" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

vendredi 13 février 2015

Jean-Luc Dalcq : " Petites histoires "





Voici une sélection de quelques traits de plume de Jean-Luc Dalcq, poète  ...



LA VENGEANCE

Depuis des années, cet homme avait pris l’habitude de dilapider son pécule mensuel en misant sur des chevaux lors de courses qui ne lui rapportaient que fifre.
Un jour, à la veille d’être ruiné définitivement, le franc finit par tomber. Il cessa de se rendre à l’hippodrome pour lui préférer, en ultime recours, le casino.
Très rapidement, servi par une intuition aussi judicieuse que par une chance insolente, il amassa une fortune considérable. Si bien qu’il décida, pour se guérir en profondeur du vice premier qui avait failli l’enterrer, de s’en venger en ouvrant illico un commerce de boucherie chevaline.


LE FILM

Cet homme pensait avoir eu l’idée lumineuse de filmer son passé. Tout jeune, déjà, il s’y était astreint. Et là encore, malgré un âge raisonnable, il continuait à enregistrer les images et les souvenirs d’hier.
- Ce serait génial, se dit-il un jour, d’ainsi projeter ma vie passée et la faire, par le biais de l’écran, à nouveau défiler devant moi… Quoi de mieux qu’avoir son passé, présent là devant soi, en pleine conscience, pour bien préparer le futur ?
Très vite, il creusa son idée pour bientôt se lancer dans une publicité tapageuse et distribuer des centaines voire des milliers d’invitations au tout venant.
Rien n’y fit. Lors de la “première”, il fut tout seul face à la toile.
Ainsi, il eut beau projeter son passé dans le présent, le film n’eut aucun avenir.


LE COU

J’ai connu un homme étrange.
Cet homme avait la particularité de posséder un cou qui enflait chaque fois qu’il proférait un mensonge. Sa mère déconcertée, on l’eût été à moins, de devoir lui acheter des chemises à l’encolure toujours plus large, un beau jour, se décida à le mener chez un psychiatre.
Il fallut néanmoins plusieurs séances au praticien pour mettre le doigt sur le mal dont souffrait ce patient singulier.
Mais alors qu’on pensait le problème résolu puisque le menteur avait cessé de débiter des contrevérités à tout bout de champ, voici ce qu’il advint. Bizarrement, le cou de l’ancien malade se mit à maigrir. Moins il racontait de sornettes et plus son cou maigrissait. Si bien qu’un jour, oh! ce fut très rapide, sous le poids de la tête, le cou, qui avait à présent le diamètre de celui d’un poulet, se rompit.


LE SCOOP

Après des années de silence, un jour, particulièrement pressé par des journalistes toujours en quête de scoop, Joseph dit néanmoins ceci :
« A l’époque, si j’avais crié sur tous les toits que j’étais cocu jusqu’à la gauche, non seulement on se serait fichu de ma gueule mais on aurait lapidé Marie. Je vous laisse tout loisir de tirer les conclusions qui en découlent… »


LE PRECOCE

Il avait toujours été en avance.  A la naissance déjà, il était arrivé en poussant le museau prématurément. Deux bons mois avant la date prévue. A l’école de même. On raconte qu’il a passé son baccalauréat avec mention à quatorze ou quinze ans. Ce qui pour l’époque était tout simplement miraculeux ! Trois ans après, à l’ébahissement général, il défendait sa thèse de médecine devant un jury d’internes pétrifiés. A vingt et un an, il était chirurgien… Qui dit mieux ?
Enfin, comme il avait toujours eu une longueur d’avance sur tout le monde, en 1937, une fois son doctorat en philosophie terminé pour de bon, il s’engagea, à la surprise de tous, pour combattre l’armée allemande. Il dut cependant encore patienter trois ans avant la déclaration de guerre et pour ainsi trouver la mort, ce 10 mai 1940, au détour d’un éclat d’obus, dans les labours de Franche-Comté.
Ses nombreux amis et sa petite famille le pleurèrent beaucoup, estimant en toute légitimité que ce charmant garçon, toujours en avance, n’en était pas moins, hélas, parti trop tôt.
 En fin de compte, il n’y eut vraiment que la Mort pour trouver qu’il avait du retard.



