" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

mardi 7 juin 2011

" La Vie quotidienne à Montmartre au temps de Picasso 1900-1910 " de Jean-Paul Crespelle




















« Par une conjonction comme on en rencontre peu dans l’histoire de l’art, quelques-uns des principaux créateurs de l’art moderne se trouvèrent ainsi réunis dans un même lieu : à Montmartre. Auprès de Picasso, de Derain, Van Dongen, Braque, Juan Gris, Villon , Herbin,… occupés à élaborer le fauvisme, le cubisme, l’art abstrait, se pressèrent les plus grands poètes du début du siècle : Max Jacob, Apollinaire, Reverdy, André Salmon … actifs à promouvoir leurs recherches. « .

Par petites touches, vous saurez tout sur le Bateau-lavoir, ce gigantesque atelier, le Maquis, les bistrots et les restos du coin de Montmartre. Mais également sur les personnages on ne peut plus typiques et trempés, génies et branquignoles, la bande à Picasso, des doux ou des plus sauvages comme Utrillo ou Modigliani. Les femmes, bien entendu, Fernande la douce de Picasso, Suzanne Valadon, Marie Laurencin. Les coups de gueules sans nombre, les rixes, les bagarres, les suicides, les meurtres.

Ce livre non conte également les ragots, ces petites anecdotes croustillantes qui ont pimenté toutes ces vies (relativement ) misérables. Sans oublier les traits de caractère de Picasso, qui , le saviez-vous préférait l’eau à l’alcool, une tomate à une grande assiette, aimais peindre nu dans la chaleur des étés et se séparait difficilement de son révolver qui restait, dirons-nous, à portée de main.

Il nous parle aussi des marchands d’art de l’époque, de l’heure de gloire du Douanier Rousseau, du douloureux amour d’Eric Satie, des bistrots comme Le Lapin Agile, le Zut, L’Ami Emile, La Belle Gabrielle, …

Bref un ouvrage avec lequel on s’amuse beaucoup .


Extrait :


- Le Bateau-Lavoir. On croit que le Bateau-Lavoir fut à l’origine vers 1860, une manufacture de piano. En 1889, le propriétaire du moment charge l’architecte Paul Vasseur de diviser le bâtiment en dix ateliers, leur location représentant un revenu intéressant à une époque où Montmartre commençait à connaître la faveur des artistes. L’architecte ne fit guère d’effort d’imagination, et il se contenta de compartimenter les étages avec des cloisons de planches, créant une sorte de labyrinthe de coursives et d’escaliers absurdes. ( … ) Ambiguïté supplémentaire du Bateau-Lavoir : son nom ! Jamais Picasso et ses amis ne l’appelèrent autrement que la Maison du Trappeur ( elle ressemblait plus à une cabane de trappeur qu’à un bateau ou un lavoir ). La version la plus plausible de cette appellation est que Max Jacob, voyant du linge sécher à une baie vitrée, ait le premier parler de bateau-lavoir. André Salmon aurait ajouté qu’il ne se souvenait d’un bateau-lavoir aussi sonore. Le inconfort, place Ravignan, était éprouvant : pas d’eau courant – le seul poste d’eau était situé au premier étage, et l’on faisait la queue le matin pour remplir les brocs -, pas de gaz ni électricité. Celle-ci ne fut posée que durant les années ‘ 30. Picasso s’éclairait avec une grosse lampe à pétrole ou à la bougie. Les parois de la baraque étaient si minces que l’on entendait tout ce qui se passait chez les voisins. On y gelait en hiver, et les jours de grands froids, Picasso et Fernande restaient au lit. L’été on y étouffait, malgré les courants d’air. Picasso peignait complètement nu, la taille entourée d’un foulard. La porte de l’atelier restant ouverte, on pouvait admirer sa musculature : il ne détestait pas cet exhibitionnisme qui lui valait des compliments féminins.

Le Bateau-Lavoir, place Ravignan, et l’ensemble des bâtiments du 12 rue Cortot venaient ensuite dans l’ordre d’ancienneté des ruches d’artistes de Montmartre. Entre ces deux pôles se situait encore une série de phalanstères secondaires où se retrouvaient certains artistes comme Dufy, Modigliani.

Un incendie réduisit le Bateau-Lavoir en cendres le 12 mai 1970.

- Berthe Weill raconte qu’un jour Picasso vint la trouver dans sa galerie et qu’ après avoir négligemment posé un révolver sur la table il demanda à être payé. Effrayée, elle alla dans un coin de sa boutique, souleva sa jupe et tira de son bas un billet de cent francs qu’elle lança à cet inquiétant Espagnol.

- A la fermeture du café, à minuit et demi, tout le monde regagnait Montmartre à pied. Souvent, arrivé au Bateau-Lavoir, Picasso signalait son retour en tirant des coups de feu avec le pistolet que lui avait offert Alfred Jarry, soulevant une tempête d’invectives des locataires sortis de leur premier sommeil.

- Cézanne, dans une lettre, lui ( Emile Bernard ) avait conseillé de « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central « . Définition qui allait dominer tout l’art moderne durant cinquante ans.

