" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

lundi 26 mars 2012

Jean Jour : " Personnages populaires liégeois "

En 1980, le journaliste  et romancier Jean Jour a publié ce singulier ouvrage, si capital pour les Liégeois – qu’ils soient principautaires ou aspirants - : «  Personnages populaires liégeois «. Avec l’autorisation de l’auteur, je me permets d’en retranscrire, ici, des extraits. Ce qui pourra peut-être éclairer la lanterne de certains internautes qui chercheraient des informations sur ces saisissantes figures de légendes liégeoises qui, pour le moins, ne manquaient pas d’un certain charisme.
Sur les plus de cinquante personnages que Jean Jour a décrits dans son ouvrage, j’en ai sélectionné, assez subjectivement,  huit d’entre eux
Un grand merci donc à Jean Jour, au photographe Michel Borguet et aux éditions Libro-sciences de Bruxelles. Le livre est hélas épuisé mais vous pourrez peut-être le dénicher dans une brocante ou chez un bouquiniste ( comme bibi qui l’a trouvé dans une foire aux livres à Sainte-Walburge, oufti ! )


NARENE-DI-BOURE
« Celui qu’on allait appeler Narène-di-Boûre naquit rue Montagne-Sainte-Walburge, mais très vite, ses parents se transplantèrent en Outremeuse : St-Pholien, Beauregard, Roture, deviendraient les lieux résidentiels de Théodore Janssen, né de parents hollandais en 1861.
Janssen fils ne manquait pas d’instruction mais il préféra exercer trente-six métiers avant de trouver celui qui lui convenait le mieux : marchand de pantins. Pendant des années, il courut ainsi les foires et les marchés, mais il s’installait surtout, à la bonne saison, place St-Lambert où il proposait ses marionnettes aux badauds.
Son surnom lui était venu d’un tic : comme il était très gourmand, lorsqu’il faisait ses courses, il choisissait toujours le meilleur café et le beurre de noisette. Lorsqu’il  le réclamait, il passait machinalement la paume sur son nez, retroussant un organe déjà enviable, comme s’il humait anticipativement le bon beurre qu’on allait lui servir.
( …)
En mai 1915, poussé par les étudiants et le journal Liège Universitaire, Narène-di-Boûre se retrouva candidat sur la liste numéro N°5. Son programme était simple mais sensé : le suffrage universel et la pension de retraite aux travailleurs. Si l’on crut à une plaisanterie, il fallut tout de même bien enregistrer les 1534 voix que Janssen recueillit pour son Parti Wallon. C’était insuffisant toutefois pour lui permettre d’obtenir un siège.
(…)
Il fut interné à Cadillac (France) en 1932 et y mourut quatre ans plus tard sans avoir recouvré ses esprits. »
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JOSEPH LE NEGRE
« On sait peu de chose sur Joseph le Nègre. Authentique Africain, il s’appelait Joseph Maringa et il avait, dit-on, regagné l’Europe avec d’anciens coloniaux qui l’avaient eu à son service.
Il était de toutes les manifestations patriotiques, précédant parfois les officiels, vêtu d’une redingote noire sur laquelle il arborait une multitude de décorations. Son pas lent, son air digne, son sourire éclatant, le rendaient sympathique à la population. Il était toujours vêtu, avec grande correction, d’habits un peu surannés mais impeccables. En réalité, Joseph le Nègre avait effectivement participé aux deux guerres mondiales et ses décorations étaient on ne peut plus authentiques. Au cours de la seconde guerre, il avait fait partie de l’Armée Blanche. Il en était naturellement … le seul Noir !
Dans les années 1960, on le vit de moins en moins parcourir les rues du centre comme s’il foulait un tapis précieux déroulé sur les trottoirs. Il devait mourir au Valdor vers 1965, dans la solitude et le dénuement. »
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L’ARCHANGE GABRIEL
« Originaire du Luxembourg, Yvon Gabriel s’était entiché de la Cité Ardente où il vint lancer, dans les années ’55, plusieurs établissements donc aucun n’échoua, qu’il propulsa sur la rampe du succès … pour les abandonner tout aussitôt après. Il fut le premier, en Chèravoie, artère alors réservée aux filles dites publiques, à oser établir un restaurant pittoresque et de bonne tenue, La côte à l’os, dont les murs servaient en même temps de cimaises aux jeunes peintres désargentés et en qui Gabriel croyait. Bon nombre d’entre eux, figurant à présent au Who’s who de Liège, lui doivent d’avoir pu montrer en public leurs premières œuvres. Citons quelques noms d’établissements qu’il lança en Roture : le Candide d’abord un simple bistrot qui devint un restaurant pour une clientèle de plus en plus sélectionnée ; le Roturier puis le Rotury Club, le Lion Dodu, le bistroquet L’Ane Rouge.
(…)
Ce «  fou de génie «  comme l’appelaient ses amis, véritable Père de Roture, devait mettre fin à ses jours en 1979. Il était âgé d’une cinquantaine d’années. »
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                                                   Popol et Titine