 LE COLIS

( Inspiré d’une chanson de LOU REED)


                « Aimer, c’est faire don de soi ! » avait-il appris en substance au catéchisme.
Depuis, cette maxime n’avait cessé de lui revenir aux oreilles. De manière non ponctuelle, indécise voire sournoise, cependant bien réelle. Récurrente ! Ce n’était pourtant pas faute de l’avoir appliquée. En effet, notre homme affichant plutôt un naturel jouisseur, il n’avait, à proprement parler, jamais souffert du moindre dépit amoureux. Cet égoïste patenté consommait tout ce qu’il pouvait avec une avidité d’anthropophage, sans l’ombre d’un regret. Parfois, en retour, lorsqu’il lui était impossible de n’y pas déroger, il lui arrivait de céder un peu de lui-même, une forme de prêt sur gage en quelque sorte. Puis invariablement blasé pour les mêmes éternelles raisons, sans explication préalable, il rompait la relation. D’une fois. Sans estropier d’aucune façon la vérité, on peut même dire qu’il s’en sortait bien à tous les coups. Ce qui était loin d’être le cas de ses ex-conquêtes. Enfin, comme le chantait si justement Iglesias, en amour, il faut toujours un perdant… C’est triste mais c’est comme ça.
Il avoisinait les trente ans lorsqu’il tomba amoureux pour la première fois de sa vie. Amoureux n’est d’ailleurs pas le mot. Disons qu’il était épris, transi voire mordu comme un os de clébard… Prêt à apprendre à jouer du tambour à un pélican si sa promise le lui avait demandé. Il ne manquait d’ailleurs jamais une occasion de couvrir celle-ci de baisers, à tout bout de champ, mais également de petits présents toujours plus variés. La belle se montrant plus exigeante de jour en jour, il lui fallait sans cesse innover pour créer la surprise.
Un après-midi qu’il se trouvait en panne totale d’inspiration et se demandait cette fois ce qu’il pourrait bien inventer, lui revint en mémoire la fameuse maxime de son enfance.
« Aimer, c’est faire don de soi ! »
Alors, pour la première fois de sa vie, sans plus attendre il décida de mettre cette sentence à profit, tant au propre qu’au figuré.
Avec l’aide précieuse de deux amis, il s’enroula dans une quantité impressionnante de papier journal, des pieds à la tête, complètement, comme un long saucisson, puis fut introduit, à grand peine, dans un carton qui avait servi d’empaquetage à un petit meuble de salon. Les deux compères achevèrent d’emballer le tout dans un très joli papier cadeau émaillé d’étoiles bleues et jaunes avant d’inscrire l’adresse de la destinataire et porter ce gros paquet à la poste.
Elle le reçut le lendemain, qui tombait justement à pieds joints sur le jour de son anniversaire.
Folle de joie, devant parents et convives en suspens et bouches bées, la jubilaire déchira le papier cadeau, ensuite se heurta à l’armature récalcitrante du carton d’emballage sévèrement calfaté de ruban adhésif pour la circonstance.
« … J’y arrive pas… Tiens, passe-moi celui qui est là sur la table… » demanda-t-elle à Monique, sa meilleure amie. Monique s’exécuta et lui tendit le grand couteau destiné à couper le gâteau dans une péripétie ultérieure.
«  Je  suppose que ce n’est pas fragile… Ce serait indiqué sans doute… » lança t-elle à la cantonade avec un petit sourire.
Et elle leva le bras pour l’abaisser soudainement en un mouvement brutal qu’elle répéta à trois reprises. Il y eut bien comme un bruit mat chaque fois que l’arme blanche lacéra l’emballage puis, à la stupéfaction générale, dans un long et sourd déchirement, le carton se mit à gémir…
Déjà, une rivière de sang rougissait le parquet.



L’ALTRUISTE

Il s’était toujours senti plus à l’aise chez les autres que chez lui. Même lorsqu’il lui arrivait de sacrifier à Vénus, il se sentait toujours plus à l’aise dans la peau de ses partenaires que dans la sienne.
Et ça continuait.
Depuis qu’il était décédé, son fantôme passait d’ailleurs nettement plus de temps dans le caveau de sa dernière épouse que dans sa propre tombe.


LA VIE

Sa conception avait été un accident, sa naissance une catastrophe, sa vie une longue dérision et sa mort un soulagement pour tout le monde, à commencer par lui-même.



LE HASARD


Cette mère avait accouché à seize ans sous X.
Son fils avait été placé dans une famille d’accueil à deux cents kilomètres de là.
Un jour, à l’occasion d’une manifestation régionale pour le droit à l’avortement, le hasard permit à la mère et au fils de se retrouver. Elle avait trente-six ans, il en avait vingt. Dès qu’ils s’aperçurent, ils éprouvèrent un coup de foudre d’autant plus extraordinaire qu’il était réciproque. Sans se connaître, tout de suite, ils se découvrirent une multitude de points communs dont le moins important n’était pas qu’ils étaient tous deux devenus bizarrement amnésiques.
Comme ils étaient libres de toutes contraintes sentimentales et affectives, ils convinrent très vite de convoler. Et ils ne se quittèrent plus jusqu’à un âge avancé.


