" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 23 décembre 2014

Louis Joseph à Liège en 2041



                                                 Sky Peak ( Luc Spits )

Le 20 juin 2041. - J’habite dans un penthouse au septième  étage d’un building de la Montagne Sainte-Walburge à Liège. La vue sur la ville y est assez fantastique. L’été, quand il fait chaud, je me promène à poil sur la terrasse. Personne ne peut me voir à part les oiseaux ou parfois un enc*** de drone de la police de passage dans le coin. J’ai toujours adoré me mettre nu. Avec une longue vue, je regarde parfois s’agiter mes contemporains ; ou alors mieux, les astres, les étoiles filantes.
 Je me suis marié sur le tard, en 1986, j’avais 35 ans ;  ma femme a eu deux enfants des jumeaux : Dolorès et Philippe. J’ai commis, comme tout un chacun, des quantités de sottises et quelques erreurs. Une d’entre elles fut d’avoir épousé Sarah. Elle est heureusement morte maintenant.
Je ne vois mes enfants que deux fois l’an : le jour de mon anniversaire et le jour de l’an où l’on sacrifie à la tradition liégeoise de la choucroute. J’ai horreur des choucroutes, aussi je prends autre chose.
Hier, j’ai fêté mes 90 ans. J’ai dit à mes enfants que notre rencontre annuelle pour la circonstance était reportée à une date ultérieure. J’ai passé la journée au sauna, au hammam, puis un resto japonais où je me suis goinfré de sushis et de makis. J’ai terminé par le centre de massage boulevard Piercot où les hôtesses sont bien efficaces et avenantes. De retour à la maison, j’en suis à ma quatrième Guiness. Une journée un peu trop remplie, oups !, et maintenant je suis claqué …

Le 30 juin 2041. – Je vis seul.  Tous mes amis sont morts, je veux dire ceux qui ont vraiment compté. Mes amies femmes, encore buvables, ne tiennent plus du tout à me rencontrer. Il faut croire que j’ai été fort odieux. Une personne, qui habite l’immeuble,  veille sur moi, Fatima, une Syrienne. Elle ne s’appelle pas Fatima mais elle a une tête à s’appeler ainsi. Elle vient faire le ménage, s’occupe de mes courses dans les magasins. Au début, elle me faisait même quelques gâteries, sur commande, mais maintenant plus. Je n’aime plus son corps et ne supporte plus qu’elle me touche.

Le 7 juillet. – Il m’est arrivé une chose assez surprenante aujourd’hui. On organisait à la basilique Saint-Martin, là tout près, une visite qui débutait par la tour. Il est évident que je ne peux plus monter les 227 marches qui y mènent, mais la possibilité nous était offerte de nous tracter, assis sur un siège, au sommet via une sorte de grue. En regardant avec des jumelles le début du boulevard de la Sauvenière , je vis, sans aucun l’ombre d’un doute, mon amie Cawète. Aujourd’hui elle doit avoir 65 ans mais là elle en avait 30. Elle me saluait de la main, comme si elle me voyait à deux pas, me souriait. Et je fus sidéré de voir à son bras : moi-même, himself ; je semblais avoir 40 ans à tout casser. Et je pus voir, dessiner sur leur lèvres : Louis, fais nous signe ! « Louis, fais nous signe ». J’ai failli tourner de l’œil. Je devins, paraît-il,  blanc comme un mort. Aussi on me redescendit vite fait de la tour.

- 29 juillet 2041 – Ca fait de semaines et de semaines que j’entends la même rengaine : « C’est la guerre ! » ou encore «  Mais monsieur, c’est la guerre ! ». Alors que je voudrais tant retourner une dernière fois à Londres. «  C’est la guerre, mon bon monsieur ! Les frontières sont fermées. » Quoi ? Ils ont fermé les frontières, a c’t’heure, ces pignoufs enfarinés ? … J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien comme le disait la chanson … Je me souviens du temps où j’étais testeur d’hôtel. « Voilà un métier qu’il est chouette !,  m’a dit l’autre jour la p’tite voisine rouquine du premier ! » J’ai été partout tester les hôtels : en Belgique, au Luxembourg, en France… Pas en Allemagne, ça non pas en Allemagne. Pas en Espagne non plus, non pas en Espagne. A Londres, oui, en Angleterre et j’ai fait tout New York. Et maintenant même plus moyen d’aller dormir à Londres. «  Mais les frontières sont fermées, mon bon monsieur. C’est la guerre ! «  Crotte ! Crotte ! Crotte ! et crotte ! Les gens maintenant, ils prennent les vieux comme moi pour des ploucs, des crétins de premier ordre. Ils sont bien polis, prévenants même, mais ils considèrent les vieux comme des pignoufs et moi je sais une chose : c’est qu’ils voudraient bien qu’on dégage le plancher car, nous les vieux, nous sommes trop nombreux et nous leur coûtons la peau des fesses. «  Dégage, vieux-rat ! » Ils le disent pas mais ils le pensent, na ! Vous voulez que je vous dise : ce sont de sacrés faux-culs, les jeunes d’aujourd’hui !

