" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 6 janvier 2015

Robert Ruwet : " L'homme qui avait une sale tête "



Une nouvelle récente signée Robert Ruwet. (J'ai ouï dire qu'elle avait remporté un premier prix quelque part ... )



L’homme qui avait une sale tête

Une sale tête. Il avait une sale tête !
Mais, au fait, avoir une sale tête… ça veut dire quoi ?
J’étais monté dans le train à la gare Centrale et lui, 3 minutes 57 plus tard, à la gare du Nord. À Bruxelles, les gares se suivent et se ressemblent.
Il avait pris place en face de moi et j’avais immédiatement vu qu’il avait une sale tête.
Oh… c’était assez indéfinissable : pas de balafre lui barrant le visage  ni de regard torve. Mais une impression générale. Comme un relent. Bref : une sale tête !
Et en plus de sa sale tête, il était emmanché de deux longues jambes qui empiétaient méchamment mon espace vital. J’aurais dû prendre une première classe, cela m’aurait évité cette promiscuité plantaire.
Afin d’éviter tout contact avec ce type à sale tête, j’ai feint de m’endormir. Un quart de millimètre cependant continuait à séparer mes paupières ce qui était bien suffisant pour observer ce drôle. Mes pieds bien à l’abri sous mon siège, je me sentais prêt à affronter les cent kilomètres à venir.
Il commença par trifouiller dans les poches de sa veste. Une veste remplie de poches. Il en extirpa des bouts de papier qu’il consulta avant de les renfourner dans une autre poche. Enfin, il sortit son  téléphone portable.
Était-ce vraiment un  téléphone ? J’étais incapable de le dire car, d’une part mon champ de vision était particulièrement restreint et, d’autre part et surtout, je n’y connaissais strictement rien dans tous ces appareils qui envahissent notre planète. GSM, IPOD,  MP3, Iphone, Smartphone ou que sais-je encore ? Ce qui est certain, c’est que l’appareil qu’il avait en main servait, notamment sans doute, à téléphoner. Car il téléphona.
Je ne compris rien à ce qu’il disait mais il ne semblait pas s’exprimer en français. Quelques consonances, quelques échos répercutés par les cahotements du wagon, me firent penser à une langue slave. Du russe ? Oui... sans doute du russe !
Cela dura. Il parlait sourdement et son regard balayait sans cesse le compartiment comme s’il était inquiet. Sans cesse, son attention se reportait sur moi. Voulait-il s’assurer que je dormais et que je ne comprenais rien à son sabir ?
Il mit enfin un terme à sa conversation et fit disparaître son appareil dans une des poches de sa veste. Pas pour longtemps ! Une sonnerie bizarre retentit (on aurait dit la chevauchée des Walkyries mais en plus lent). On l’appelait ! Je ne compris évidemment rien à ce qu’il répondit mais un mot parvint très distinctement à mes oreilles. New-York ! Oui : il avait bien dit…  « Allo ? New-York ? ».
Ainsi donc, ce type avec une sale tête recevait, alors que nous traversions le plat pays brabançon et flamand, un appel de NY ! Ses longues jambes se déplièrent encore davantage et je dus mettre mes pieds à l’abri.
Cette conversation fut nettement plus brève que la précédente. Il y mit fin  brusquement. Il jeta des regards que l’on aurait dit apeurés vers la tête du wagon comme  s’il craignait de voir surgir un diable. Que lui avait-on donc raconté de NY. ? Il se leva d’un bond et disparut vers la queue du train.
Il devait déjà être loin (mais où ?) lorsque je me rendis compte qu’il avait laissé choir son téléphone à mes pieds.
Trois quarts d’heure plus tard, nous arrivions en gare de Liège. Le téléphone de l’homme à la sale tête était toujours à mes pieds. Personne ne se trouvait aux alentours. J’ai hésité. Mais pas très longtemps…  Mu par je ne sais quel sentiment, j’ai fait semblant de renouer ma chaussure (alors que cependant je portais des mocassins) ; en me redressant, je tenais l’appareil dans ma main droite qui tremblait un rien. J’ai enfoui l’objet de mon délit dans la poche de mon veston et je suis descendu du train.
L’objet de mon délit… mais était-ce vraiment un délit ? J’avais somme toute seulement ramassé par terre un objet qui trainait là. Néanmoins, je courais presque lorsque j’ai quitté la gare me retournant sans cesse et craignant de voir le type à la sale tête fondre sur moi.
Mais il ne se passa rien. Du moins pas tout de suite.

