" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

jeudi 11 septembre 2014

Liège en 1916


                                         Place des Guillemins en 1916


Grâce à l’excellent ouvrage «  Liège pendant la guerre «, tome III, de Jules De Thier et Olympe Gibart, paru en 1919 à l’imprimerie Bénard ( et disponible, entre autres, à la bibliothèque «  Les Chiroux «  de Liège), voici rapidement évoqué la vie quotidienne à Liège en 1916.

L’année 1915 s’était écoulée sombrement dans la monotonie de l’existence, l’oisiveté forcée, les inquiétudes, les privations de tous genres, la pénurie des distractions, la rareté des voyages et le plus effroyable régime d’insécurité et d’arbitraire qui se puisse imaginer.

-  Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1916, à 3 h.55 du matin, beaucoup de Liégeois furent réveillés par quatre ou cinq violentes explosions qui se succédèrent à quelques intervalles. (…) Ce n’est que deux jours après qu’on apprit la vérité : une poudrière allemande avait sauté dans les remparts de Lille, à 190 kilomètres d’ici !




- Le 16 janvier 1916, deux Zeppelins passèrent au-dessus de Liège. Ces impressionnants navires aériens traversaient du reste assez souvent notre ciel à cette époque.

-  Le 23 janvier, l’Administration communale créa un Comité central des Œuvres Liégeoises de bienfaisance et de solidarité. (…) C’est à lui que durent être adressées par la suite toutes les demandes de secours.

-  En février 1916, à Liège, on entendit le canon comme jamais on ne l’avait entendu depuis que l’on combattait dans ces parages. Nos vitres en tremblaient sans cesse pendant des heures !

- Le 17, la grippe sévissait à Liège et beaucoup de malades succombaient. L’affaiblissement général, provenant d’une alimentation insuffisante, rendait les maladies plus graves.




-  Le 31 février 1916, l’œuvre des Diners Economiques débuta au Palais des Sports et obtint un très gros succès. Dans l’immense salle coquettement décorée, étaient disposées de grandes tables. Un millier de dîneurs pouvaient y prendre place. Le dîner, substantiel et bien préparé, coûtait 60 centimes. Le premier jour, on servit 1.500 dîners et, peu après, ce chiffre atteignit 3.000, en y comprenant les repas emportés à domicile. Voici un des menus qui furent servis :
                                              Potage aux pois
                                              Riz aux poireaux
                                              Bœuf braisé
                                              Une demi-tranche de pain
Comme boisson, on avait de l’eau à discrétion et on pouvait obtenir un verre de bière pour 5 centimes. Le service était fait par des «  demoiselles du téléphone «  qui s’acquittèrent de cette mission avec beaucoup de bonne grâce.


  
                                            Place Saint-Lambert en 1916

-   A Liège, on voyait beaucoup moins de soldats quoique l’on fit circuler tous les matins dans les rues quatre canons suivis de leurs caissons et une ou deux compagnies d’infanterie, ce qui était à peu près tout ce qui restait ici.

-  Cependant, nous nous intéressions aux manifestations locales qui continuaient à se produire contre la cherté du beurre et du lait. Ces manifestations s’étaient propagées dans toute la banlieue liégeoise et, le 2 juillet, on manifesta à Liège. Au marché de la Batte, des échoppes furent renversées, des légumes, des pains, des œufs, des lapins et des poules furent jetés dans le fleuve, tandis que des produits exposés à l’intérieur d’un magasin du centre étaient saccagés. (…) L’irritation populaire se tourna alors contre les policiers qui durent dégainer pour rétablir l’ordre. Les femmes étaient surtout excitées et, devant les commissariats des rues Sœurs-de-Hasques et Hullos, elles lancèrent des briques et des pierres sur les agents.

-  A Liège, dès l’aube du 21 juillet (fête nationale), des patrouilles nombreuses, composées de trois soldats, baïonnette au canon, circulèrent en ville. Les magasins restèrent ouverts mais les Liégeois se promenèrent comme les jours de fête sans que les Allemands pussent intervenir.