FRANCOIS RENARD DIT POPOL
« François Renard naquit au quartier St-Léonard, en 1907, d’une mère coiffeuse et d’un père qui travaillait au music hall. Après son service militaire, il reprit le salon de coiffure maternel, mais décida d’émigrer à Bruxelles quand il perdit sa mère. Il ouvrit un autre salon que son frère devait reprendre en 1945.
Mais le démon des planches travaillait François Renard bien avant son départ pour la capitale. Dans les années ’35, il avait démarré au cabaret des Deux Fontaines, rue Haute-Sauvenière : il y donnait en wallon des pots-pourris de refrains à la mode. Encouragé par ses succès, il créa au début de la guerre, le cabaret L’âgne qui tchoûle. IL suscitait le rire autant par ses bons mots wallons que par ses pantomimes à la Buster Keaton. On l’avait surnommé, «  l’homme qui ne rit jamais «.
De retour à Liège en 1947, François Renard reprit un cabaret, Les Branquignols, puis Les Troubadours. Il donnait également des sketches à la radio et dans les réfectoires d’usines de la région, à l’heure de table. Il créa le personnage de Popol, ce «  sale gamin de merde «  qui fait enrager tout le monde par ses répliques mal venues.
Désireux d’avoir sa propre salle, en 1956 il partit s’établir à Esneux où il reprit le cinéma Le Kusaal. Les bonnes saisons devait lui amener dans les quatre cents cars et, certains dimanches, parfois une quinzaine d’entre eux encombraient la petite esplanade d’Esneux. La renommée de Popol n’était plus à faire. Il enregistra plusieurs disques.
(…)
Cet amuseur au visage poupin, à la merveilleuse chevelure ondulée, aux lèvres étirées dans l’esquisse d’un sourire, est mort à l’âge de septante-deux ans en février 1980. »
Voici deux sketches :
-  Lettre de Popol :
-  Djozef à mess :
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                                             Frère Alfred, haranguant les étudiants rue Pont-d'île

FRERE ALFRED

« Alfred Beaujean naquit à Clermont-sous-Huy en 1907. Il connaîtrait la renommée à Liège sous le nom de Frère Alfred, créateur de la philosophie vitaliste.
Une enfance studieuse lui laissa le goût de l’étude et de la lecture, mais néanmoins il passait d’un métier au suivant, au gré de ses humeurs. Il fut cordonnier, maçon, magasinier, boucher, charcutier, friturier. Dès 1951, il allait devenir une sorte de héraut des vagabonds, hantant les salles de rédaction des journaux pour y faire connaître ses idées philosophiques.
(…)
 En 1959, il lança une feuille intitulée Monde Nouveau. Elle fut aussi éphémère que le petit journal qu’il avait projeté deux ans auparavant : La Feuille périodique des disparus. Dans l’un comme dans l’autre, il s’efforçait de vulgariser une philosophie fort personnelle qui, sur un fond de mysticisme simplet et naïf, faisait appel à un certain bon sens dans la manière de se nourrir.
(…)
 Surnommé Frère Alfred par les étudiants, il devint leur mascotte et leur porte-paroles. Ses «  conférences salades-marathons » qui duraient parfois deux tours d’horloge, lui valurent par son bagout et son entrain l’estime et la sympathie des bohèmes de la cité.
En général, il siégeait au pied de la Vierge Delcour, place Cathédrale, apostrophait le badaud, faisait s’agglutiner les curieux et donnait la répartie aux étudiants qui le harcelaient de questions. Il exécutait sur place des démonstrations d’alimentation céréalienne, croquant de la salade ou des légumes, de céréales et du pain bis. Il était, en effet, l’ennemi juré du pain blanc, porteur de tous les maux, affirmait-il.
(…)
En 1962, il reçut le titre de «  conférencier officiel «  de St-Pholien-des-Prés. Il logeait alors dans la vieille bâtisse qui allait devenir L’Ane Rouge, rue des Ecoliers. Ignorant le savon, le peigne et le rasoir, Frère Alfred – qu’on sentait venir de loin – finit par se laisser tenter par la politique. En 1964, brandissant le fanion violet du Vitalisme, il s’inscrivit sur les listes communales au nom du Parti vitaliste wallon. Les étudiants le soutinrent et il obtint plus d’un millier de voix. A quelques près, on aurait eu le plaisir de l’entendre déclamer ses théories sur les bancs du conseil communal.
Quelques dix ans plus tard, en 1973, Frère Alfred mourut au cours d’un mois de novembre glacial. Seule une poignée de fidèles suivit son cercueil sous les premières neiges d’hiver. »

