" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 30 janvier 2011

L'accent liégeois















L’accent liégeois est un des plus typiques de notre pays. Si vous êtes Liégeois pur porc ( pur jus ), l’on vous reconnaîtra partout, en Belgique, en France ou en Navarre, jusqu’au bout du bout du monde. Et, du reste, vous en serez fier, oufti-toua ! Le parler liégeois est directement issu du dialecte wallon et ne compte pas du tout s’en décoller. C’est sa signature, à prendre ou à laisser. Ailleurs ( c'est-à-dire partout en ce bas monde ) on le qualifiera de populaire, de vulgaire, mais sachez que la bave des crapauds n’atteint pas la splendeur des étoiles ( pour votre gouverne, les Liégeois = les Etoiles ).
C’est peut-être à Namur que l’on peut rencontrer le plus de personnes qui auraient, dirait-on, un accent le plus neutre, comprenez ce rapprochant de celui de la France-neutre, elle aussi ( donc pas des Parisiens, ni des Marseillais ).
Ne croyez pas un seul instant que je veuille me retirer du lot. J’ai l’accent de Lidge, mordicus, oui da, peut-être pas à couper au couteau, comme certains, mais il est bien là. Rapport que j’ai vécu quasi 10 années dans la Cité Ardente dans les années ’70 et que durant les 25 ans passés à Gouvy, chaque week-end , chaque dernier mercredi du mois que Dieu, dans son immense monté, m’accordait, j’ai traîné mes savates dans cette ville que j’adore.
Mais tout d’abord, tâchons de décrire à quoi ressemble physiquement un vrai Liégeois type ( du moins à mes yeux ). Ces dames, demoiselles ( Nanèsse ) sont plutôt de petite taille, avec un légère dominante italienne, le cheveu noir de chez noir, geai, une coiffure longue ou mi-longue ; elle sait ce qu’elle veut, est extravertie, à le sourire franc, apprécie le flirt et les commérages.
Le monsieur ( Tchantchès ), lui, est de taille moyenne, bien portant mais pas trop-trop quand même, a le verbe haut, est « grandiveux « ( = un tantinet prétentieux ) , est extraverti également et ne jure que par les « Rouches « , le football club Le Standard ( et malheur à toi si tu ne les aimes pas les Rouches, minga-tî ! ).
Maintenant, attaquons leur accent si particulier.
- Tout d’abord, valet m’fî, on de dit pas Liège, mais Liéchch. Tout comme on ne dit pas Seraing, mais S’rin. Herstal, c’est Hhhersthhhal.
- Je me suis trébuchéeee sur un paaaavé ( pour : je me suis trébuchée sur un pavé ).
- A Noël, j’ai fait du foie gras poilééyyye ( pour : j’ai fais du foie gras poêlé ).
- C’est un vrai sauvach ( pour : sauvage ). Tout comme fromach, ouvrach, …
- Nous arrivons à Liège-Palé ( pour : nous arrivons à Liège-Palais ).
- J’ai touché ma prîîîme ( pour : j’ai touché ma prime ).
- Quelle heure qu’il est ? ( pour : quelle heure est-il ).
- Au cinéma de la Saufnière ( pour : au cinéma de la Sauvenière). Idem, bien sûr, pour le Boulevard de la Saufnière.
- Un Liégeois attend le bus qui arrive au coin de la rue. Il dit : " Le f ' là ! ". Pour : le voilà
- Vive les Rouches ( les Rouges). Idem pour « elle est devenue toute rouche ».
- Elle avait une écharpe avec des paupaus ( pour : elle avait une écharpe avec des pompons).
- Nous étions des dizaines dans cette assemblééyye ( pour assemblée )
- Ben sûr èdon, je travaille dans un u-u-u-usine et à la pausss', je mange une gauf' au suc' de Liéchch ( pour : bien sûr, je travaille dans une usine et à la pause mange une gaufre au sucre de Liège ).
- Comment appelle t-on ce fauve au pelage rayé jaune et blanc? Un Tig ( pour un tigre ).
- En fin d'année, ne pas oublier d'aller acheter des timps à la posss ' ( pour : des timbres à la poste .
* Comme le fait si justement remarquer Paul-Henri Thomsin, il est très difficile , pour un Liègeois, de prononcer, en bon français, un mot qui se termine par deux consonnes + un "e " muet. Exemple : une tab' (pour une table) , une fenétt' (une fenêtre). Impossibb, quoi !
- Bon wékenne ! Pour bon week-end !
- Ce moufment a de l'afnir ( pour ce mouvement à de l'avenir )
- Main-nan, j'habite à Griffgnéé ( pour maintenant j'habite à Grivegnée )
- As-tu t'la monèye ? ( pour : as-tu de la monnaie ? )
- Rue t'la Régence ( pour rue de la Régence )
>>>>>>>>>>>>> à suivre …
Et pour vous espliquer un peu comme on parle à Lîdge, hé ben, voici un bonus " Tchantchès d'Outremeuse :
Et ici : l'accent de Liège et le brabançon :
Et si vous désirez des courts intensifs en immersion totale, c'est par ici :

vendredi 28 janvier 2011

Jean Teulé : " Je, François Villon "



















ATTENTION ! POUR PUBLIC AVERTI !

Oyé-oyé, braves gens ! Esgourdez l’histoire dantesque de François de Montcorbier, dit François Villon, dit « couille de papillon ». Il fut , voici belle lurette, le premier rossignol de la France. Et plus d’un l’ont déclaré le tout premier grand poète français.

Jean Teulé avait déjà commencé son voyage en poésie avec Rimbaud et Verlaine. Le voici, cette fois, avec notre « Rossignol « . Drôle d’apôtre que ce François. Orphelin, élevé par Maîstre Guillaume, chanoine, son tuteur, il devint ecclésiastique, érudit et lettré. Mais pas pour longtemps car ce qui l’intéresse c’est la vie ès truanderie. Il connaît tout : les vols, les crimes, les viols, … et excelle dans la poésie qui chante cette vie maudite, de scélérat, de misère, de souffrances, dans un moyen-âge qui ne semble qu’effroi, au milieu d’autres larrons en makellerie et ribaudes.

Un récit romancé, soit, mais Jean Teulé s’est très largement inspiré d’essais sur notre poète, d’ouvrages historiques. Il ne nous épargne rien et, souvent, il faut bien s’accrocher quand on lit certaines lignes épouvantablement crues : celles d’hommes bouillis vifs dans une grande cuve, d’être humains transformés en pâté, des séances de tortures,.... Une époque où l’on marquait au fer rouge, sur le front, les prostituées ; les oreilles coupées pour les voleurs ( une, puis deux, puis …), les yeux crevés pour les « voleurs vivant de mendicité « , … « Priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! « . L’on retrouvera, dans ce récit d’épouvante, les poèmes de Villon, en ancien françois, avec traduction plus compréhensible.

Extraits :

- « J’ai choisi maistre François pour mère nourricière « Arthur Rimbaud.

- J’IDOLÂTRE François Villon, Mais être lui, comment donc faire ? « Paul Verlaine.