-A propos de ces prisonniers russes (qui travaillaient sur la ligne de chemin de fer Visé-Longdoz-Angleur), la population de ce quartier les ayant accueillis avec sympathie et ayant cherché à adoucir leur triste sort par des dons de vivres ou de tabac, les Allemands s’empressèrent de prendre un arrêté menaçant de peine sévères ceux et celles qui se mettraient en rapport avec ces malheureux.


                                          Boulevard Saucy en 1916

-  Terminons ce mois de juillet 1915 en citant quelques-unes des condamnations prononcées par le tribunal militaire :
10 jours de prison à plusieurs personnes pour «  avoir ridiculisé des sous-officiers ou soldats allemands «. Comme nous n’avions plus guère que des réformés qui manquaient d’esthétique, on eût pu invoquer les circonstances atténuantes.
5 à 8 jours à d’autres pour avoir manqué de respect aux soldats.
7 jours à un marchand de journaux pour avoir annoncé que l’offensive des Alliés marchait de succès en succès.
10 jours à un autre marchand qui avait souligné au crayon bleu les communiqués des Alliés.
10 jours à un artiste qui avait chanté une romance non censurée.
3 à 5 jours à des ménagères qui avaient donné des vivres à des prisonniers russes.

-  Août 1916. Pendant le mois d’août, les Allemands continuèrent à s’emparer, en Belgique, de tout ce qui pouvait leur être utile. (…) Les Allemands n’étaient pas à court de moyens pour accaparer nos vivres. Mais l’accaparement ne se bornait pas aux vivres. (citation de quantités de produits en tous genres : tissus, baignoires, réservoirs à eau, ustensile de cuisine, tuyauterie, fils électriques, barres collectives, etc..) Une autre saisie porta sur les objets en cuivre, bronze ou étain, minerais, objets ouvrés, etc…

-  L’usage de la bicyclette était interdit, sauf pour les ouvriers ou les écoliers habitant à plus de deux kilomètres de leurs ateliers ou de leurs écoles.

-  Au début du mois, on nous interdit de commémorer le second anniversaire des combats de Liège. Cela ne nous empêcha pas de fleurir abondamment les tombes des victimes du mois d’août 1914.


-  On vivait de plus en plus modestement, mais nous nous étions accoutumés depuis deux ans à nous passer de beurre et de graisses, à nous contenter de quelques grammes de viande et d’un ou deux plats de pommes de terre par semaine, à boire du malt au lieu de café et de supporter une foule de privations du même genre. ( …) Mais où les Liégeoises se montraient plus surprenantes encore, c’était dans la façon dont elles s’habillaient malgré la dureté des temps. La plupart d’entre elles sacrifiaient à la mode, portant des jupes courtes et larges qui avaient succédés aux étroits fourreaux et complétant leurs toilettes par de bottines impeccables et de gracieux chapeaux.

- Le 29 août 1916, MM. Joseph Kerf, Wilhelm Xhonneux et Joseph Hick furent fusillés.

-  Pendant le mois de septembre, le pillage de la Belgique s’accentua encore. Aux environs de Liège, l’autorité occupante s’empara de plusieurs usines, quelquefois dans le but d’y faire travailller à son profit, mais, le plus souvent pour pouvoir en enlever le matériel et l’expédier en Allemagne.

-  A Liège, l’autorité occupante offrait aux ouvriers du travail dans les usines mises sous séquestre et travaillant pour l’Allemagne, spécifiant que ceux qui s’engageraient dans ces usines ne seraient pas déportés.

-  Voici, à propos du prix des denrées, un tableau comparatif des prix des 1914 et de 1916 :
      1 kilo de viande …………………      fr   3.00       fr   9.00
      1 kilo de lard ……………………      fr   2.00       fr  16.00
      1 kilo de graisse ……………….        fr   1,60      fr  12.00
      1 kilo de beurre ……………….         fr   3.00       fr  8,50
     10 litres de pétrole …………….         fr  1,50       fr  75.00
      1 kilo de café ………………….        fr   2,40       fr  16.00
     10 œufs ……………………………   fr   1,50       fr  5,50
     10 kilos de farine ……………..          fr   2,80        fr  32.00
     10 kilos de pommes de terre                    fr  1.00        fr  8,50
      1 kilo de sucre ……………… ..             fr  0,60       fr  6.00
      1  kilo de riz ……………………..         fr  0,40       fr  12.00

( …)  Ce qui, par exemple, coûtait 23 fr 80 en 1914 se payait 227 fr 50 en novembre 1916 !
  