-  Une merveilleuse vidéo «  La vie à Saint-Pholien « 1972, avec entre autres Frère Alfred et Père Prosper :
- Frère Alfred en pleine démonstration :
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LE PERE PROSPER
« Drôle de bonhomme que ce Père Prosper, un octogénaire qu’on a commencé à voir circuler dans les rues de Liège vers les années 70 et qui, sur un melon noir vert-de-grisé par le temps, affichait en blanc les deux chiffres de son âge. Les années ont tourné, les chiffres aussi : 76,77,78,79 et à présent 80, ce qui laisse donc supposer qu’il est né avec le siècle.
Poussant sa petite charrette qu’il descend des hauteurs de Ste-Marguerite, le Père Prosper est, avec Joseph Malchair, le dernier chanteur des rues de Liège. Sa voix haute et puissante tonne dans les artères paisibles ou par-dessus la circulation, rappelant les refrains de jadis, wallons et français. Dans sa charrette s’accumulent tout ce qu’on veut bien lui donner d’objets hétéroclites ou de vêtements. Il liquide le tout au profit des petits vieux de son quartier. C’est ce qu’il appelle la «  mutuelle du cœur « .
Parfois quand il traverse un quartier paisible et que sa voix fait s’ouvrir les fenêtres, des femmes sortent sur leur seuil et lui donnent la pièce ou le billet. C’est encore pour les œuvres. Le Père Prosper s’est recyclé dans la charité avec autrui. Quand on a quatre fois vingt ans, il montre ainsi qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Prosper Lenders a vu le jour rue Mère-Dieu dans ce quartier de Hors-Château où pullulaient alors les filles de joie au cœur généreux. Il était, tout bambin, le chouchou de ces dames qui l’avaient surnommé li p’tit rossè (le petit roux). Il leur portait chance parait-il. Sa mère, pendant la saison creuse des rudes hivers, se faisait écrivain public et s’occupait de la correspondance de toutes les prostituées de Hors-Château.
(…)
Prosper possède l’art de narrer des souvenirs que la mémoire et l’imagination parent sans doute des couleurs chatoyantes du folklore. «  J’ai accompagné ma mère dans ses tournées avec les cirques Pinder et Kean, raconte-t-il. Elle était écuyère. J’ai parcouru l’Europe toute entière. Je n’avais pas dix-huit ans. J’ai fait tous les cafés de la Batte. Il y en avait bien une trentaine à l’époque. »A Paris, il fit la connaissance d’Edith Piaf et de Maurice Chevalier. Prosper chanta également dans les cinémas, aux entractes. Il vivait en Outremeuse, rue Large, se contentait de peu, de boudin, de chocolat ou de poires cuites. »
- l’intégralité du reportage de la Rtbf «  Une vie à Saint-Pholien « , durée 55 minutes, où l’on retrouve le père Prosper ( yop la boume, le chéri de ses dames ) :



