PAPILLON Attends un peu, que, diantre ! Il n’est jamais trop tard pour retourner chez soi... Moi d’abord, je m’ennuie à ma maison ; et toi ? C’est si bête une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée. Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire...
LA BÊTE À BON DIEU Hélas ! monsieur, je les adore.
LE PAPILLON Eh bien ! alors, nigaud, ne t’en va pas encore ; Reste avec moi. Tu vois ! il fait bon ; l’air est doux.
 LA BÊTE À BON DIEU Oui, mais...
LE PAPILLON, la poussant dans l’herbe. Hé ! roule-toi dans l’herbe ; elle est à nous.
 LA BÊTE À BON DIEU, se débattant. Non ! laissez-moi ; parole ! il faut que je m’en aille.
 LE PAPILLON Chut ! Entends-tu ?
 LA BÊTE À BON DIEU, effrayée. Quoi donc ?
LE PAPILLON Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté... Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d’été, Et comme c’est joli, de la place où nous sommes !...
 LA BÊTE À BON DIEU Sans doute, mais...
 LE PAPILLON Tais-toi.
LA BÊTE À BON DIEU Quoi donc ?
LE PAPILLON Voilà des hommes.
 Passent des hommes.
 LA BÊTE À BON DIEU, bas, après un silence. L’homme, c’est très méchant, n’est-ce pas ?
 LE PAPILLON Très méchant.
 LA BÊTE À BON DIEU J’ai toujours peur qu’un d’eux m’aplatisse en marchant ; Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles... Vous, vous n’êtes pas grand, mais vous avez des ailes ; C’est énorme !
LE PAPILLON Parbleu ! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos ; Je suis très fort des reins, moi ! je n’ai pas des ailes. En pelure d’oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
LA BÊTE À BON DIEU Oh ! non, monsieur, merci ! Je n’oserai jamais... !
 LE PAPILLON C’est donc bien difficile de grimper là ?
 LA BÊTE À BON DIEU Non, mais...
 LE PAPILLON Grimpe donc, imbécile !
LA BÊTE À BON DIEU Vous me ramènerez chez moi, bien entendu ; Car, sans cela...
 LE PAPILLON Sitôt parti, sitôt rendu.
LA BÊTE À BON DIEU, grimpant sur son camarade. C’est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez ?
 LE PAPILLON Sans doute... Un peu plus en arrière. Là... Maintenant, silence à bord ! je lâche tout. Prrt ! Ils s’envolent ; le dialogue continue en l’air. Mon cher, c’est merveilleux ; tu n’es pas lourd du tout.
 LA BÊTE À BON DIEU, effrayée. Ah !... monsieur...
LE PAPILLON Eh bien ! quoi ?
LA BÊTE À BON DIEU Je n’y vois plus... la tête Me tourne ; je voudrais bien descendre...
 LE PAPILLON Es-tu bête ! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu fermés ?
LA BÊTE À BON DIEU, fermant les yeux. Oui...
 LE PAPILLON Ça va mieux ?
LA BÊTE À BON DIEU, avec effort. Un peu mieux.
 LE PAPILLON, riant sous cape. Décidément on est mauvais aéronaute dans ta famille.
LA BÊTE À BON DIEU Oh ! oui...
LE PAPILLON Ce n’est pas votre faute Si le guide-ballon1 n’est pas encore trouvé.
LA BÊTE À BON DIEU Oh ! non...
LE PAPILLON Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. Il se pose sur un Muguet.
 LA BÊTE À BON DIEU, ouvrant les yeux. Pardon ! mais... ce n’est pas ici que je  demeure.
 LE PAPILLON Je sais ; mais comme il est encore de très bonne heure Je t’ai mené chez un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec ; – c’est bien permis...
LA BÊTE À BON DIEU Oh ! je n’ai pas le temps...
 LE PAPILLON Bah ! rien qu’une seconde...
LA BÊTE À BON DIEU Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde...
LE PAPILLON Viens donc ! je te ferai passer pour mon bâtard ; Tu seras bien reçu, va !...
 LA BÊTE À BON DIEU Puis, c’est qu’il est tard.
LE PAPILLON Eh ! non ! il n’est pas tard ; écoute la cigale...
LA BÊTE À BON DIEU, à voix basse. Puis... je... n’ai pas d’argent...
 LE PAPILLON, l’entraînant. Viens ! le Muguet régale. Ils entrent chez le Muguet.
La toile tombe.

Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est légèrement ivre.