- Pour tourner en dérision les Fauves de la villa, les Fusains et les cubistes du Bateau-Lavoir, Boronali avait fait barbouiller une toile avec la queue de l’âne de Frédé, préalablement enduite de couleur, sous le contrôle d’un huissier ( certains avaient insidieusement dirigé la queue de Lolo ) . Le tableau exécuté pour la grande joie des gosses de la Butte fut envoyé aux Indépendants et présenté sous le titre de « Coucher de Soleil sur l’Adriatique « .

- Jacques Vaillant, grand rapin braillard qui rêvait de couvrir de dieux et de héros la coupole du Panthéon, s’était trouvé isolé à Montmartre en revenant de la guerre de 14-18, où il s’était conduit en héros, selon l’expression consacrée. Comprenant que l’art académique n’était plus de mise et voyant les révolutionnaires du Bateau –Lavoir, dont les œuvres l’avaient tant fait rire, devenus les chefs de l’art moderne, il conclut que sa vie était ratée. Par une aube de janvier 1934, il se tira une balle dans la tête avec son révolver d’ordonnance ramené des tranchées.

- Max Jacob fut le seul à s’intéressé à Utrillo. Il l’avait connu tout gosse et, plus tard, le Christ lui étant apparu sur le mur de sa chambre, il chercha à le convertir. Fréquemment, il l’emmenait déjeuner dans l’arrière boutique d’une crèmerie (…) Utrillo, pourtant, n’avait pas conservé un très bon souvenir du poète. Il prétendait, et cela était hélas ! plausible, que Max, un jour, après l’avoir saoûlé à l’éther, avait tenté d’abuser de lui. Il ne se souvenait pas comment il était parvenu à s’enfuir.

- Modigliani, surtout, s’intéressait à Utrillo : c’était son véritable ami, ils buvaient ensemble dans les bistrots ou sifflaient des litres de rouge installés sur les bancs du square Saint-Pierre. Cette amitié de deux artistes si dissemblables, n’était pas seulement fondé sur un goût commun de la bouteille : Modigliani admirait l’artiste Utrillo, et il le plaignait d’être négligé par les siens et rossé par les flics. Tant qu’il vécut à Montmartre, il s’efforça de le protéger, et il est vrai qu’Utrillo vit en lui, longtemps, son seul recours.

- Apollinaire, à cette époque, était un gros jeune homme aux traits mous, à la bouche petite, charnue, gourmande, au fort nez busqué : une sorte de Napoléon sculpté dans le saindoux. Faux obèse, il n’était pas si corpulent qu’on le croyait, et Marcoussis, le voyant un jour se déshabiller, découvrit la raison de son embonpoint : Apollinaire, tel un oignon, portait superposés, une quantité incroyable de pelures, de sous-vêtements. Nu, il apparaissait presque svelte.

- « Venez déjeuner chez moi « , nous dit-il.

Quelques heures plus tard, Braindinbourg vint nous ( Vlaminck et un ami ) ouvrir la porte de son atelier. Sur la table, il y avait trois assiettes mal lavées et un camembert qui coulait dans sa boite. Des petits lardons fondaient dans une poêle. Il les versa dans une casserole remplie de lentilles, remua le tout avec son sexe qu’il avait sorti de sa culotte. Après cette opération, il versa les lentilles dans un plat.

« Servez-vous « , dit-il en s’asseyant sur une caisse. Sa cuisine ne nous disait pas grand-chose ; nous nous contentâmes du camembert et d’un verre de rouge.

« Ce que vous pouvez être bourgeois ! « dit Braindinbourg, d’un air méprisant.

- Savez-vous qui a inventé le cubisme ? Mon copain André Utter d’après un dessin de Princet.

Un beau jour Princet eut l’idée de faire le portait de Suzanne Valadon en figures géométriques : deux triangles noirs pour les cheveux, un losange pour la bouche, etc. Utter pris le dessin, le regarda, et avec un instinct de chien de chasse, il constata ; « C’est très bien ton machin mais ce n’est qu’ une écriture. Pour que ça devienne une peinture, il faut des ombres … » . Il trempa son doigt dans son café, posa des taches et transforma le dessin de Princet qui lui dit, pourtant : « Mais ta lumière, d’où elle vient ? «

- D’ici, répondit Utter, en faisant un pointillé qu’il encadra de deux balafres de café. Le cubisme était né !

On peut s’étonner des origines professionnelles de ces petits marchands. Il semble que ce soit monnaie courante dans le commerce de l’art. En 1978, on compte encore parmi les plus importants marchands parisiens, un coiffeur, un marchand de bas, des marchands de tapis, plusieurs tailleurs, des couturiers, des restaurateurs, d’anciens légionnaires, etc. La tradition n’est pas perdue.

- On était original dans la famille Morosov. Vollard raconte que le collectionneur avait un frère cadet qui, au cours d’une conversation, apercevant un révolver sur une table, remarqua calmement : » tiens, si je me suicidais ? « . Et approchant le canon de l’arme de sa tempe, il se fit sauter la cervelle … Si non e vero ..

- ( … ) On respirait une odeur écoeurante d’absinthe, de bière, de vinasse, de cuisine, etc… d’humanité mal lavée. Expression optimiste à une époque où prendre un bain était réservé aux femmes de mauvaise vie ou aux malades ! Avant 1914, les foules puaient.


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Montmartre, le bateau-lavoir en 1953 , vidéo :

http://www.ina.fr/art-et-culture/beaux-arts/video/I00009023/blaise-cendrars-sur-les-traces-d-amedeo-modigliani-a-montmartre.fr.html

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