Je n’avais plus rien de particulier à faire ce jour-là. Je suis entré dans une des brasseries qui font face à la gare et je me suis installé dans le fond de la salle. J’étais en partie dissimulé derrière des plantes aussi vertes que fausses ; de là, je voyais distinctement la porte d’entrée. Au cas où… Si jamais le type à la sale tête était entré, m’avait cherché en roulant des yeux furieux et en éructant des menaces de mort dans un russe sibérien et rocailleux, j’aurais eu le temps de faire disparaître le téléphone dans le pot des plantes vertes et de jouer les naïfs étonnés. Ce que je fais généralement assez bien...
Mais il n’entra personne. Du moins pas avant que retentisse la chevauchée des Walkyries. Paniquant, je saisis l’appareil avant qu’il n’ameute toute la clientèle du bistrot. Hé oui ! J’avais subtilisé un téléphone portable et ce téléphone se mettait à sonner. Rien de plus logique. Je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même… J’ignorais évidemment tout du fonctionnement de cet engin qui me semblait assez sophistiqué. Il y avait une touche verte. N’était-ce pas là une sorte de convention générale ? J’enfonçai cette touche et, comme par miracle, les Walkyries se turent. Très méfiant, comme  si cette satanée machine pouvait m’exploser à la figure, j’articulai péniblement un timide allo.
Une voix féminine me répondit.
« Tout est en ordre. Vous pouvez aller prendre le coli à la consigne de la gare. Case 73. Elle n’est pas fermée à clé. Ne trainez pas. On  ne sait jamais.»
Voix suave. Voix qui avait quelque chose de très sensuel.
Pendant  quelques minutes, je dus avoir l’air d’un parfait  idiot. La bouché bée. Le regard errant dans le vague. Heureusement, personne ne me voyait. Car enfin, n’était-elle pas extraordinaire cette histoire qui me tombait sur le dos ? Un type à la sale tête qui envahit mon compartiment avec ses jambes hors-normes ; des conversations qui n’en finissent pas avec des airs de conspirateur et un accent russe ; un appel de NY sur fond de chevauchée des Walkyries… Un téléphone portable qui tombe par terre au moment de la fuite vers l’arrière du train… Téléphone que je ramasse parce que… bon : que je ramasse. Et maintenant cette femme - jolie femme, j’en étais convaincu !, qui me dit que…
Est-ce par curiosité ? Est-ce parce que, parfois, on est pris comme dans un tourbillon et que les faits s’enchaînent sans que l’on sache pourquoi ? Sans qu’on l’ait vraiment voulu. Un coli. Un coli qui se trouvait dans la case 73 de la gare. Case qui n’était pas fermée à clé…