 LE PAPILLON, tendant le dos. Et maintenant, en route !
LA BÊTE À BON DIEU, grimpant bravement. En route !
 LE PAPILLON Eh bien ! comment Trouves-tu mon Muguet ?
LA BÊTE À BON DIEU Mon cher, il est charmant ; Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître...
 LE PAPILLON, regardant le ciel. Oh ! oh ! Phœbé qui met le nez à sa fenêtre ; Il faut nous dépêcher...
 LA BÊTE À BON DIEU Nous dépêcher, pourquoi ?
LE PAPILLON Tu n’es donc plus pressé de retourner chez toi ?...
 LA BÊTE À BON DIEU Oh ! pourvu que j’arrive à temps pour la prière... D’ailleurs, ce n’est pas loin, chez nous... c’est là derrière.
 LE PAPILLON Si tu n’es pas pressé, je ne le suis pas, moi.
 LA BÊTE À BON DIEU, avec effusion. Quel bon enfant tu fais !... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n’est pas ton ami sur la terre. On dit de toi : « C’est un bohème ! un réfractaire ! Un poète ! un sauteur !... »
LE PAPILLON Tiens ! tiens ; et qui dit ça ?
 LA BÊTE À BON DIEU Mon Dieu ! le Scarabée...
LE PAPILLON Ah ! oui, ce gros poussah. Il m’appelle sauteur, parce qu’il a du ventre.
 LA BÊTE À BON DIEU C’est qu’il n’est pas le seul qui te déteste...
LE PAPILLON Ah ! dis.
LA BÊTE À BON DIEU Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis ; Va ! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.
 LE PAPILLON Vraiment ?
 LA BÊTE À BON DIEU, confidentielle. Ne fais jamais la cour à l’Araignée : Elle te trouve affreux.
 LE PAPILLON On l’a mal renseignée.
 LA BÊTE À BON DIEU Hé ! Les Chenilles sont un peu de son avis...
 LE PAPILLON Je crois bien !... Mais, dis-moi ! dans le monde où tu vis, Car enfin tu n’es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu ?...
 LA BÊTE À BON DIEU Dame ! c’est selon les familles, La jeunesse est pour toi ; les vieux, en général, Trouvent que tu n’as pas assez de sens moral.
 LE PAPILLON, tristement. Je vois que je n’ai pas beaucoup de sympathies. En somme....
 LA BÊTE À BON DIEU Ma foi ! non, mon pauvre ! Les Orties T’en veulent. Le Crapaud te hait ; jusqu’au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit : « Ce p... p... Papillon ! »
 LE PAPILLON Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles ?
 LA BÊTE À BON DIEU Moi... Je t’adore ; on est si bien sur tes épaules ! Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. C’est amusant !... Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part... Tu n’es pas fatigué, je suppose ?
 LE PAPILLON Je te trouve un peu lourd, ce n’est pas l’embarras.
 LA BÊTE À BON DIEU, montrant des Muguets. Alors, entrons ici, tu te reposeras.
 LE PAPILLON Ah ! merci !... des Muguets, toujours la même chose Bas, d’un ton libertin. J’aime bien mieux à côté...
LA BÊTE À BON DIEU, toute rouge. Chez la Rose ?... Oh ! non, jamais...
LE PAPILLON, l’entraînant. Viens donc ! on ne nous verra pas. Ils entrent discrètement chez la Rose. La toile tombe.

 Au troisième acte... Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n’ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi j’arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.

Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents ; mais celle-ci s’y refuse ; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l’herbe et pousse des cris séditieux... Le Papillon est obligé de l’emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s’en va tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi ; mais son ivresse est triste : il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n’a fait de mal à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute noire... Le  Papillon a peur, il a froid ; mais il se console en songeant que son camarade est en sûreté, au fond d’une couchette bien chaude... Cependant, on entrevoit dans l’ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d’un vol silencieux. L’éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon. « Nous le tenons ! » disent-elles. Et tandis que l’infortuné va de droite et de gauche, plein d’effroi, un Chardon au passage le larde d’un grand coup d’épée, un Scorpion l’éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d’un coup d’aile. Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu’il râle sur l’herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent : « C’est bien fait ! » À l’aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à  peine et s’éloignent sans vouloir l’enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait vœu d’ensevelir les morts... Pieusement, elles s’attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement : « Il aimait trop les fleurs ! » – « Il courait trop la nuit ! » ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d’or en grommelant : « Trop bohème ! trop bohème ! » Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort ; seulement, dans les plaines d’alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.
 La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur œuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s’approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l’éloge du défunt.  Malheureusement la mémoire lui manque ; il reste là les pattes en l’air, gesticulant pendant une heure et s’entortillant dans ses périodes... Quand l’orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s’agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là.

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