- ( à propos d’Isabelle , une recluse ) Il finit d’élever une maçonnerie derrière mon amour qu’il enferme dans un petit réduit où elle ne pourra que se tenir debout ou s’asseoir sur un banc de pierre, jamais se coucher, jusqu’à la fin de ses jours. ( …) Des passants charitables déposeront de la nourriture entre les barreaux des ouvertures, glisseront des couvertures en hiver . Certaines résistent longtemps. Regarde là, Jeanne la Verrière, quarante ans qu’elle est dans sa loge.( …) Rares sont ceux qui tiennent aussi longtemps. Passé les premières années, elles meurent presque toutes de folie là-dedans.

- L’abbesse explique à a jeune fille : tu feras partie d’un convoi de nonnes chargé de suivre les gens en pèlerinage pour Compostelle. Ton rôle sera de satisfaire leurs désirs charnels. (… ) Ils verseront pour cela de l’argent qui servira à la communauté de sœurs ribaudes. Tu seras putain de Dieu !

- Eberlué, (parlant à Villon ) le duc d’Anjou essaie de comprendre

* Quels dont vos autres thèmes ?

*( Villon ) Presque tous mes vers tournent sur moi, sur ma vie, mes malheurs, mes vices. Je trouve mon inspiration dans les bas lieux, dans les amours de coin de rue.

* Pourquoi ne racontez-vous pas un quatrain par exemple, un peu de neige sur une branche ?

* Ce n’est pas le scintillement de la neige sur la branche que je vois l’hiver mais les engelures aux pieds.

* Décrivez la rivière de Maine, la forêt là-bas.

* Je ne suis pas champêtre, pas paysagiste du tout ! Mon seul arbre est la potence. ( …) Il n’est de paysage que la ville, le cimetière est ma campagne, mes couchers de soleil sont les rixes dans rue. Je sors de la poésie bel esprit.

- On a mis huit nourrissons vivants à rôtir au-dessus de braises. A cet âge là, on dirait des agneaux de lait.

- Je suis devenu courbé et bossu, j’entends très mal, ma vie décline, je perds mes cheveux sur le dessus. Chacune de mes narines coule, j’ai des douleurs dans la poitrine, je sens mes membres tout tremblants. Je suis impatient à parler. Mes dents sont jaunes et puantes comme des fosses d’aisance. Mon corps est devenu froid et sec. C’est la fin du mirage. Je rentre à Paris en cet automne 1461. Au bout de ma course, épuisé, je suis si las que c’est pitié.

- Louis XI, roi de France à Villon : Nous travaillons en même temps, moi à l’œuvre d’unité de la nation et toi à l’œuvre d’unité de notre langue. Je serai haï comme homme et admiré comme ouvrier de l’unité nationale. Toi, tu es méprisable par tes mœurs et admirable comme ouvrier de l’unité de notre langue. Nous sommes tous les deux sales, crapuleux, au chapeau gras.

- Folles amours font les gens bestes :

Salomon en ydolatria,

Samson en perdit ses lunectes.

Bien eureux est qui rien n’y a …

- Allez, ma lettre, faites un saut et,

Quoique vous n’ayez ni pieds ni langue,

Exposez en votre harangue

Que le manque d’argent m’accable.

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Et pour terminer

« Frères Humains « merveilleusement interprété par Léo Ferré :