Je suis sorti de la brasserie et j’ai bien observé les alentours. Tout était calme. Du moins, tout me semblait calme. Je me suis lentement dirigé vers la gare en évitant de me retourner tous les deux pas pour m’assurer que je n’étais pas pris en filature par une bande de malfrats. Malfrats ? Peut-être car en réalité, j’ignorais totalement dans quel monde j’étais en train de m’immiscer par effraction. Une seule chose était certaine : ce monde n’était pas le mien. Néanmoins, je continuais à m’avancer vers la gare. Vers la consigne. Vers la case 73. Vers le coli. Vers... ?
Peut-être vers cette voix tellement sensuelle ?
Je fus toujours un honnête homme. Mais de cette honnêteté frileuse qui ne réclame aucun héroïsme. Je n’aurais jamais été chaparder un billet dans la sacoche d’une vieille femme. Que nenni ! Mais si le billet tombait de la dite sacoche… c’était évidemment autre chose. Ainsi ce téléphone tombé à mes pieds. Ainsi ce coli.
La consigne de la gare était située dans un local à l’écart du trafic. Je suis passé deux fois en face en y jetant des coups d’œil circulaires. Il y avait peu de monde. Une dame semblait avoir des problèmes avec l’ouverture de son coffre. Enfin, je suis entré. Les cases, de différents formats, étaient rangées le long des trois murs du local. La numérotation était assez apparente. 73. La case 73 était là, juste en face de moi, à mi-hauteur de la colonne. Elle était fermée. Mais pas à clé m’avait dit la femme à la voix sensuelle. Pas à clé… faut voir !
Bien sûr, pour vérifier cette affirmation, il n’y avait qu’une seule solution : tenter d’ouvrir la case. Mais j’hésitais. J’hésitais car j’avais pleinement conscience que si je le faisais, si je portais ma main sur ce coffre, si je l’ouvrais, je franchirais une étape qui me conduirait à un point de non-retour. Car c’était évidemment tout autre chose que de ramasser un objet tombé par terre. Oh certes, si le coffre était vraiment ouvert, il n’y aurait pas « effraction » au sens plein du terme. Mais quand même… Quand même !
La dame avait réussi à ouvrir son coffre et s’en alla avec son paquet. J’étais maintenant seul dans la salle de consigne. La porte de la case 73 s’ouvrit sans le moindre problème.
Le coli. Le coli était là devant moi. C’était une petite boîte. Une sorte de cube faisant à peine dix centimètres de côté. Papier Kraft et scotch foncé. Du fond de la case 73, le coli me narguait.
Ce qu’il avait l’air inoffensif, pourtant, ce petit coli de rien de tout ! Oui mais… que contenait-il ? Des diamants ? De la drogue ? Des microfilms ? Des explosifs ?
Rien qu’à cette pensée, je me suis reculé de deux ou trois pas. Pourtant, puisque en définitive j’étais là pour cela, je l’ai saisi brusquement et je me suis précipité vers la sortie de la salle des consignes. En oubliant de refermer le clapet de la case 73.

J’avais à peine mis un pied dans la salle des pas perdus qu’un grand escogriffe jaillit devant moi. Un flash m’aveugla. Puis un autre. Ils devaient être deux ou trois à me photographier sous toutes les coutures. Moi ! Moi et mon colis !
A ce moment, j’ai carrément perdu les pédales. La tension qui s’était accumulée en moi depuis que j’avais ramassé ce foutu téléphone avait atteint son paroxysme. Court-circuit complet.
« Ne restez pas là. Ils vont vous tirer dessus. S’ils vous flinguent, ils seront décorés. Suivez-moi »
C’était une femme. Une jeune femme à la voix suave. Une voix qui avait quelque chose de très sensuel.
Elle m’entraina. Elle fendit la foule qui avait été attirée par les flashs et nous nous sommes retrouvés à l’extérieur de la gare. Au moment où une voiture de police, toutes sirènes hurlantes, venait se ranger en catastrophe. Des flics bondirent du véhicule et pénétrèrent dans la gare.
« Entrez là-dedans ! Perdez pas de temps ! »
Elle me fit entrer dans une grosse voiture noire qui semblait nous attendre.
« Couchez-vous ! »
J’étais allongé à l’arrière du véhicule. Elle jeta sur moi une couverture douteuse qui me dissimula entièrement.
Bougez pas. Ça vaut mieux pour vous ! »
Et ce fut le noir pendant que la voiture démarra en trombe.
Combien de temps dura le voyage ? J’aurais été bien incapable de le dire mais ce fut assez long. Je ne parvenais pas à remettre un semblant d’ordre dans mes idées. Mais qu’est-ce que je fichais là ? Mais bon sang que l’on arrête ! Il y a erreur sur la personne ! Je veux rentrer chez moi !
-« Calmez-vous. On arrive. »
Quelle voix ! Quelle voix sensuelle.
La voiture s’arrêta. Blotti sous ma couverture, dans le noir, je n’osais pas bouger. On ouvrit une porte ; un garage sans doute. La voiture roula encore trois mètres avant que l’on ne coupe le contact.
-« Venez par ici. Vite. »
Elle enleva la couverture et me fit sortir de l’auto. Avec une énergie qui ne correspondait nullement à sa voix si douce, elle me poussa vers un petit local situé au fond du garage.
-« Entrez là ! »
Dès que je fus entré dans cette espèce de cave, elle referma brutalement la porte derrière moi. J’entendis le bruit sec de la serrure.
J’étais bel et bien prisonnier.
Cette cave devait faire deux mètres sur trois. Une ampoule pendouillait au bout de son fil mais aucun interrupteur n’était visible. Une sorte de lit de camp, une table de camping et une chaise forcément bancale.
C’était tout.