-  Octobre 1916. Dans un autre avis, le gouverneur général rappela qu’il était interdit de donner des secours à ceux qui refusaient d’effectuer le travail qu’on leur offrait. Mourir de faim ou travailler pour l’ennemi, telle était l’alternative dans laquelle plaçait les ouvriers belges.
- le 14 octobre, l’archevêque de Münnich  donnait sa bénédiction aux soldats allemands à l’issue d’une messe dite à la cathédrale de Liège.

-  Pendant le mois de novembre 1916, la déportation des civils belges en Allemagne continua à provoquer une profonde émotion dans toute la Belgique. Des récits tragiques étaient faits de ces marchés d’esclaves renouvelés par les Allemands : ceux-ci convoquaient dans les gares ou d’autres locaux, sur les places publiques et souvent même – par une attention pleine d’humour germanique – sur le «  Marché aux bêtes « , les hommes de 17 à 55 ans en leur ordonnant de se munir du linge strictement nécessaire, et de quoi se sustenter pendant une ou deux journées. (…) Il faut avoir assisté à ces départs lugubres pour avoir une idée de la détresse humaine !



                                        Sortie d'une école

- A partir du 6 novembre, dans les écoles communales, on fit chaque jour, aux élèves, des distributions de riz au lait et de petits pains.
- Le 12, le gouverneur général vint inaugurer une église évangélique dans le local de la Bourse (ancienne église Saint-André).



                                                      Armand Rassenfosse : " Femme à la toilette "

-  Mentionnons la générosité des artistes liégeois qui mirent sans cesse leur talent à la disposition des nombreuses œuvres de solidarité. C’est ainsi qu’on eut l’occasion d’admirer de superbes affiches et de forts beaux dessins d’Emile Berchmans, d’Auguste Donnay, d’Armand Rassenfosse, de José Wolf, d’André Hallet.




-  Il nous faut encore signaler  une heureuse publication des contes délicieux parus jadis dans le Journal de liège sous la signature de feu Marcel Remy. Ces contes, réunis sous le titre : Les ceux de chez nous et spirituellement illustrés par Rassenfosse, sont parmi les pages qui décrivent le mieux et le plus fidèlement les mœurs du pays de Bois-de-Breux. (…) Ils obtinrent un légitime succès et les prisonniers liégeois, auxquels on se fit un devoir de les envoyer, y ont y ont goûté, dans l’exil, les sensations fraîches de leur jeunesse et le parfum du pays natal.

- Au début de l’hiver 1916, nos théâtres, music-halls et cinémas virent affluer les spectateurs. Les théâtres du Pavillon de Flore, celui du Trianon jouaient l’opérette, tandis que la Renaissance, baptisé à présent Trocadéro, était réservée aux pièces wallonnes interprétées par une troupe qui obtenait de grands succès. Seuls, le Théâtre royal et le Gymnase gardaient leurs portes closes.



                                                 

-  A la fin novembre, les journaux censurés nous apprirent une navrante nouvelle : notre grand poète Emile Verhaeren venait d’être écrasé par un train en gare de Rouen ! Cette mort atroce et stupide provoqua dans tout le pays une vive émotion ; on eut l’impression d’un deuil national.

- Le 6 décembre, à l’occasion de la Saint-Nicolas, on vit reparaître les jouets liégeois, plus variés que l’année précédente. Les friandises étaient rares et chères et Saint-Nicolas apporta surtout aux enfants sages des vêtements et des objets utiles.

-  Le 25 décembre, la Noël fut peu fêtée. Tout au plus on pouvait se procurer quelques grammes de farine de sarrasin – au prix de 4 fr.50 le kilo – pour confectionner les traditionnelles «  bouquettes « 


                                  Palais des Princes-Evêques vu des degrés St-Pierre en 1916

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