http://www.youtube.com/watch?v=6ujFLoOghOM&feature=related

mercredi 26 janvier 2011

Liège débondé / puzelé




                                                  Liège puzelé

                                            Commencé le 12 avril 2020, le jour de Pâques

                                                             Chapitre un

C’était son jour de congé : le dernier mercredi du mois. Tôt le matin, il ouvrit la porte à ses deux chats qui allaient vadrouiller dans la nature tout le jour,  tourna la clé de son magasin et marcha jusqu’à cette gare qui était située juste en face de chez lui. Direction : Liège. Cette ville, il avait quittée avec peine pour se trouver un emploi plus stable mais guère plus rémunérateur. Après une bonne heure de voyage, il atteignit la gare des Guillemins. Il sourit. Et dire qu’il allait passer là toute une journée dans cette ville qu’il adorait, sans doute plus que de raison. Il prit tout de suite la direction de la consigne pour y déposer son sac presque vide. Longtemps, il aima le confier à un employé qui déposait le cabas dans une niche des grandes étagères en métal mais depuis peu, on lui fit sentir qu’il était recommandé de préférer les consignes automatiques. Il acheta le journal « La Meuse » au kiosque, le feuilleta pour y lire les gros titres. Il poussa la porte du bistrot « Le Century », alla chercher une Jup au comptoir, s’installa à un table jouxtant la terrasse, alluma une «  Route 66 ». Quatre filles, des étudiantes certainement, vinrent s’installer près de lui. Il était bien. Il sortit un gros téléphone portable de sa veste pour voir s’il avait du réseau. Okay, pas problème. Tout à l’heure, il téléphonera à Sacha.
Il vida sa bière. En ouvrant la porte, il laissa bien poliment entrer Caro, la serveuse / on ne le reverra pas/  Caro salua quelques habitués, fit la bise à certains et prit place dans son bar. Elle embrassa sur la bouche Angélico qui achevait son service d’un ultime torchon sur le parquet en bois. Angélico, 67 ans, ami du patron, qui depuis des années effectuent des heures au nettoyage, à la plonge, parfois il tire sert même un verre ou l’autre en cas de coup de feu. Angelico retourne en Italie où il est né / on ne le reverra plus/  Caro installe son sanctuaire, elle a ses manies « pour être comme chez moi, comme à la casa » : la photo encadré de Stéphane, foulard au cou, lunettes solaire flashs – c’est pour refroidir les ardeurs de dragueurs de serveuse - ; deux bougies l’une rose, l’autre bleue, disposées avec précision à chaque coin du bar : il est interdit d’y toucher, deux flacons de parfums vanille ( cela fait longtemps qu’elle a abandonné le patchouli). Caro est une femme, blonde, 1 mètre 84, 72 kilos, la voix grave, le visage toujours souriant, aimant les blagues salaces, on n’a pas intérêt à jouer avec ses pieds, elle fume trop à son goût, question alcool elle navigue bien.
- Bonjour la compagnie, hello ma belle !
C’est le facteur qui vient d’entrer : Thierry - oups !, pardon Tchèrry -.
- Voici le courrier du jour et les nouvelles de demain, Caro.
Il dépose les lettres, les journaux : La Meuse, Le Soir, La Lib’, la D.H.
- Un recommandé pour le patron. Mette-moi ton autographe, ma biche.
- Voilà ! Un cawa ?
- Nan, j’suis pressé. A d’main !
/ on ne verra plus Caro/
Thierry continue sa tournée sur la place des Guillemins : l’hôtel Corona, L’Orient Express, Le Barrel, Le Tube. Il attaque la rue du Paradis. Un bar à hôtesses.
- Ah ! c’est toi, Sylvia. Tu tombes bien : j’ai des sous pour ta patronne.
Il ouvre sa sacoche et compte les billets. Quatre mille six cent sept francs. Il s’installe au bar, en habitué se verse un verre de pèket des Houyeux.
- Une p’tite gâterie, mon beau ?
- Pourquoi pas.
- Viens ici, répond la Belle.
Notre homme a tombé la veste, le pull, la chemise et se déboutonne. Une bonne tige que nettoie à l’aide d’une lingette notre Sylvette (ça rime !) .
Mais restons pudiques. De toute façon, ce n’est pas notre affaire…
La «  séance »  est de courte durée mais semble-t-il très efficace … Notre homme s’en va, ou plutôt veut s’en aller mais une voix le rappelle à l’ordre :
- Hé là, mon ami, tu n’oublierais pas mon cadeau par hasard ?
- Ton cadeau ? Je croyais que c’était gratos pour les amis…
- Laisse croire les béguines, Jojo.
- On n’est pas pute pour rien.
/Thierry on ne le verra plus/. Sylvia si.
Elle tira les rideaux, mit le verrou et prit le téléphone
- Ca va ma Cocotte ?
- Nannnnnnnnnnnnn ! , hurla Cathy à l’autre bout du fil, j’en ai marre de marre de marre de ces puants.
- Esplique !
- Y en  j’te jure ! Ils ne connaissent ni l’eau, ni le savon. J’suis encore tombé sur un de ces flairants lézards. Parole, la puanteur de ses pieds, de ses aisselles, comment ils peuvent ? Je viens de te le flanquer à louche en gueulant dessus pour qu’il comprenne bien dans son p’tit cervelet de blaireau qu’il aille se faire branler ailleurs. C’est fini, elle reçoit plus la Cathy. Enculé, va !
- Pôv, Cocotte ! Ce sont tous de méchants !
- Rigole, toi ! Purée ! J’ai ouvert la fenêtre,  j’ai sorti tous les aérosols et que j’t’en asperge un jet ici, un autre là (elle joint le geste à la parole). Putois !
- (étouffe un rire). J’ai une bonne nouvelle : le facteur a apporté les quatre mille et des du Baron.
- Ah ! Enfin, il les couvait, ce maquereau-là ?
-  Je te les apporte ?
- Nan ! Faut que j’aille voir Louis. Tape-les dans le coffre.
Louis, c’est le père de Cathy. Il crèche dans un garni au bistrot « Le p’tit Luxembourg » au bout de la rue du Plan Incliné. Elle l’appelle Louis, jamais plus papa, depuis un jour où elle avait quatorze ans, même qu’il avait posé des sales pattes et le reste avec sur elle.
Elle attendit que Sonja arrive. C’est une belle rousse, un peu boulotte, qui sent comme sentent les rousses ; elle a son public d’accrocs ; dans son genre c’est une vraie vedette. La pluie accueillit Cocotte, de grosses gouttes chaudes. Elle hésita un instant à faire demi-tour chercher un parapluie mais la belle affaire, le « Petit Luxembourg » était là à deux pas. Elle salua d’un geste le patron qui trônait au milieu des habitués et s’engouffra dans la cour. Son père créchait dans un ancien atelier désaffecté. Une grande pièce froide que réchauffait un vieux poêle à charbon. Il y faisait irrespirable, lourd, une vraie pitié, et son vieux qui fumait comme un pompier n’arrangeait rien. Elle ouvrit une fenêtre bancale.
- Ah non, tu vas me faire attraper la crève !
- Pense-tu, tu seras clampsé bien avant si tu continues à t’emplir les poumons de cette atmosphère pestilentielle, vî trigu !
L’autre tira sur sa clope en soufflant devant son visage un énorme nuage de fumée.
- Je t’ai apporté tes John Thomas, une bouteille de pèket et des gougouilles.
- Merci, m’fèye !
Elle vida le pot de chambre jaunâtre.
- Bon, je m’en vais, je repasserai demain ou après.
- Tant que t’es là, mette un peu la radio.
Cocotte s’en alla sans se retourner. De retour en rue, elle croisa l’abbé Tilkin, le vicaire de Sainte-Véronique.
- Ah, l’abbé, quand vous aurez le temps, mon paternel réclame votre présence. Il veut sans doute se confesser ce vieux cochon.
- Je passerai un de ces quatre. Rien ne presse vraiment, je suppose.
Cocotte s’en fut. / on ne la reverra plus/
A peine arrivé au presbytère de Sainte-Véronique, la sonnette se fit ressentir. C’était le docteur Rady de la place de Bronckart.
- Mauvaise nouvelle, lança-t-il en serrant la pince de l’abbé Frossin : Arthur vient de mourir.
- Arthur de la maison de résidence ?
- Ouaip, crise cardiaque foudroyante.
- Un peu surprenant en effet, il n’avait pas l’air en mauvaise santé.
- Non, à part un p’tit problème de « liqueur », comme il aimait pudiquement  à le qualifier.
- C’est pas la mort de notre Seigneur … Est-ce qu’il ne trafiquait pas un peu avec une résidente, comment encore…
- Marguerite, reprit le doc, Marguerite 66 ans. Arthur en avait dix de plus. Ils revenaient tous deux d’un minitrip en Espagne. Une sorte de pèlerinage pour la « Belle » qui fut, dans le temps, cantatrice à l’Opéra. Lors d’une représentation à Cadix, - d’où « La belle de Cadix à des yeux de velours - elle échangea sur scène du fluide avec le fameux Luis Mariano. Pas le grand-grand amour, tu penses, puis que le chanteur, comme chacun le sait, préférait les jeunes garçons aux femmes.
- Première nouvelle !
- Tu ne savais pas ça ??? Bon en même temps, ce n’est pas de ton âge non plus, curé… Or,  on m’a dit que, rentrés en Belgique, Marguerite apprit à Arthur qu’elle quittait la résidence pour retourner chez sa fille, ce qui fut peut être la douche froide du siècle pour le plus si jeune que ça tourtereau.
L’abbé Frossin estima que le docteur en prenait un peu trop à son aise, mais il ne pipa mot.
- Bon, bon, je passerai tout à l’heure au home.
- T’es un brave homme, au fond, ponctua le doc. En même temps, t’es payé pour.
- Trop aimable !
Le doc regagna la place Bronckart. A chaque fois, il jubilait d’avoir pu se foutre de la tronche de l’abbé. Comme beaucoup de ses semblables, il estimait que ce n’était que justice de pouvoir vilipender le « goupillon » : qu’ils expient enfin du mal que ces curetons avaient commis durant des siècles et des siècles, amen !
Et dire que le docteur Rady était passé à un poil de la notoriété. En 2009, Il - entendez son labo - avait mis au point un vaccin contre la grippe H1n1, mais il s’était fait coiffer au poteau. Ou plutôt,- selon ses dires - l’Oms et autres instances avaient privilégié un « concurrent ». Pour le coup, notre homme se chopa une dépression canon. Il fut récupéré par un ami psychiatre qui le bombarda comme expert dans l’addiction à l’alcool. Une campagne de presse fut menée et son cabinet se rempli du jour ou lendemain de patients. Mais pas pour longtemps car le médicament n’était qu’un vulgaire placebo. Bref, Rady devait se contenter maintenant de quelques épaves indécrottables et de gogos. Ainsi ce patient de l’après-midi : un pauvre lapin qui avait hérité de l’entreprise du paternel, foudroyé par une crise cardiaque. Paniqué, le nouveau patron ne parvenait pas à s’imposer auprès des cadres tant et si bien qu’il avait sombré dans un alcoolisme débridé. Rady lui prescrivit le remède miracle en précisant :
- Mais vous devez y croire. Commencez par un comprimé le matin au lever à jeun, un autre à 10 h, puis à midi, à 15 h, le dernier à 17h. Et bien entendu, plus un seul verre, compris ? On se revoit dans tout juste une semaine pour faire le bilan. Ce sera 550.

