" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 12 mai 2015

Dernières nouvelles du vieux monsieur de Fontainebleau



                                            Edgar Degas - " Le violoniste pour la leçon de danse "


Le vieux monsieur sortit de la taverne «  Aux Portes de Liège ». C’était le 19 juin, le jour  de son anniversaire. Il avait renoncé à manger le plat du jour ( des rognons avec des frites, qu’il n’aimait pas trop, les rognons). Par contre, il avait bu trois bières ( juste la dose pour se sentir « pèté »). Le patron lui avait remis «  Le Petit Saint «, un roman de Georges Simenon qu’un certain Robert Lecidre, un camarade de bistrot, lui avait confié le matin, pour faire suivre. Le vieux monsieur fit une courte halte aux feux rouges puis descendit vers l’arrêt de bus «  Fontainebleau ». Il s’assit sur la banquette, feuilleta le livre, en grands caractères, celui-là, idéal pour une lecture agréable, pas loin de 400 pages . Soudain, son corps pencha sur la gauche, s’affala sur le banc, puis, déséquilibré, tomba par terre. Le roman finit lui aussi par glisser de ses mains. Assise à ses côtés, une étudiante sursauta : «  Monsieur… Ca va, monsieur ?». Elle eut le bon réflexe : appeler le 112. Un médecin arriva vite sur les lieux : «  Il est mort !  «, conclua –t-il , après auscultation .

                                                     *
«  Bon ! Je descends au Cadran ou aux Guillemins ? Va pour les Guillemins, plus facile d’accès pour mes pauvres guibolles. Et puis d’ici là, j’aurais le temps de digérer mes deux, hips !, mes trois bières … Mais qu’est-ce que je raconte, moi ? Plus la peine de me poser la question … T’as pas entendu le toubib : «  T’es mort, mec ! ». Refroidi ! Cette fois, t’y es passé ! Bien content, tiens ! Tu vois : c’était pas si terrible que ça ! «  Oh ! il a eu une belle fin ! Et le jour de son anniversaire, y paraît , cô por ! « 

                                                    *
Un passant l’avait reconnu : «  Il habite là tout près, au numéro 147 de la rue Sainte-Marguerite, le p’tit nouveau building. C’est madame Zaza qui ouvrit la porte. Elle avait le double des clefs de l’appartement du vieux-monsieur –de-Fontainebleau.
- Qu’est-ce qu’il a eu ?
- Il est mort il y a une demi-heure, sans doute d’une crise cardiaque. Il vivait seul ?, demanda l’officier de police
- Oui, divorcé .
- Il avait des moyens d’existence ?
- Sans doute. Il ne faisait pas de folies, mais ne se laissait manquer de rien.
- Où prenait-il ses repas ?
-  Souvent ici. Il aimait cuisiner. Il y a une petite cuisine derrière la porte. Autrement , il allait parfois «  Aux Portes de Liège «  ou dans une des brasseries de la place de la République Française.
Le docteur Delsol demanda :
- Qui va s’en occuper ?
- C’est nous.
- Qui vous ?
- Moi et les locataires. Tout le monde l’aimait bien. Il y en a des qui sont partis en vacances, mais on s’arrangera.
-  Et l’argent ?
-  Peut-être qu’on pourra se servir de celui qui est dans son portefeuille. Et puis il m’a montré un jour une cachette …
- Je pense que vous n’aurez pas à vous en donner la peine et que, dès que la nouvelle paraîtra dans le journal, la famille se présentera.
Madame Zaza devait avoir une idée là-dessus, car elle haussa les épaules.

                                                 *
«  La famille se présentera, tu parles ! Chez nous,  nous étions quatre garçons et une fille ». Marie, elle aime bien ses frères mais de loin, c’est sans doute pour cela qu’elle habite dans les Amériques. Nos parents étaient religieux aussi ils  baptisèrent leurs enfants des noms des quatre évangélistes. Mathieu est tellement riche qu’il regarde tout son petit monde de très haut , Marc est rentré dans les ordres (bouddhistes) et Luc, aux dernières nouvelles, a tourné poivrot . Puis , il y a moi. Ma fille, Lola, dit à tous ceux qui veulent bien l’entendre : «  mon père ? c’est un sacré drôle de coco !» . Mon épouse attitrée, pour vous donner une idée, quand je l’ai rencontrée, je lui ai dit : «  Tu es la seule, l’unique, je t’aimerai toujours » et au même moment, je me demandais où était la sortie de secours. « 
                                                 *
Madame Zaza a dit à l’inspecteur qu’elle ferait la toilette du vieux-monsieur-de-Fontainebleau. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait la toilette d’un mort. Même qu’elle était réputée pour cela dans tout le quartier, peuplé par beaucoup de personne d’origine étrangère. «  C’est tout de même mieux qu’à la morgue », qu’elle disait toujours. Elle se fit aider par sa nièce. Quand elle eut fini, elle invita les voisins de l’immeuble : «  Venez le voir. Il est tout propre. On dirait qu’il dort. »

                                                *

" Misère ! Comme on devient ! Et dire que madame Zaza m’a vu tout nu. Heureusement que je venais me raser le pubis. Je le fais depuis qu’un dame de petite vertu m’a dit un jour : «  Voir un mec avec des poils de vingt centimètres  autour du zizi, ça me coupe l’appétit, tiens ! « . Depuis, j’ai toujours de la crème dépilatoire à portée de main, la Veet.  Ce qui m’emmerde le plus c’est qu’elle a vu mon gros ventre de buveur de bière ; quoique, j’étais couché sur le dos, donc cela a atténué. J’me savais pas aussi pudique.
Bon , c’est pas tout ça mais je vais devoir vous quitter définitivement. Faisons un ultime bilan. J’ai eu de la chance : je suis né blanc, homme, européen, je n’ai pas connu de guerre, je n’ai tué personne, je ne me suis pas fait trop entubé, je suis né pas très malin mais pas complètement abruti. Mais j’recommencerais plus, même pour tout l’or du monde ! Ca non, jamais ! »
Je coupe, là ! Bonne chance ! « 



                                                            Fin.

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