L’ENDIVE

Dès qu’il eut connaissance de la grossesse de son épouse, cet homme s’était étrangement mis à dépérir. Et tandis qu’au fil des mois, elle gagnait en formes, lui perdait la sienne inexorablement. A la façon des vases communicants, plus elle prenait du poids et plus le sien diminuait. Si bien que lorsqu’elle accoucha, il se trouvait « aux soins intensifs » dans le même hôpital.
Au moment où sa fille de quatre kilos cinq cents poussa son premier cri, plus maigre qu’une endive, il émit son dernier soupir


LA PREMIERE FOIS

De prime abord, elle semblait pourtant assez réservée. Lorsqu’elle lui a dit  « je t’aime » pour la première fois, elle portait des pantalons fuseaux de couleur violette, courts au point d’en découvrir ses chaussettes. Celles-ci étaient immaculées comme le plumage d’un cygne. Son cheveu blond était coupé court, lui aussi, et coiffé d’une raie sur le côté. Tel un anneau de fortune, une gourmette d’argent glissait en permanence le long de son bras. Sa poitrine, à peine découverte, était de toute manière plate comme une planche à laver et sa mère avait visiblement omis de lui confectionner des hanches.
Malgré son regard doux et suave, elle possédait une voix étonnamment grave pour sa constitution plutôt frêle.
Elle semblait assez réservée de prime abord.
Lorsqu’elle lui a dit  « je t’aime » pour la première fois, la bosse, là, plantée au milieu de son entrejambe, n’a cependant échappé à personne.
C’est tout de même bizarre de penser que lorsqu’elle lui a dit  « je t’aime » pour la première fois, à cette époque, elle était encore un garçon.


LE POTAGER

Lorsqu’il causait de sa famille, ce poète botaniste ne manquait jamais de faire référence aux légumes. A quelques exceptions près, ils se détestaient tous dans le potager.
Les carottes ne pouvaient pas sentir les pommes de terre qu’elles trouvaient arrogantes, superficielles et bavardes. En retour, les pommes de terre estimaient les carottes trop poilues, pincées et hypocrites. Quant aux poireaux, là, pommes de terre et carottes accordaient leurs violons pour les juger benêts, naïfs et immatures. Chacune de ces « catégories » de légumes faisait donc bande à part sur son lopin de jardin respectif et, hormis pour s’insulter de temps à autre, ne se parlait plus.
Ces gamineries d’engeances, qui tenaient plus de Clochemerle ou de Pagnol que de la légumineuse potagère traditionnelle, dans le fond, avaient peu d’importance.
Nos carottes, pommes de terre et poireaux, de prime abord mal embouchés, finissaient toujours, en effet, par se côtoyer et devenir solidaires dans l’effervescence brûlante d’un succulent bouillon.


LE CIGARE ET LA FOURMI

Une fourmi s’était un jour retrouvée sur une table de jardin. Là, dans un cendrier, confortablement étalé de tout son long, se reposait un cigare. Sans raison, la fourmi, de caractère plutôt belliqueux, lança au cigare :
« C’est vraiment toujours les mêmes qui se la coulent douce… »
« Voyons, ma chère, personne ne vous oblige à vous agiter dans tous les sens en permanence. Il ne tient qu’à vous de prendre la vie du bon côté, après tout…» répliqua le cigare.
« Vous avez vite dit, vous, mais nous, les fourmis, contrairement à vous, les individualistes égoïstes et feignants, nous avons un projet social. Nous œuvrons pour le bien de la collectivité avant tout. Notre désir personnel est relégué au second plan. C’est comme ça ! »
« A votre aise, chère amie, mais que votre zèle naturel ne vous aveugle pas à tort et à travers !
Vous insinuez que je me les roule dans la farine mais sachez, ma petite dame, que je ne me les roule en rien, on me roule. Je n’y suis absolument pour rien. »
« Peut-être, mais vous ne finissez pas écrasé par un pas anonyme, vous ! Et tout ça après avoir trimé comme une bête de somme toute votre vie… »
« Vous vous moquez de moi, ma pauvre amie, si nous avons un point commun, c’est bien celui de finir, chacun dans notre coin, écrasé… Peu importe que le pas soit anonyme ou non… » s’échauffa quelque peu le cigare au moment précis où deux doigts le saisirent et y mirent le feu.
« Vous voyez, indécente, vous n’avez vraiment rien à nous envier… Vous parlez d’un enfer… » ajouta le cigare avant de se mettre à tousser et à gémir comme un supplicié.

La fourmi se signa et détala sans demander son reste.

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