La tentation était top forte.  « Chez Piette » rue de Guillemins était à deux pas. Jadis, il l’avait fort fréquentée. Heureusement, il n’y avait pas foule dans le bistrot. Il faillit s’installer à une des tables près de la fenêtre, se ravisa et se dirigea dans le fond, près du juke-box. Un type était plongé dans son smartphone. Il renonça à un double-whisky pour une Chimay bleue, plus sage. Ce serait le dernier verre avant une nouvelle vie : demain il rentrerait en cure grâce aux médocs du toubib.
Marc rangea sont téléphone et quelques secondes plus tard Agnès était à ses côtés. Il était prof, marié, deux jumeaux de presque trois ans, habitait à Tilff. Elle, Agnès, une fille aux longues jambes étudiait le violoncelle au Conservatoire.
- Ecoute, laissons passer le week-end. Nous reparlerons de tout cela plus relax dès lundi.
- C’est comme tu le sens, Marc … Bon, je m’en vais, c’est l’heure.
Ils s’embrassèrent discrètement ; Agnès sortit. Il se passa la main sur le visage. C’est un coureur de fille, c’est plus fort que lui. Là, cela faisait deux mois qu’il traficotait avec l’adolescente de 18 ans. Son épouse avait été mise au courant …
Agnès, le violoncelle au dos, attendait aux feux rouges. Le week-end elle le passerait avec Stéphane. Pour elle, les choses étaient déjà dites.
- Vous n’auriez pas l’heure, mademoiselle ? Ma montre est en panne.
Un gamin la fixait d’un drôle d’air à tel point qu’elle se sentit quelque peu mal à l’aise.
- 5 heures 20, … 17h 20.
- Merci mademoiselle !
Ils passèrent aux feux verts.
« Elle a une voix bien grave, c’te nan » fit Bastien, le gamin en question. Il a 14 ans et revient de chez son ami Nanar qui crèche rue des Ixellois. Pour lui c’est un jeu : deviner le timbre des voix des femmes qu’il croise en rue.
Devant lui, marche un gros monsieur. Son regard est attiré par un portefeuille vert qui sort de la poche révolver. C’est comique, l’engin en question bondit de la poche, puis s’enfonce un peu, mais presqu’à chaque pas, on dirait qu’il prend de l’altitude. Hop-là !, il vient même de se pencher sur un côté, il s’incline de plus belle. Est-ce les grosses fesses du bonhomme qui provoquent ce phénomène de rejet ? Encore un peu et le portefeuille va tomber. Bastien s’approche, délicatement il saisit l’objet entre le pouce et l’index et hop, sous sa veste. Bastien s’est arrêté net, son regard balaie les alentours : personne n’a rien vu. A cinq mètres s’élève l’antique vespasienne du parc d’Avroy où il s’engouffre. Le gros bonhomme est déjà loin. Les mains tremblantes, le jeune homme ouvre le portefeuille : quelques papiers, une carte de crédit, un billet de 20 euros, un autre dix, une autre de cinq. 35 euros, c’est pas le Pérou. Enfin, toujours ça. Il sait qu’au Boulevard Piercot, il y a une banque. Il pique un sprint. La carte est dans l’appareil. Quel code choisir ? Au hasard il tape le 4 puis trois autres chiffres. Merde ! Encore deux essais. Merde ! Merde ! De rage, il a presque plié la carte qu’il replace cependant dans le portefeuille et il balance le tout dans la boite aux lettres.

- Pas trop loin, ma Puce !
Une dame, assise sur un banc vient de rappeler sa fille. Elle, c’est Alice, un peu plus de cinq ans. De longs cheveux châtains bouclés, une robé évasée au-dessus de deux jambettes potelées, des socquettes blanches et d’énormes basquettes noires. Elle regarde passer Bastien.
 « Il a une drôle de tête, ce coco-là », se dit-elle, tout en soulevant ses épaules.
De retour sur le banc, Alice s’inquiéta :
- Mais maman, une puce, c’est cette bête qu’on a dans les cheveux et qui chatouille ?
- Non, là c’est un pou. Une puce c’est un mot affectueux.
- C’est quoi affectueux ?
- C’est pour montrer que je t’aime très fort très fort.
Sur visage d’Alice se dessina un grand sourire.
- Allez, on appelle papa ?
La fillette acquiesça de la tête.
- Salut, Chou, nous avons fini … Oui, je t’expliquerai. Nous allons rentrer … T’as promené Bobby ? … Je te passe Alice.
- Bonjour ma Puce ! Tu as vu Martine ?
- Nan ! Paraît qu’elle est malade …
- Ach ! C’est pas de chance ! Mais ne t’inquiète pas, tu la retrouveras bientôt en pleine forme. T’as bien le bonjour de Bobby. Je vous attends, à tout de suite.
- Maman, pourquoi papa il dit avec Martine c’est pas de chance.
- Ca veut dire : c’est dommage.
- Pourquoi il ne le dit pas tout de suite alors ?
- Parce qu’on peut dire les choses de manière différente.
- Pouf, s’effondra Alice, c’est compliqué la vie …
- A qui le dis-tu ?
- Mais à toi maman.
La mère éclata d’un rire énorme, puis en serrant son enfant dans les bras :
- Je t’adore !

Chou ( Christophe) posa le téléphone sur la table. Michel achevait de siroter sa bière. Il fit :
- Dis donc, j’ai vu le poster de ton pape sur le pot de chambre au Cirque Divers. Génial !
- C’était une commande.
- Waouww, une commande, Môsieur ! Dis donc, ça t’a rapporté un max.
- Penses-tu …
- Allez, combien juste pour me faire une idée.
- Ca ne te regarde pas.
- Houlà !
- Si tu crois que les finances du Cirque Divers sont mirobolantes, tu te fourres le doigt dans l’œil. C’était même plutôt un geste amical si tu veux le savoir.
Michel continue :
- Et tes dessins, tu les fourgues toujours dans les journaux et les magazines.
- Parfois l’un ou l’autre, … il y a beaucoup de concurrence … Et si tu achevais ta bière, ma femme et ma fille vont revenir, je préfère éviter toute confrontation, si tu vois ce que je veux dire.
L’hôte est toujours affalé dans le sofa, les jambes bien tendues avec au bout des santiags qui ne sont pas de toute première fraîcheur ; encore heureux qu’il n’ait pas eu l’idée de les foutre sur la table basse … Jamais à court d’idée il lance :
- T’aurais pas deux ou trois mille balles pour me dépanner ? Je te les rends à la semaine.
- Tu m’as fait le coup voilà 10 jours, mec !
- Simplement mille alors, j’suis aux abois … après je file.
De rage et à contrecœur Christophe s’exécute :
- Allez, magne tes fesses, du balai, du balai …
- Oh ! il est gentil lui.