Je me suis assis sur l’espèce de lit et j’ai fermé les yeux. J’attendais que le cauchemar se termine. J’allais me réveiller, dans mon lit, en me disant que, nom de nom, on en fait des rêves curieux ! Où va-t-on donc chercher tout cela ? Mais je ne me suis pas réveillé dans mon lit car ce n’était pas un rêve. Quand j’ai rouvert les yeux, je me trouvais toujours   dans cette cave infâme.
J’ai attendu. J’ai attendu puis je me suis mis à hurler en tapant de toutes mes forces sur la porte. Mais il ne se passa rien.
Rien.
J’ai attendu. J’ai attendu longtemps.
Je devais être plus ou moins assoupi sur le lit de camp lorsqu’elle est entrée. Elle referma la porte et s’assit sur  la chaise en me regardant. Avec commisération.
J’étais tellement subjugué par cette femme que je n’ai rien  dit, rien demandé. Alors que j’avais mille choses à hurler et mille questions à lui poser. Après un temps, elle me dit :
(Mais nom de dieu quelle voix suave, quelle voix sensuelle !)
-« On peut dire que vous vous êtes mis dans de sales draps ! »
-…
-« Il y a des morts, vous savez. On ne sait pas encore combien mais il y a des morts. Il risque d’y en avoir pas mal. Forcément. Des centaines peut-être»
-« Des morts ? Des centaines de morts ?»
-« Ben oui ! »
Ce n’est que par après, quand elle m’eut à nouveau renfermé dans ma cave,  que je tentai de remettre de l’ordre dans tout cela.
En gros, on m’accusait d’avoir dérobé le téléphone portable d’un ingénieur roumain travaillant pour une grosse société pharmaceutique suisse. On m’accusait d’avoir ensuite dérobé un coli contenant des cultures bactériennes particulièrement nocives. On m’accusait du fait que, par ma faute, ce coli avait disparu et que les germes bactériens létaux étaient en train de faire leurs première victimes. On m’accusait encore de… je ne sais plus quoi.
-« Aussi longtemps que nous vous cacherons ici, vous ne risquez rien. Enfin… espérons-le. Mais vous rendez-vous compte de la responsabilité qu’est la vôtre ? Hein ? »
Dans sa bouche, même ce « hein », qui aurait dû être agressif avait un je ne sais quoi de lubrique. Oui : de lubrique.
-“ Ne bougez pas. On vous apportera bientôt à manger. Dès qu’il en aura le temps, le Professeur verra ce qu’il peut faire pour vous ».
Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. Rien du tout. Moi… moi responsable de la mort de centaines de personnes ? Mais rien ne collait dans cette histoire. Je n’avais pas volé le GSM de ce Roumain. Enfin pas vraiment. Et le coli ? N’était-ce pas elle qui m’avait dit d’aller le chercher à la consigne ? Evidemment, elle croyait alors parler au type à la sale tête. A ce Roumain. Et puis alors, ces flashs qui m’ont aveuglé, les sirènes de police… et enfin, elle. C’est bien elle qui m’a conduit vers cette grosse auto noire. Ce serait à ce moment que le coli m’aurait échappé et que… une culture bactérienne létale ! Et pourquoi me cacher ici ? Dans cette cave. Et qui était ce professeur qui allait, peut-être « faire quelque chose pour moi » ?
Responsable ? Responsable d’avoir pris ce téléphone… peut-être. Responsable d’avoir été chercher le coli à la consigne… oui, enfin curiosité, rien de plus. Sa voix était tellement… Mais responsable de la mort de centaines de personnes ? Non ! Non ! Non !
Il se passa plus d’une heure avant qu’elle ne revint avec un plateau. Quelques sandwiches et une bouteille de bière.
« Sous le lit, il y a un seau. Pour vos besoins. Le professeur ne pourra vous voir que demain matin. Essayez de dormir. Quand vous aurez mangé, je couperai la lumière. Il y a déjà plusieurs dizaines de morts. Je ne voudrais pas être dans votre peau. »
Et elle me laissa en refermant la porte à clé. Je ne parvins pas à avaler quelque chose mais je bus d’une traite la bouteille de bière. Elle était tiède.
J’ai dormi. Un peu, par à-coups. Mes cauchemars étaient peuplés par des légions de morts-vivants qui venaient me demander des comptes. Quels comptes ?
J’entendis du bruit à l’extérieur et aussitôt la lumière se fit. Cette sale ampoule avait pour moi des allures de phare et me brûlait les yeux. On introduisit une clé dans la serrure et…
Elle entra. Bien que je l’aie observé la veille, je n’aurais plus su dire comment elle était et dans mes ténèbres j’aurais été incapable de la décrire. Mais si… plutôt grande, de longs cheveux noirs ou du moins très foncés, un maquillage discret mais qui ne devait rien au hasard et puis cette voix !
Sensuelle. Tellement sensuelle.
-“On parle de deux cents morts. Vous vous rendez compte ? Le professeur accepte de vous recevoir. Mais pas dans cet état ! Vous allez d’abord prendre une douche. Essayez au-moins d’être présentable. Suivez-moi. Et prenez votre seau… »

