" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 4 août 2015

Benoit Denis : " Georges Simenon , les obsessions du voyageur "





                                        Boule, la servante de Simenon sur l'Araldo en 1934

Benoit Denis, maître de conférences à l’université de Liège et directeur du Centre d’Etudes Georges-Simenon, nous propose dans cet ouvrage des extraits de reportages de Simenon.  «  Lorsqu’il achève à la mi-mai 1935 son « tour du monde en 155 jours », Simenon clôture également la période de ses grands voyages. Les articles qu’il donnera par la suite seront, pour l’essentiel, des resucées des reportages antérieurs, à l’exception de ceux qui, en 1945-1946, accompagneront sa découverte de l’Amérique et son installation sur le continent. »



Extraits :


-  Voici déjà deux mois que je me promène à travers la République de l’Equateur avec des incursions au Vénézuela, en Colombie, au Pérou et à Panama. Les romans de mon enfance et les meilleurs géographies m’ont appris que les régions que je traverse sont, par excellence, le domaine des serpents géants appelés anacondas, des Indiens coupeurs de têtes, des caïmans, des pumas, d’un quantité effarantes de mouches, d’un arbre qu’il suffit de toucher pour devenir aveugle, des scorpions, des Indiennes qui s’attachent à un Blanc pour la vie en leur faisant boire à son insu un suc de plantes mystérieuses, des vampires et de je ne sais combien d’autres personnalités du plus bel exotisme.
Eh bien, romans et géographies n’ont pas menti. Dans toutes les boutiques on vend comme des bibelots d’étagères des têtes humaines réduites à la grosseur d’un poing ; j’ai rencontré des Français qui ont bu le fameux filtre d’amour et qui, ayant épousé des Indiennes, ont déjà six ou huit enfants de toutes les couleurs, et mes males sont pleines de jeunes crocodiles empaillés. Seulement, c’est sans intérêt et on ne s’aperçoit même pas que cela existe.

- C’était de Pygmées, qui nous observèrent une bonne heure encore. De tout petits hommes, évidemment. Généralement très laids. D’une timidité de petits oiseaux. Mais quand ils ont vu les briques de sel, ils se sont précipités dessus et ils les ont croquées à belles dents. Les cigarettes et les colliers ont mis le comble à leur bonheur. (…) Ils sont peureux et cela tient à une raison excellente. Au temps où les nègres se mangeaient encore entre eux sans se cacher, cette petite race prolifique et mal défendue jouait auprès des autres le rôle que les lapins jouent auprès des autres bêtes. Ils n’étaient pas considérés comme des hommes, amis comme du gibier et même, paraît-il, en dépit de leur odeur, comme un gibier de choix. Là-dessus, je ne peux que vous répéter ce qui m’a été dit.

-  J’ai déjà parlé d’un vieux Blanc décivilisé qui a sa case dans tous les villages. Il m’a dit : « - Nos nègres, ici, ne savent pas compter. Ils ignorent leur âge. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’il peut y avoir à cent kilomètres de chez eux. Mais ils savent mieux que moi ce qui s’est passé il y a trente ans, il y a cinquante ans. Croyez-moi : ils tiennent un compte courant, transmis de génération en génération, de tous les coups de fusils ou de chicotte reçus, et de bien autre choses encore que j’aime mieux ne pas vous raconter. Demain ou après-demain … »

Et notre interlocuteur, qui n’a jamais pu digérer que des jeunes anémiques sortis des écoles viennent avec leurs bouquins et leurs bagages brevetés pour administrer le pays, de conclure : « Oui ! L’Afrique nous dit merde et c’est bien fait «.

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