" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mercredi 13 août 2014

L'ado d'Outremeuse ( une apparition)




                                        " Bataille de l'Argone - Chute dans trou noir " - Magritte


Je ne sais pas si je vous ai déjà causé de l’ado d’Outremeuse.

Voici une histoire bien étrange qui m’est advenue l’année dernière. J’habite dans le quartier Sainte-Barbe qui, comme vous le savez, se situe au pied du pont Maghin. Je viens d’avoir trente, je suis célibataire et il est plus qu’évident que la vie en couple ne me convient pas du tout (c’est pas faute d’avoir essayé). Je n’ai d’ailleurs plus aucune relation quelle qu’elle soit. Je supporte difficilement de travailler plus d’un an à la même place et, de surcroît, il me faut du neuf. Ainsi, j’ai bossé au nouveau musée Curtius, à la nouvelle gare, dite Calatrava trala-la-lère aux Guillemins, à la Médiacité et a c’t’heure au néo-Valdor. J’ai une sainte horreur des bagnoles (et des vélos),  aussi je fais tous mes chemins pédibus ou en bus (dont j’exècre la promiscuité- et j’suis pô l’seul). Pour les ceuses qui connaissent un peu Lîdge, chaque matin, je démarre de chez moi via les quais ( des Tanneurs, De Gaulle) > boulevard Saucy ( où je suis né, au numéro 9) > Puits-en –Sock, > pont d’Amercoeur et rue Basse-Wez.

C’est au mois de juin que le rencontrai pour la première fois ce gosse, rue Puits-en-Sock.
«  Nous nous sommes déjà vu à la mer «  qu’il me dit comme ça.
 Possible, j’y vais souvent le week-end ou lors de mes jours de congé quand il fait beau temps.
 «  Blankenberge, vous aimez marcher, seul, le long de l’eau et  manger des dames blanches aux terrasses «  qu’il continue le gosse ».
 Bien vu !
«  Et sur le train, où vous faites des sudokus, fit-il pour conclure « .
 L’a pas ses yeux en poche, ce moutard.
«  Je vous vois passer tous les jours. Où travaillez-vous, m’sieur « .
 Au Valdor, fis-je.
 «  Moi, j’suis étudiant au collège Saint-Servais »
. O-ho !
 «  J’fais aussi du rugby « .
 C’est pas un sport pour fillettes, bravo, mec !
Le lendemain, je le croise à nouveau sur le pont d’Amercoeur.
«  Aïe-aïe ! J’me suis bien fait arrangé au rugby, un sale coup d’vache lors d’un mêlée. « 
Il m’explique que ce n’est pas trop grave mais qu’il devrait suivre des séances de kiné. Son problème c’est que sa mère veut qu’il aille chez une cousine qui est kiné mais que lui, il sait pas la voir même en peinture.
«  C’est con parce que moi j’en connais une de masseuse…. enfin de kiné, une jeune qui sait y faire mais ça coûte bonbon … ».
Ce p’tit pépère me demande si je ne saurais pas lui prêter 50 euros qu’il me rendrait à la fin de vacances vu qu’il ira  bosser tout un mois au Colruyt. «  Faut pas l’dire à ma mère surtout ! « 
Bon va, je lui refile le billet.
 Deux jours plus tard, rebelote : «  Mon oncle m’avait promis qu’il me donnerait un peu d’la tune mais bernique ! « 
Je lui demande combien elle demande la kiné.
«  150 euros pour un premier soin «. Après on verra …
Je lui donne encore 50 euros en lui faisant comprendre que ce sont les derniers. Pas de souci, qu’il me répond «  Et vous tracassez pas, je devrais me faire 700 ou même 900 en août, et puis grâce à vous, je pourrais me réaligner au rugby, merci beaucoup, m’sieur, Dieu vous bénisse, Allah Akhbar qu’il dit en pouffant. »
Deux jours plus tard, rebelote : «  Pas moyen de trouver les 50 roros pour faire la somme à la kiné, misère ! « 
J’aime pas trop ça car, par les temps qui courent, refiler du fric à un illustre ado de 14 ans quasi inconnu, c’est plus que louche (si vous voyez ce que je veux dire …) . Mais son toupet me plaît trop.