Et je l’ai suivie. Mon seau à la main.
Je pus prendre une douche dans un local assez sordide mais l’eau était chaude. Elle m’avait donné des vêtements propres. Un tee-shirt ligné, comme les bagnards.
-« Venez, le Professeur vous attend. Tâchez au moins de faire bonne figure. »
En fait, elle ne m’avait jamais dit un mot gentil, voire aimable. Et pourtant, sa voix était toujours aussi sensuelle. Aussi érotique.
Je devais me trouver dans une espèce de vieille villa mal entretenue. On sentait que tout cela avait été luxueux mais le délabrement s’installait partout.
On arriva devant une haute porte.
-« Restez ici. Je préviens le professeur. »
Elle entra et me laissa planté dans le couloir. C’était un long couloir qui donnait, tout au bout, sur une verrière par laquelle la lumière entrait généreusement. Il devait faire beau dehors. Dehors. Cela me semblait déjà être un autre monde.
C’est alors que j’entraperçus quelqu’un qui traversait le couloir, près de la fenêtre, à une dizaine de mètres de moi. Je ne le vis que pendant deux ou trois secondes mais il me sembla pourtant que c’était lui. Lui, l’homme qui avait une sale tête. Celui du train.
« Allons ! Vous rêvez ! Le professeur vous attend ! »
Et je suis entré dans le bureau.
Au cours des trois jours qui suivirent, je fus reçus une demi-douzaine de fois par le professeur. C’était un petit bonhomme plutôt rondouillard. Il devait être âgé d’une cinquantaine d’années et n’était pas franchement antipathique. Pas antipathique mais froid. Glacial même. Il portait des petites lunettes rondes, cerclées d’acier, et lorsque son regard se posait sur moi j’avais l’impression d’être transpercé. Scanné.
« Asseyez-vous. Là ! »
Et il me désignait un siège qui faisait face à son bureau. Chaque fois, ce fut le même rituel. Suivait un long silence durant lequel il me regardait. Il me scrutait.
La première fois, il me dit :
« Êtes-vous parfaitement conscient de la gravité de vos actes ? »
Et chaque fois, il me reposait cette question. En réalité, il parlait peu. Il m’écoutait. Il m’écoutait lui raconter inlassablement mon histoire. Le train, le type à la sale tête, le téléphone et tout ce qui en suivit. Mais sans cesse, il reposait le problème de ma responsabilité.
« Vous êtes responsable de la mort de plusieurs centaines de personnes ! Comment réagissez-vous à cela ? »
Et de nouveau il m’écoutait.
Jamais, je ne lui dis qu’il me semblait avoir vu l’homme à la sale tête dans le couloir de la villa. Je ne lui dis pas car il me semblait, instinctivement, qu’il fallait que je cache cela. Qu’il fallait que je cache que je savais cela.
Trois jours et trois nuits à vivre dans cette cave. À répondre aux interrogatoires du professeur. À  entendre la voix suave et sensuelle de celle qui m’apportait  à heures fixes de quoi ne pas crever de faim.
Mais dieu que c’est long, trois jours dans une cave lorsque l’on se sait responsable de la mort de plusieurs centaines de personnes.
Le matin du quatrième jour, elle m’apporta mes vêtements parfaitement rangés sur un cintre. Manifestement, tout avait été nettoyé et repassé.
« Habillez-vous. Boris va vous reconduire chez vous. »
Je faillis lui hurler que je ne voulais pas partir. Que je voulais rester dans ma cave. A l’abri. Que je ne pourrais pas me passer de sa voix.
« Allons. »
Elle me laissa. Je ne devais plus jamais la voir. Ni l’entendre.