Tout en descendant la rue Pierreuse , il maugréa sur l’attitude de son ami. Et dire qu’avant, ils étaient inséparables, quasi de jumeaux ( note de la rédaction : ils ne se ressemblaient pas du tout du tout), toujours fourrés dans tous les coups et puis il a fallu cette nana, cette pimbêche,  cette pisse-vinaigre pour tout foutre par terre et l’autre qui en était tombé foldingue, j’vous jure. Elle avait médit contre lui, avait inventé des tas d’histoires dégueulasses sur son compte.
Il cracha par terre de rage. «Pute de pute ! ».
Arrivé sur la place St-Lambert, il se dirigea tout droit vers un marchand de hot-dog. Il passa commande. Présenta le billet de mille :
- Z’avez pas plus petit ?
- Nan ! … et qui voilà, Françoise, comment va ma douce ?
- Ca va, ça va !
- Que deviens-tu ? Où ne te voit jamais plus ?
Et en lui présentant le hot dog, « tu veux hagner un coup » ?
- Non, merci !
- Et ton frangin, il est toujours dans les bagnoles ? – Constatant que Françoise ne répondait pas à ses questions, il fit élégamment « t’as un mec ? »
- Si on te le demande, dis que tu ne le sais pas …
- Houp !
- Bon, je me casse c’est l’heure.
- Ouais, a plus !


Dès que Françoise eut en poche son diplôme de régendat en romane, elle s’est, comme attendu, tournée vers l’enseignement ;  pendant un an, elle a multiplié  les remplacements dans à peu près tous les collèges et lycées de la ville. Heureusement, son oncle eut la bonne idée de la pistonner dans la fameuse librairie de la rue Bonne-Fortune qui, pour notre jeune libraire, justifiait doublement son vocable. Pas à dire, elle mit du zèle à l’ouvrage mais son chef n’était pas du même avis : après treize mois, elle fut licenciée pour « restructuration du personnel ». Aujourd’hui, elle chapeaute la librairie du Grand Bazar. Son job lui plaît, cependant, entre nous, elle lorgne à nouveau sur la petite rue qui jouxte la rue Saint-Paul, son bourreau ayant étant flanqué à la porte pour, dit-on, affaire de mœurs. Dans quelques semaines, elle va coiffer la sainte Catherine (25 ans et toujours célibatoche) mais elle s’en fiche. Certaines mauvaises langues prétendent qu’elle est toujours vierge - ce qui est archi faux ! –
Ce soir, dans le grand magasin place St-Lambert, jusque 22 h, elle reçoit un hôte de marque : un écrivain liégeois de renom, à Liège et même à travers toute la Wallonie, puisqu’en plus, il signe des billets dans plusieurs quotidiens et magazines et homme de radio. On l’appelle : « monsieur René » ou encore « l’homme à la pipe ». C’est un bonhomme affable, bon vivant, maniant l’humour pince sans rire. Dès 19h30, il ne cesse de dédicacer surtout son dernier ouvrage qui vient sortir de presse. Il prend son temps car il aime causer avec chacun de ses lecteurs. Peu après 21 heures, alors que le flux des admirateurs a un peu baissé, un couple s’approche du stand.
- Bonjour, je parie que vous êtes Liégeois.
La jeune femme acquiesce tout en arborant un grand sourire.
- C’est triste de voir que ce magasin persiste à nous présenter encore un bourgeois qui ne fait que cautionner et engrosser  le Grand Capital, le Sabre et le Goupillon.
C’est le jeune homme qui vient de lancer cette flèche à monsieur René. Le visage de l’écrivain était encore enjoué il y deux secondes mais là, il se ferme.
- Apparemment, vous n’aimez pas ma littérature, jeune homme …
- Vous appelez cela de la littérature, reprend le pourfendeur, tout en faisant tomber les piles de bouquins. Il continue :
- Et celui-ci « Binamés bandits d’Ardenne », des crapules ouais, je te nettoierais tout cela, moi, et au karcher en plus.
- Ne saviez-vous pas que « binamé »  en wallon est un terme affectueux, parvient à rétorquer notre binamé René.
Françoise n’hésite plus un seconde :
- Monsieur, vous dépassez les bornes, je vous prie de quitter les lieux immédiatement.
- Oh maman, j’ai peur, Que comptes-tu faire avec tes p’tits bras, Calamity Jane ?
- Les vigiles sont à deux pas.
L’autre y  va d’un doigt d’honneur.


« Tu traites les autres de racailles mais tu ne vaux guère mieux» et «  va te faire pendre ailleurs, connard ! ». C’est ainsi qu’elle l’avait laissé en plan, ce soir-là. Elle habitait chez ses parents rue Saint-Séverin. Tout au long du trajet, elle n’avait cessé de pleurer, le cœur ravagé et l’esprit pollué. Ces derniers temps, quand elle l’écoutait, elle avait l’impression qu’il lui déversait des sacs de poubelles sur la tête. Cette nuit-là, elle s’endormit comme un masse jusqu’à 6 heures du matin avec un mal de crâne épouvantable. Elle avait beaucoup rêvé, pas vraiment des cauchemars, mais ce n’était quand même pas loin. Elle se doucha, reprit un médoc car cela n’allait pas mieux et sortit en rue pour fumer une clope.
- Eh ben dis donc, t’en tire une de tête, ma vieille !
C’est son amie Cécile qui est elle aussi est déjà debout.
- Tu m’étonnes avec la soirée que j’ai passée hier …
- Toi, tu t’es encore chamaillé avec ton Jules.
- M’en parle pas : celui-là je ne veux plus le voir. Ja-mais !
- Sage décision … Hé, gamin, tout doux avec ton engin à roulette.
 Un jeune garçon est venu troubler leur conversation bondissant avec sa trottinette (pas une électrique, une avec les pieds).
- Tu le connais ? C’est qui ?
- C’est Jamal, mon p’tit chou à la crème. Et bien explique à mon amie Gisèle qui tu es, Jamal…
Elle fait semblant de mettre une pièce de monnaie dans son dos comme dans les juke-boxes et clic :
Je m’appelle Jamal, j’ai 14 ans et j’habite rue Sainte-Marguerite à Liège avec mes parents. Nous sommes des Irakiens-Nestoriens. C’est un peu comme qui dirait des chrétiens. Nous avons fui notre pays et voici sept ans que nous vivons ici. Je suis enfant unique. Mon père travaille en ville dans un magasin de plomberie-sanitaire. Il y est ouvrier. Je lui dis : «  Pourtant tu es comme qui dirait ingénieur ». «  - Oui, il me répond, ingénieur mais ici il y en a des paquets, des ingénieurs, et un étranger comme moi, il est bien content de travailler comme ouvrier ». Mon père il travaille beaucoup-beaucoup, même souvent le samedi et pour des taches que beaucoup ne veulent plus faire, comme déboucher les cabinets ou les fosses septiques. Ma mère, elle, était, dans le temps, comme qui dirait institutrice mais ici y en a des tas d’institutrices et des plus malignes qu’elle. Alors, comme elle sait bien se débrouiller en français et en english, elle accompagne les femmes du quartier, nouvelles arrivantes, dans des écoles de devoir.