Si je suis un vrai Liégeois ( mais pas un Principautaire), je suis également un Outre-Meusien vu que, comme dit plus haut, je suis né boulevard Saucy. Autant dire que je ne louperais les fêtes du 15 août pour tout l’or du monde. C’est lors du cortège que je tombai nez à nez avec mon rugbyman en herbe. Il voulut absolument m’offrir un verre et l’on trouva, ô miracle !, une table pour deux. A la serveuse il demanda «  Un verre de bière ! «. Il me parla un peu de sa famille . Il a un frère cadet, Christian, je crois. Sa mère loue des chambres pour étudiants qui sont tous à l’unif et tous étrangers : Polonais, Russes, etc. Il me demanda où j’habitais, où j’étais né , quel était mon âge. Lui, Jojo – « appelez-moi Jojo comme le font tous mes potes «  est né rue Léopold, sur la rive gauche, un 13 février. Il me faisait rire car il était déluré, ne cessait de faire des réflexions salaces sur toutes les femmes qui passaient et encore un peu, je me serais pris d’affection pour lui.

Je ne le revis plus dans le quartier. Ce n’est qu’au mois d’octobre que je commençai à m’inquiéter. Non pas pour le fric, vous vous en doutez bien, mais pour lui-même. Je menai ma petite enquête dans le voisinage et chez les commerçants.
«  Jojo ? Qui est à St-Servais et qui fait du rugby ? C’est pas Jojo, son vrai prénom, c’est Georges. Ca nous change un peu de Kévin et Jonathan, mais quelle idée aussi  d’aller appeler son gosse «  Georges «,  un peu vieillot quand même « 
«  Le père de Jojo ? Il travaille dans un bureau d’assurances du côté des Guillemins. C’est pas Désiré son prénom ? »
«  La mère de Jojo. Oui ! Elle loue bien des chambres pour étudiant, rue de la loi . « 
Je suis allé rue de la Loi , au numéro 53  . Il n’y avait pas de dame qui louait des chambres aux étudiants. Je suis allé au collège Saint-Servais : il n’y avait pas d’étudiant qui s’appelait Georges et qu’on surnommait Jojo.
Je suis allé rue de Campine au numéro où Jojo m’avait dit qu’il était allé chez une kiné pour se faire soigner des coups reçus au rugby mais pas de kiné, juste une «  masseuse «, de celles qui exercent le plus vieux métier du monde …
Je suis allé à la tour de l’adminsitration communale et l’on m’a répondu qu’il y avait bien eu dans le temps une dame qui louait des chambres à des étudiants et dont le mari travaillait dans une agence d’assurances, même qu’il s’appelait Désiré, et qu’ils avaient deux enfants : Georges et Christian. Mais que cela faisait belle lurette qu’ils n’habitaient plus là…

C’est depuis lors que je lis, en boucle, tous les bouquins de Georges Simenon. Sans doute pour tenter de retrouver mon ami.


                                                                             Catinus


En illustration musicale :

- Henri Pousseur : «  Trois visages de Liège. Voix de la ville « (1961) :

https://www.youtube.com/watch?v=7z1tbDQ2JoE

- Chanson sur Lîdge :


- Attention ! âmes sensibles s'abstenir :

https://www.youtube.com/watch?v=3tjoqhx_dwk&feature=player_embedded


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Pour la petite histoire : j'ai posté cette courte nouvelle dans un club de lecture. En voici le lien ainsi que quelques commentaires :


2 commentaires:

  1. Super cette petite racontote comme on dit dans le jura.
    Et de belles images de cette gare qui au final vous va comme un gant, à vous autres liègeois, je n'ose imaginer une gare modeste, et bien intégrée dans la ville? non il vous fallait quelque chose de décalé, vous n'êtes ni tièdes, ni banals.
    En écoutant cette musique (c'est un liègeois Pouseur?) j'ai trouvé celle-ci. Vous la connaissez? https://www.youtube.com/watch?v=dMoo-ZZxZPo

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  2. Oui, c'est un Liégeois Henri Pousseur , Marie-Ella.
    Je ne connaissais pas cette vidéo et je vous en remercie. Je la place en bonus dans l'article.
    Merci pour les belle choses que vous dites sur nous et notre ville ( qui est peu la vôtre ...)
    Bons baisers de Lîdge, fidèle lectrice ! ! !

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