Boris vint me chercher. Et c’était lui ! C’était bien lui : l’homme qui avait une sale tête.
Dans la voiture qui me reconduisait chez moi, Boris me plaça une sorte de cagoule sur la tête.
« C’est pas la peine que vous sachiez où vous étiez. Ça ne vous servirait à rien. Que des ennuis, alors… »
Et pendant que nous roulions, il me dit :
« Je suis chargé de vous informer que vous n’êtes responsable de rien du tout. Tout ça, c’était un coup monté. Le professeur effectue des recherches sur… enfin d’après ce que je sais… ce qu’il appelle le sentiment de culpabilité. Et comment lutter contre ce sentiment. Je ne sais pas trop qui se cache derrière tout ça mais… vous savez, il arrive que même les flics éprouvent ce genre de sentiments. Ce qui est assez gênant, pas vrai ? Alors le professeur étudie…Parce que, le professeur, c’est un flic. Comme moi. Mais lui, il est un rien plus gradé que moi... Un rien !»
« Mais moi, je… Et elle ?»
« Qui ça elle ? »
« Mais elle ! La jeune dame qui… »
« Ah, Louise. Ben quoi. Elle est comme moi : Flic payée pour faire un boulot et elle le fait. Elle le fait bien : elle a le style. Notez qu’elle est bête comme un troupeau d’oies mais elle a le style pour faire son boulot ».
« Mais si… si c’était un coup monté… tous ces policiers qui ont débarqué à la gare ? »
« On venait de téléphoner aux collègues de la Fédérale que l’on avait découvert une valise suspecte. L’alerte à la bombe, ça marche à tous les coups ».
« Mais… »
« Quoi encore ? »
« Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce devant moi que vous êtes venu vous assoir dans le train ? »

« Le hasard, Monsieur, le hasard. Pour ne rien vous cacher, je devais aller faire mon cinéma à un homme seul dans son compartiment. Et il me fallait un type qui avait une sale tête. Et sauf votre respect, quand je vous ai vu… Mais, au fait, avoir une sale tête… ça veut dire quoi ? Hein ?»

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