15 août 2041 – Comme on devient ! Misère ! Quand j’étais jeune et beau (maintenant je ne suis plus aucun des deux !) j’avais l’habitude de faire une sieste après le dîner. Maintenant, j’en fais dix par jour. Autrement, je relis de vieux Simenon, de vieux Jean d'O., de vieux Cavanna, de vieux Nothomb, par tranche d’un quart d’heure car mes yeux fatiguent vite. Cela fait vingt ans que j’aurais dû passer sur le billard pour m’opérer de la cataracte mais j’ai jamais eu le courage. Le médecin vient de passer. Il m’a demandé comment je me portais, j’ai répondu «  ça roule ! mais j’ai les pieds de travers ». Je lui ai expliqué que mes orteils étaient tout inversés : les orteils du pied droit étaient sur le pied gauche et ceux du gauche sur le droit. Si bien qu’à la place du gros pouce, on trouve le petit orteil et tout le reste à la selon. Un mic-mac ! Il a  voulu me persuader que, au contraire, tout était normal : «  Et là quand je vous pince ici ,c’est quel orteil ?, ne regardez pas ! «  - «  Le gros orteil », que je dis. «  Ben vous voyez, tout est à sa place ! » (mais quand je regarde là où il pince, c’est le petit orteil que je vois). « Mettons, docteur ! «. Vous avez déjà remarqué ? Faut jamais contredire les médecins. Ces gens-là sont très-très susceptibles !

- 1 septembre 2041
Ya pas à dire ! on s’est bien fait entuber par les Flamands ! Nous sommes devenus leur colonie. Ils ont la main mise sur presque toute l’industrie, l’agro-alimentaire et les accords de Wetteren nous obligent à leur acheter quasiment tout. La Wallonie est devenue la spécialiste du recyclage des déchets ; il en vient de toute l’Europe… Voici dix ans que « des «  pourparlers » avec la France, en vue d’un rattachement éventuel, pataugent … républiquement …

-   18 septembre
J’ai appris qu’une prime de 10.000 euros est accordée aux familles qui désireraient faire euthanasier un parent en fin de vie …

-  22 octobre
Un jour, je ne sais trop comment, je me suis retrouvé à l’hôpital du Pèrî, là juste derrière chez moi. J’ai téléphoné à ma fille Dolorès pour avoir des explications. «  Tu ne peux plus vivre tout seul chez toi, papa ». « - Je t’en foutrai ,moi ! Sors-moi d’ici immédiatement autrement je convoque mon notaire. ». Non mais ! Me foutre chez les zinzins !

-  11 novembre
Tu connais la dernière ? Un échevin, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, m’a raconté. L’autre nuit, vers 23 h,  il paraît que j’étais à tambouriner à la porte de l’hôtel de ville de Liège, à la Violette. Je voulais assister au conseil communal. «  Mais, Louis-Joseph, il n’y a pas de conseil communal aujourd’hui et de toute façon, maintenant ils se tiennent à huis-clos : c’est la guerre « . E cô ! Je me demande bien ce que j’allais foutre là en pleine nuit … Quelle mouche m’a piqué ? Il paraît que je fus jadis échevin du tourisme à la ville de Liège … C’est bien possible mais je ne m’en souviens plus du tout.


- 28 décembre 2041
Durant la nuit de Noël, j’ai fait une rencontre … miraculeuse. Vous allez rire ! Venu du ciel est atterri sur ma terrasse … mon ange gardien. C’est en tout cas ainsi qu’il se présenta. «  Je viens te chercher », me dit-il. «  Pour aller où ? «  dis-t’je mî, innoncint. « Ne fais pas l’andouille, Louis, tu sais bien pour où. Mais tu as le temps de plier bagage et je vais rester quelques jours avec toi ». « Comment dois-je te nommer ? », dis-je encore. « Appelle-moi … euh … Mickey, tiens ! »  Il ne me ressemble pas vraiment. Il est plus grand que moi, un peu mieux charpenté surtout. Mais je l’ai de suite reconnu. Avec lui, je me marre : on picole toute la journée, lui du cognac et du champ ‘, moi de la bibine. On écoute de la musique à fond les manettes : Zap’, Lou, Led’Zep’ etc… On se fait apporter de la bouffe : des sushis à mac, des frites, des spagett’s,etc. On se souvient des bons coups de rigolade qui ont égrainé ma vie, avec quelques nanas, avec des amis dans les bistrots. Le super-pied , quoi ! Encore deux ou trois jours et puis : salut la compagnie. Ouais ! je le dis tout net : Mickey, c’est mon meilleur pote – en date -  !


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Ce carnet fut découvert par Fatima en faisant le ménage après le départ définitif donc de Louis. Elle le conserva malgré la piètre description qu’il avait faite d’elle.

                                                                           Catinus

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En bonus, Zap’ :


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