Je vais dans une école qui se trouve dans ma rue, c’est facile. J’adore les maths et pas trop le français et les langues. Tous mes potes sont des gosses qui viennent de l’étranger. Je vais pas te citer toutes les nationalités, on n’en finirait pas. Mon père il dit : «Tous des »  pas bien vus « ou « pas bienvenus »,   je ne sais plus maintenant. Nous, on s’est fous. En gros, on s’entend bien entre nous, les étrangers, les « pas biens venus ».

J’ai une grosse tête, c’est comme ça que je suis fait. Quand ils ne me connaissent pas, les gens ils me regardent drôledement. Tu connais la blague de Toto  qui dit : « Maman, c’est vrai que j’ai une grosse tête ? »  - « -Mais non, qu’elle dit la maman. Va donc à la cave et ramène-moi 10 kilos de patates, tu les mettras dans ta casquette ». Ha-ha-ha ! J’ai les cheveux courts, en brosse. La mode, à mon âge, c’est de se raser la boule à zéro. Moi j’aime pas trop. Rapport à ça, je te raconte. L’autre jour, à la piscine du Saint-Sépulcre, Zoubida m’a vu en slip et en a parlé à Yasamin qui est ma meilleure amie. Zoubida lui a dit ceci : «  Jamal, il est poilu comme un ours. Et en plus, il a des poils sur le dos, c’est hôôôôrrrible ! Yasamin, dis lui de se raser et s’il est aussi poilu du sexe, hop il faut qu’il enlève tout ça. C’est hôôôôrrrible ! ».  Question hygiène, il parait. Et puis les filles n’aiment pas les poilus comme des ours, t’as qu’à voir ! Elle m’a donné de la crème dépilatoire de chez Veet. Yasamin m’a aidé surtout pour les poils dans le dos, normal ! » . Mais voilà que j’en parle à Youssef : « T’es pas bien, qu’il me dit : tes poils vont repousser drus et dans un an, ils ressembleront à du fil barbelé et toi à une brosse de chien dents ! »

Ici, tout le monde m’appelle «  le doyen ». J’explique. Comme je te l’ai dit plus haut, nous sommes des chrétiens, comme religion. Et il m’est venu une idée : devenir doyen. C’est un beau métier, on est souvent dans les églises et puis ya tous les honneurs qui vont avec, c’est très classe. Voici quelques mois, j’ai rencontré le nouvel évêque de Liège, monsieur Jean-Pierre Delville, même que c’était le seul jour de l’hiver où il avait fait assez froid. Je me présente à lui  et dis «  Ca pince, Monseigneur ? ». « Ha-ha-ha », qu’il fait l’évêque, «  de circonstance et de bon aloi, Jamal ! ». Il m’explique que maintenant à Liège, il n’y a plus que deux doyens, un sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite. Et bien je veux devenir le prochain de la rive gauche. Si tu veux devenir « doyen «  tu dois montrer que tu as certaines aptitudes. Et déjà se faire un nom, se faire connaître. Aussi, avec mon vélo, je parcours toutes les églises. Je vais pas toutes te le citer on n’en finirait pas - paraît qu’il y en a eu 116, rapport au livre de monsieur Robert Ruwet que ma mère m’a offert pour mon anniversaire-.

J’aime d’abord et avant tout la basilique Saint -Martin, la plus belle de toutes et de loin ! Je vais également souvent à l’église de Sainte –Marguerite qui est assez jolie à l’intérieur. Sainte Catherine est adorable ; St-Nicolas en Outremeuse me plaît assez surtout autour du 15 août ; à St-Remacle, j’y ai découvert la statue de Saint-Julien l’hospitalier, tu sais, celui de la légende racontée par monsieur Flaubert que je connais quasiment par cœur, t’as qu’à voir ! ; St-Louis, rue Grétry,  est l’église qui résonne le plus, même quand tu sors de d’là, t’a le bourdon qui sonne dans ta tête ; je vais chaque semaine écouter les vêpres des sœurs bénédictines sur le boulevard d’Avroy et au moins une fois par mois, j’enfourche ma bécane et je fonce sur le ravel et hop,  je grimpe à l’abbaye de Brialmont à Tilff, prier dans le parc ou dans la chapelle.« T’es juste trop mystique, toi ! »,  qu’ils disent mes potes. Sur ce, je vous bénis !


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    Avant-propos

Confinement oblige, je suis privé d’un de mes plus grands plaisirs : aller fouiner dans les vieux journaux précieusement conservés par des bibliothèques, à Liège et à Bruxelles. Voilà donc peu de temps, je me suis dit en-dedans de moi-même : pourquoi ne pas écrire un truc, ne fut-ce que pour combler le créneau entre la sieste et ma promenade de la fin d’après-midi. Comme on dit chez nous, ça ne mange pas de pain …
Ce qui suit n’est pas un roman qui, comme chacun le sait, comporte trois actes : l’exposition, le développement, le dénouement d’une aventure plus ou moins vraisemblable. Ici, il n’y a pas d’histoire, pas de début ni de milieu ni de fin. C’est un défilement de personnages qui, sitôt apparus, disparaissent comme ils sont arrivés, à tout jamais. On ne les reverra plus. En outre, ils n’ont aucun rapport entre eux.
Et le lieu, l’espace et le temps dans tout ça ?, me direz-vous. Le récit se déroule exclusivement à Liège, à notre époque - le début du XXI ème siècle - mais aussi, et sans crier gare, au XX ème, au 19 ème et même avant … pour ensuite d’autres sauts de puce …
En voici le premier chapitre.
Je vous souhaite une bonne lecture !

                                                                                                                   
                                                                                                                Jean Catin
                                                                                                                  mai 2020


                                                                            Chapitre 2

« L’Old jazz »  trône à l’entrée du Carré, au coin des rues du Pot d’Or et Célestines. Il est constitué de peu de chose : un bar, une vingtaine de tabourets deux distributeurs de cacahuètes, des bièsses cendriers en métal tout légers ; les toilettes sont au sous-sol. Un bar énorme, une large planche bien épaisse brune en bois d’arbre reposant sur un socle fait de briques. Et derrière, le Saint des Saints : deux platines, un ampli et deux baffles canons. Au pupitre : le serveur-barman, dics-jockey. La music ? Exclusivement de la pop, comprenez du rock « i know il’s only rock ‘n roll but i like it ». Aujourd’hui, c’est Roro. Ya deux mecs, perchés sur tabourets : Marc et Fred. Ce sont des potes. Ils se souviennent à peine comme ils se sont connus. C’était lors d’une « formation au Forem », voilà deux ans. Ils glandouillaient, ils ont fait connaissance et ont accroché direct. Depuis ils se contactent par téléphone, fixent un rendez-vous et boivent des chopes de toutes marques jusqu’au bout de la nuit. Ils ne savent pas encore que, dans quelques années, ils vont périr avec violence : Marc dans l’attentat terroriste à Zaventem, Fred dans un carambolage de voitures sur la route de la mer. Roro les appellent «  les pédés » et pourtant, ils ne sont pas homos, pas du tout du tout, ils sont même branchés filles mais ont difficile à draguer et pour tout dire à conclure. Mais les serveurs, ils sont souvent un peu con-con, comme ça ; Ils ont tendance à se prendre pour des vedettes et pourtant ils exercent un boulot de larbin. P’têt qu’ils râlent aussi. J’explique. Normalement quand tu vas dans un bar, c’est pour prendre du bon temps, t’éclater et puis ensuite tu vas ailleurs pour prendre encore du bon temps. Tandis que le serveur, lui, il est là enchaîné à son bar pendant 12 heures d’affilé. Roro, il surnomme les gens à tout va : un chauve c’est un « crolé sans dj ‘vès » (un bouclé sans cheveux), une black « Blanche neige », ha-ha-ha, très drôle !

