" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

samedi 14 avril 2012

Jacques Izoard, poète juché au-dessus de nos escaliers



Degrés des Tisserands dans le quartier Ste-Marguerite à Liège


( article sans doute à paraître dans le prochain " Salut Maurice ! " )



Le «  Salut Maurice ! «  n°49, d’octobre 2008, sous la plume de Jacques van de Weerdt, nous annonçait le décès de Jacques Izoard. Voici le début de cet article :
 «  Notre ami, le poète Jacques Izoard, est mort ce 19 juillet 2008, à l’âge de 72 ans. Jacques était un citoyen de Ste-Marguerite parce qu’il habitait le quartier depuis toujours (rue Cheveaufosse) et qu’il ne cachait pas ses sympathies pour ces rues populaires où se croisent des populations cosmopolites. »

Il nous a semblé intéressant (digne d’intérêt) d’évoquer à nouveau le talent d’un des plus grands poètes belges contemporains. Ecoutons-le, avec émotion, parler de son enfance :

«   Mon père était instituteur et il n’y avait quasi pas de bibliothèque, sinon de manière un peu quelconque et très peu de livres. Mais, paradoxalement, non, pas paradoxalement, mais d’autre part, si je puis dire, mon père, tous les soirs me racontait des histoires, des contes, etc. Et ça, je dois dire qu’à ce moment-là, donc très jeune déjà, ça a nourri un peu, même beaucoup, mon imaginaire, le fait de ces histoires du soir avant d’aller dormir. (…) « 

Ou encore ce passage qui montre bien comment on peut goûter assez tôt à la vie artistique :

« Je me suis pris de passion pour les marionnettes (un des lieux où Jacques Izoard donnera des soirées de poésie dans les années ’80 sera justement le célèbre théâtre de marionnettes liégeois «  Al Boûtroule ») et mes parents m’avaient fait construire un grand théâtre de marionnettes, très beau. J’inventais des saynètes pour les enfants de la rue, et là notion de marionnette m’a toujours beaucoup plu, là aussi en tant que distanciation de moi-même, comme si j’avais peur du monde extérieur et que je devais passer par ces marionnettes, soit par l’écriture pour ne pas me confronter peut-être trop brutalement au réel, ce que j’ai fait par la suite malgré tout. »

Notre poète fut professeur durant de très nombreuses années. Ce n’est pas pour autant qu’il faisait abstraction de sa passion pour la poésie durant ses cours :

« Mais dans les écoles où j’ai donné cours pendant très longtemps – beaucoup trop longtemps – pendant quarante ans donc, de 1960 à 2000. Là-bas, évidemment, j’essayais un peu de … pas distiller la poésie, de l’instiller, au goutte à goutte. C’est quelle méthode ça ? La méthode homéopathique, oui. J’essayais une méthode homéopathique pour essayer de sensibiliser les étudiants. C’est pour cela qu’au début de chaque heure, j’avais inventé la notion de poème du jour. Il y a bien le potage du jour, pourquoi pas le poème du jour … Et déjà, ça était intéressant. Parce que les élèves avant le cours de français disaient «  Ah ! Il va lire le poème du jour ! », » Monsieur, n’oubliez pas le poème du jour ! « (…) « 

Jacques Izoard a su, comme personne, chanter la louange, la singularité, la beauté des escaliers de sa bonne ville de Liège et tout particulièrement ceux de notre quartier. Quelques extraits de « Escaliers de Liège, Liège des escaliers «  (1980) » :

«   Mis bout à bout tous les escaliers de Liège conduiraient à la lune ou au centre de la terre. L’entrée des escaliers souterrains se trouve au pied des remparts de Hocheporte. Porte discrète dissimulée sous les fleurs. »
«  Après la descente de l’escaliers des Remparts, la montée de l’escalier des Tisserands, puis la descente de l’escalier de la Fontaine … Il y a ainsi possibilité de visiter toute la ville en n’empruntant que des escaliers. »
«   Escaliers des Tisserands. Escaliers de la Montagne. Escaliers de la Fontaine. Escaliers de Pierreuse. Mémoire en mouvement. Et l’on se souvient. Le point commun des plus vénérables escaliers seraient l’usure des marches, l’usure de la pierre des degrés. Pierre bleue du pays. Pierre de taille amincie en son milieu par le frottement des semelles des chaussures des passants. Marche somme affaissée en son milieu. Avec de brusques cassures. Avec des fêlures transversales ou obliques. Escalier meurtri, lézardé, tassé, criblé de coups, griffé, tuméfié… »

Izoard peut pousser plus loin. Tout en gardant son âme de poète, il se fait sociologue, philologue des escaliers :

« Les escaliers publics de Liège ont chacun leur âme, leur génie, leur bon diable. Sachons les débusquer. Sachons humer leur odeur, apprécier leur pente, la dénivellation qu’ils épousent. Liège des mille escaliers, des mille marches. »
« Je rêve d’escaliers minuscules pour nains et naines. Escaliers de jardins japonais. Minuscules et inutiles. Ou escaliers pour animaux. »
«  Somme toute, le mot «  escalier «  peut être synonyme du mot «  élévation », au sens propre comme au sens figuré. Grâce à lui, on s’élève dans l’espace, on va vers les nuages ; on quitte les bas-fonds de la ville, les ruelles étroites et sombres, les miasmes. Le panorama du sommet sera la récompense ! De l’escalier, la perspective des rues et des maisons. A noter que de nombreux escaliers de Liège furent le départ des ruelles très pentues. Ainsi, l’escalier de la Montagne – appelé autrefois «  masi ruelle «. »

 Laissons le poète évoquer le passé avec une touche de nostalgie peut-être :

(...)   "Ainsi, la ville et ses noms de rues, ses noms de rues et le nom de ma rue. Chevauchons de lieux en lieux à l’affût d’air plus léger, plus clair. Rue des cloutiers. Il n’y a plus de cloutiers. Rue des Artisans. Il n’y a plus d’artisans. Rue des Mineurs. Il n’y a plus de mineurs. Escaliers des Tisserands. Il n’y a plus de tisserands. Les mots mentent sans cesse et nous laissent la cervelle creuse. Mots creux, sans coquille ni bogue. Mots aériens qu’un rien disperse. Rue Chevaufosse. Il n’y a plus ni chevaux ni fosses. Et rêvons de nouvelles dénominations : rue des rêveurs éperdus, rue des dormeuses ensablées, rue des penseurs à la Rodin, rue des toucheurs d’écume, rue des amoureux d’amour, rue des coupeurs de cheveux en quatre, rue des bavards noirs de suie, rue des faiseurs d’embarras... « 

Poète ! Prends ta loupe, touche et sens la pierre de ta main, souligne en sa particularité et ouvre nous les yeux :
Rue Haute-Sauvenière ah, oui, les bordures des trottoirs de la rue Haute-Sauvenière sont exceptionnelles, ils sont en porphyre rouge. Quand j’ai des amis, que je monte, que je descends la rue Haute-Sauvenière, je frotte un peu avec de la salive le trottoir parce qu’ils sont souvent sales, alors on voit apparaître le porphyre rouge étoilé, c’est magnifique et il n’y a que dans cette rue-là qu’il y a des bordures en…

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Merci aux éditions de la Différence pour «  Œuvres complètes de Jacques Izoard « en deux volumes
Merci aux éditions Atelier de l’Agneau   pour « Osmose perpétuelle «  de Jacques Izoard
               

 Les Dégrés des Tisserands, dessin de Gérard Michel

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