MISS MARY
« Miss Mary est un de ces types populaires liégeois qui restera sans doute longtemps dans les annales vivantes de la cité. On finira peut-être par oublier son vrai nom, Mary Leboeuf, pour ne retenir que ce surnom qui lui vient de ses cheveux à la garçonne, d’un maquillage agressif soulignant de noir les paupières, de vermillon les pommettes et de pourpre la bouche, et qui rappelle, sans doute quelque peu Mistinguett.
Fille d’un professeur de musique, elle vécut toute son enfance et toute sa vie dans les notes de piano et de violon. Née au cœur de Liège, rue Cathédrale, à une époque qu’elle ne veut pas préciser, c’est sa coquetterie, Mary Leboeuf aida son père dans les leçons particulières qu’il donnait à ses élèves. Elle se fit progressivement une petite renommée. Puis elle se maria, et alla vivre à Embourg. Sa popularité s’accrut : on la demandait pour toutes les fêtes communales. Elle en vint à travailler avec quatre orchestres liégeois. «  Je savais jouer de tout, du moderne, du classique, du jazz, des airs d’opéra, de tout. J’allais partout : des bals, des banquets, des soirées, des surprises-parties. Ensuite je me suis limitée aux concerts, j’avais deux fils dont je devais m’occuper et mon mari ne voulait plus que je sorte. »
(…)
Elle parle comme une mitraillette, rafale par rafale, tout en emmaillotant le bout de ses doigts avec du sparadrap : ce soir, elle va tenir le piano des Olivettes, sans quitter une seule fois son tabouret, dégustant des cafés à petites gorgées ou grignotant un peu de chocolat. Elle tient parfois quatorze heures sans arrêter de pianoter. Douée d’une mémoire prodigieuse, Miss Mary connaît des centaines de morceaux sans avoir besoin de partitions.
(…)
Elle jouait au Bon Accueil, un caf’con’ de la rue de la Madeleine avant de se retrouver au Petit Bouquet, voilà près d’un quart de siècle, dans cette même salle aux lambris boisés qui allait devenir Les Olivettes. En octobre 1979, on a fêté le demi-siècle de piano de Miss Mary. Son entrain et sa résistance n’ont pas diminué d’un millipoil ! »

Sept minutes exceptionnelles " Aux Olivettes " ( vidéo) :

https://www.facebook.com/photo.php?v=10201212804032976

POLDINE
« Au coin de la rue St-Gilles et de la rue Sur-la-Fontaine, le petit marché de Poldine est une de ces longues charrettes comme on n’en voit plus guère, surchargée de légumes frais, de fruits. Léopoldine Artus est née rue des Wallons dans le quartier du Laveu, en 1902. Sa vie semble surgir d’un roman de Zola, avec des relents de misérabilisme, mais jamais de colère ou de dédain envers les hommes. La vie de Poldine a été toute de courage et de persévérance, de dignité et de bonhomie. A dix ans, pour aider sa mère, veuve avec huit enfants, elle allait vendre du charbon qu’elle tirait dans une petite charrette. Un vieil homme du quartier lui appris à chanter et, le dimanche, elle s’en alla alors pousser la chansonnette, un caboulot du Laveu. La semaine, elle vendait des oranges et des noix et elle devait se cacher quand elle apercevait un policier car elle ne détenait aucune autorisation.
(…)
Chaque jour, Poldine se lève à 4 heures pour faire son ménage. A 7 heures, elle prend le bus pour rejoindre la rue St-Gilles, va chercher sa charrette dans un dépôt et attend le grossiste en légume qui vient l’approvisionner. Vers 7 heures du soir seulement, elle décide à «  fermer boutique « .(…)
Les yeux verts de Poldine étincellent de gaieté. Sa marotte, c’est encore de chanter de vieux morceaux wallons. »F2c

7 commentaires:

  1. J'ai une photo en noir et blanc de Poldine avec moi et ma maman. J'habitais rue sur la Fontaine.

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    1. Bonjour, je fais des recherches généalogiques sur la famille ARTUS. Pourriez-vous m'envoyer une copie de cette photo ?
      Merci
      Emile Artus - emile.artus@kynet.be

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  2. Si vous le voulez, envoyez-moi cette photo : je la placerai en illustration de l'article

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  3. Moi, j'ai des photos de Miss Mary !

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    1. Bonjour, je fais des recherches généalogiques sur la famille ARTUS. Pourriez-vous m'envoyer une copie de cette photo ?
      Merci
      Emile Artus - emile.artus@kynet.be

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    2. Bonjour Emile, comment fait-on pour envoyer une photo, sinon vous pouvez aller sur les 2 pages Olivettes, elle y est certainement. voici mon adresse: rokaemile@hotmail.be A+

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    3. Bonjour Emile,
      Merci pour votre message
      Vous pouvez scanner la photo puis la mettre en annexe au mail que vous pouvez m'envoyer à emile.artus@skynet.be
      Si cela pose problème, je peux photographier la photo chez vous.

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