- C’est pour la maison !
Roro vient d’offrir deux bières, ça lui arrive, il a bon fond au fond.
Oscar (nom d’emprunt ?) est photographe-journaliste à ses heures. Il s’approche des deux amis :
- Je fais un reportage sur les bistrots de Liège. Je peux vous prendre en photo ?
Marc est d’accord. Fred nettement moins :
- Oh ! ne fait pas encore ta tête pressée, toi ! Vous pouvez y aller, m’sieur.
- Ne faites pas attention à moi, faut que cela soit naturel, continuez à discuter.
Et hop dans la boite.
- C’est pour quel journal ?
- Le « Pourquoi pas ? »
- J’espère qu’elle sera réussie et que je pourrai voir ma tronche dans votre journal, s’exclame Marc.
Bon c’est pas tout ça mais c’est qu’il n’a pas fini son job de la journée, l’Oscar. Direction le bistrot « Aux Carmes », mais d’abord un halte obligatoire au « Boui-Boui » sur le boulevard de la Saufnière (comme on dit à Liège). C’est un troquet grand comme un mouchoir de poche où l’on ne passe sur les platines et la radio-cassette que de la musique française, comprenez de la Bonne chanson française, pas Sheila ni Clo-Clo. Les incontournables joueurs d’échec sont déjà attablés et Paul, le patron, surveille sa marmaille. Clic-clac ! Deux photos suffiront pour décrire l’ambiance.

- Oufti ! On en fait encore des pareils ?
Oscar en eut le souffle tellement coupé qu’il s’arrêta net : un bonhomme venait de le frôler ; il marchait droit comme un i, à la manière d’un robot ; une canne accompagnait ses pas, frappant les pavés d’une longue suite de toc, toc ,toc. Il porte un chapeau boule, un monocle à chaînette, la moustache, une barbiche. Il n’est pas très haut, pas obèse mais bien portant, avec un petit bedon. Il porte un costume brun foncé qui sent le tabac et la poussière. Tout à fait entre nous, il ne possède que ce costume, une seule chemise, un seul faux col, une paire de manchette, il n’a pas de sous-vêtements. C’est sous l’insistance du propriétaire du Café de l’Université où il loge, qu’il vient tout juste d’acheter une seconde chemise. Il la porte d’ailleurs sous le bras. Il s’appelle Ungern von Sternberg, pardon : le baron Ungern von Sternberg,un nom d’emprunt précisons-le tout de suite. On ne sait pas très bien d’où il vient, de Prusse, de Russie … Il reçoit des mandats postaux à intervalles irréguliers aussi, tantôt on le dit riche, tantôt pauvre comme Job ( certaines personnes le surnommait d’ailleurs « le baron-sans-sou »). Il parle plusieurs langues : le russe, l’allemand, l’anglais, le français, l’espagnol. Aujourd’hui matin, il s’est fait inscrire à l’Hôtel de Ville de Liège, ainsi il est en règle. Le document est dans sa poche intérieure, il porte la date du jeudi 30 avril 1894. Que fait-il ?, me direz-vous. Il vous répondra qu’il œuvre dans les relations internationales. Mais tout à fait entre nous, c’est ce qu’on appelle un a-nar-chiste. Que croyez-vous qu’il fasse en ce moment ? Il est déjà arrivé à son but de promenade, là au coin du boulevard de la Sauvenière et de la rue de la Montagne. C’est là que s’élève une des résidences du Conte de Méan. Demain, premier mai 1894, il y posera deux bombes. Il lui reste encore une petite chose à faire avant de regagner sa chambre d’hôtel pour y souper : poster un mot à Sidonie. «  Bonjour ma chérie. Voilà, depuis ce matin, je suis domicilié à Liège. Je préfère attendre encore quelques jours avant de te revoir. Il s’agit d’être prudent, ma Sido, tu le comprends j’en suis certain. Mais sache que mon cœur tend vers toi nuit et jour, mon amour. Je t’embrasse tendrement. Pardonne la brièveté de mon message. Ton Ungern. xxx ».

C’est le 2 mai que Sidonie Maréchal reçut le courrier du baron. Quand elle l’eut lu et relut, elle le couvrit de baisers et le dissimula  au chaud sous son corsage. Après avoir travaillé à la fabrique de cigare Taf, elle fut engagée comme servante chez un industriel de la rue Bonne-Femme au Longdoz. Lors d’un bal populaire, la jeune femme fit la connaissance d’Ungern et fut conquise sur le champ, - au sens propre comme au sens figuré -. Sido devint donc son amant et confidente. Il ne fallut pas longtemps pour la convertir à l’anarchie qui se mua en une farouche  compagnonne. Depuis, elle n’a de cesse que d’épier les agissements « mœurs et coutumes » de ses bourgeois de patrons. Elle rit sous cape et s’empresse de tout raconter à son von Sternberg. Sur la couche, tous deux jubilent surtout que la jeune femme sait y faire pour combler son homme.
Elle se vante auprès de ses amies : « - Bientôt, je n’aurai plus besoin de travailler. Mon amant m’a assuré une pension mensuelle de cent francs. » Et « - On a entendu des « boum-boum » à Liége, on en entendra encore, je vous le jure, et d’ici peu ». Ou encore  « - Je suis anarchiste de cœur et d’âme et j’applaudis aux actes de justice d’hommes énergiques comme mon amant. » - « Je sacrifierais ma vie pour le sauver ». C’est dire si elle est accroc …

