" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

lundi 25 août 2014

Les dernières secondes de la vie d'un Liégeois fusillé à cheval entre deux siècles




                                   Liège - Place Cockerill et Hôtel des Postes



     Il doit y avoir 4 points d’impact. Ça irradie ! Trois dans le dos et un au bas de la nuque. Ça chauffe assez fort. Je ne sais même pas si cela fait mal. Sans doute que oui. Je n’aurais pas dû sortir. Pourquoi suis-je sorti ? J’aurais mieux fait de rester place Cockerill. Qu’avais-je allé à courir place de l’Université ? J’entendais bien que ça chauffait là en-dessous… Si c’était à refaire je serais resté chez moi. C’est malin !  Maintenant j’ai mal, très ! Faudrait que maman vienne me soigner. Il faut que je me souvienne, que je parle pour me maintenir en éveil et ne pas m’endormir. J’ai lu cela dans un livre : il faut parler, de la pluie du beau temps, de tout et de rien, mais parler pour ne pas sombrer. Il faut que je me rappelle tout à l’heure du grand lit place de l’Université.

      J’ai bu une bière ce midi. Elle était délicieuse. Surtout qu’il fait chaud depuis des semaines. T’attrape une langue comme un chausse-pied, parole !  On est le 20 août, je me demande si ce n’est pas mon anniversaire sinon pourquoi aurais-je bu une bière ce midi ? Pas de raison. Il est un peu passé dix heures au soir. J’ai les yeux fermés. A travers les paupières, je vois de temps en temps comme de la lumière mais autrement c’est fort sombre, presque tout noir. J’entends les tirs, ce sont les Boches. J’entends crier en allemand. Beaucoup de bruits. Ils m’ont tiré dans le dos, les vaches.

      Ah oui ! : je me souviens maintenant du grand lit. Je vois encore la fille. Est-ce que je la connais ? C’est un peu flou. Oui je crois que je la connais. Une blondinette, toute fine, toute frêle qui est étendue sur le lit. Elle me dit de venir. J’ai l’impression d’être un gros crapaud sur cette fille, si menue, qui me tire vers elle .Elle sourit, elle me séduit. Pas besoin de séduction, mignonne ! J’y vais, droit au but. Elle m’aide un peu et je l’enfile. Comme c’est bon ! Je n’ai jamais ressenti ça . Elle me sourit encore et encore me caresse. Elle est toute menue et moi si énorme sur elle.

     Je suis tombé sur les pavés de la place Cockerill. J’ai pu me traîner un peu, pas beaucoup mais j’ai trouvé une place qui me fait un peu moins mal au dos. Je travaille ici, tout près, vu que je suis apprenti à la boulangerie. Ma famille habite place Saucy au numéro 9, premier étage, mes parents mon grand frère et ma p’tite sœur. Tout à l’heure, mon petit cousin Georges est venu voir où je travaillais depuis le début juillet. Il est très curieux, il faut qu’il mette son nez partout. Heureusement, il est rentré chez lui, en Outre-Meuse,  où sa mère loue, dans leur maison rue de la Loi, des chambres pour des étudiants étrangers. Et moi, je me suis  fait tirer dessus par ces maudits Boches. C’est malin ! J’ai le dos tout plaqué : sans doute du sang. Il faudrait que maman vienne me soigner mais pas maintenant car ça mitraille encore trop par ici.

     Mais peut-être qu’il est plus tard que je ne le pense ? Peut-être que je suis gravement atteint ? Peut-être que je vis les dernières minutes, les dernières secondes de ma vie. C’est trop stupide. Peut-être qu’il est déjà trop tard pour que ma mère puisse me soigner ? Je viens d’avoir seize ans et je ne sais même pas faire du pain… C’est un peu justement trop court comme vie si je claque maintenant, dans quelques secondes, sur ces pavés. Je crois bien qu’un chien vient de me lécher la figure … Je ne sens plus mes jambes et je ne suis pas certain d’avoir encore des bras … je pense même que je n’ai plus de corps et pourtant j’ai de plus en plus mal … Comme un damné … J’aimerais tant retrouver la fille et le grand lit, c’est encore ce qu’il y a eu de mieux … Je n’ai plus la force ni l’énergie de crier, ni même de pleurer… Encore que heureux que je crois en Dieu, sinon … Je n’ai pas eu le temps d’être trop dégueulasse … J’aurais tant voulu faire du pain et sentir encore une fois la chaleur de la fille… Noir.



En bonus :
«  Bonne idée «  de J.J. Goldman :


Gigue avec la mort ( Prokofiev) :

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