Tout au bout de la rue où habite elle habite, notre anar en jupon tombe très souvent nez à nez avec un vieil homme pour dire vrai assez répugnant ; jugez plutôt : de longs cheveux grisâtres, hirsutes, un barbe de toute évidence taillée aux ciseaux, des habits en haillons, une paire de godillots troués, ajoutons que tout cela ne sent pas la rose. Il est assis sur un vieux fauteuil à roulette. Au bas de son abdomen, on a fixé une chaine pour le maintenir plus ou moins droit. Il reste, là, toujours seul,  avachi, pendant des heures et des heures sur le pas de la porte, à tous les temps, été comme hiver. En vérité, c’est un ancien patron d’une entreprise de tabac. Dans le quartier, chacun sait ici qu’il était une crapule finie pour ses ouvriers, pour ses ouvrières (dont le plus jolies passaient toutes à la casserole). Il fut toujours odieux avec ses fils qui le lui ont bien rendu quand une rupture d’un anévrisme le cloua, dans un état d’hébétude prononcé puisqu’il était complètement paralysé et, en sus, il avait perdu l’usage de la parole. Ses enfants le flanquèrent à  la porte et confièrent ce « vî trigu » (sic !) à une famille dont l’homme, un ouvrier de  la fabrique de tabac en question, avait dû à subir la maltraitance particulièrement acharnée de ce patron aujourd’hui déchu. L’ouvrier se montra d’un sadisme effrayant (nous épargnerons aux lecteurs le récit de ces exactions).
Sidonie n’était pas la seule à s’intéresser à l’infortuné vieillard - notons toutefois qu’il n’avait pas cinquante ans-. Ainsi la mère Michel en causa avec le maïeur, un sien cousin ; l’abbé Rouffosse en communia les déboires avec son évêque ; le camarade socialiste Raoul Vanhaute évoqua la triste fin de ce bourgeois lors d’une réunion au Comité au cours de laquelle on rigola à gorges déployées. Rien ne fut décidé, nulle part, et le bonhomme continua son calvaire. Il intriguait beaucoup Léon, un gamin  qui habitait pas très loin. Il avait douze ans, son père, un commerçant respectable - ce qui est un pléonasme – l’avait mis à l’école mais son rejeton n’aimait pas ça du tout. Il préférait traîner dans les rues à faire les quatre cent coups avec ses camas. « Si tu ne vas pas à l’école, tu finiras man ‘daille (*) ou chair à canon ». Léon haussait les épaules. (*° man’daille signifie en wallon liégeois : manœuvre, quelqu’un qui exécute les bas travaux que personne ne veut faire). Léon tournait autour de cet être amorphe, le pinçait ici et là, tirait sur la barbe, les cheveux, lui donnait des coups de pieds dans les tibias. L’autre réagissait à peine. Un jour le gamin fouilla dans les poches de la « momie ». A part un vieux chiffon tout dégueulasse qui lui servait de mouchoir, il trouva un paquet ; c’était des pastilles du mineur. Il en déballa une et la plaça dans la bouche édentée qui lui répondit d’un sourire.

«  Ah la vache ! qu’est-ce que j’ai mal … J’ai l’impression qu’on a fracassé mon crâne avec un marteau … Je me souviens de la sale tronche de ce pourri boche, de la grimace qu’il a tiré quand je l’ai embroché avec ma baïonnette, même qu’il a gueulé come un goret …mais je crois qu’il m’a aussi embroché ce fumier …Je suis couché sur le flanc, j’ai placé ma main gauche sur la tempe pour peut-être arrêter le sang qui y coule … Ça sent la boue, la poudre à canon, la pisse, la merde, le feu … J’entends des cris, des râles, partout autour de moi .  Je ne sens plus mes jambes, p’têt que j’en ai pû… Le pire, c’est là dans mon ventre, on dirait que l’on me pique avec mille aiguilles … J’y ai placé mon autre main pour voir , c’était tout chaud et gluant … Je crois que j’ai la panse en l’air, ce que je sentais là c’était mes boyaux … Je n’ose plus bouger de peur que tripes spitchent de mon ventre … Je crois que c’est la casaque, la capote qui les retiennent avec leur boutons …Je crois bien que je vais crever là … Mon père avait raison : mon pauvre Léon, vous finirai man’daille ou chair à canon, p’têt les deux … Le jour se lève, nous devons être le 5 août 1914 … Voici cinq minutes, ya un curé qui est venu, il a dit : je vais vous confesser et vous donner l’absolution … Je l’ai laissé faire…. C’est malin, crever en plein été »
«  Je m’appelle Albert De Groot, aumônier militaire. Dans la nuit du 4 au 5 août 1914, mon chef m’a envoyé sur le champ de bataille tout près d’Angleur. Toute la soirée, partout où l’on pouvait tendre l’oreille, on n’entendait que coups de canons, mitrailles, bruit de bombes, cris d’humains et de bêtes. Ce que je vis était dantesque.
Autour des tranchées, des cadavres belges et allemands sont amoncelés et forment des paquets de trois mètres de haut. Je descends dans une tranchée : une mare de sang, un amas de corps enchevêtrés. Quand j’adresse quelques mots dans leur langue aux blessés allemands, éclate un tapage assourdissant. Ils pleurent, ils gémissent, se lamentent, et, me prenant pour un des leurs, me chargent d’adieux pour leurs parents, leurs femmes, pour leurs enfants. Ils s’accrochent à moi, me baisent les mains, me supplient de ne pas les abandonner.
De ce champ de douleur, des plaintes, des sanglots, des râles s’élèvent. C’est épouvantable ! Couché sur le sol, des intestins s’échappent d’une affreuse plaie, un volontaire de dix-sept ans appelle lamentablement : « Ma mère, ma pauvre mère, je voudrais te voir ! » Je m’agenouille près de lui … Encore maintenant en 1920, des images me reviennent en mémoire toutes les nuits, par flots. Je vois ce soldat allemand  - il mesure au moins deux mètres -qui me demande en français : achevez-moi, s’il vous plaît ! Un des nôtres, complètement couvert de sang, qui tend de d’attraper ma jambe. .Il semble avoir été criblé de balles. Il n’en a plus pour très longtemps, il le sait, je le sais. Alors que je réclame une civière, il me dit : ne faites pas ça, l’abbé, s’il vous plait, tuez-moi ici. Et ce Liégeois qui a la force de me dire qu’il habite le quartier Bonne-Femme, -c’était également ma paroisse -. Son pauvre corps est parcouru de spasmes affreux, il s’appelait Féron, Léon Féron.
Dieu !!!

Quelques applaudissements polis ponctuèrent la conférence de Jessica. Elle salua quelques personnes. Avaient-elles réellement apprécié son travail ? Difficile à dire. Le thème en était : «  L’effroyable bataille du Sart-Tilman la nuit du 4 au 5 août 1914, un épisode majeur injustement oublié ». On pouvait le lire sur l’affiche apposée à l’entrée de la salle académique de l’Université de Liège, place du XX août. Elle regrettait que, dans les livres d’histoire, cette bataille épouvantable fut occultée. Elle voulait rétablir la mémoire de ces centaines de soldats belges et allemands qui furent fauchés dans cette nuit d’apocalypse. L’un de ses parents, un arrière grand-oncle, faisait partie de ce contingent funeste, un obscur sergent du nom de Léon Fléron. Elle se souvint que quelques mois plus tôt, en mars, cette même salle académique avait accueilli l’écrivain Laurent Gaudé. Il y avait lu, devant un auditoire médusé et plein à craquer, sa nouvelle « Le bâtard du bout du monde ». Un légionnaire, officier romain, est envoyé par l’empereur dans la Gaule, aux confins de l’Empire. Il est confronté aux barbares et se fait avaler par la gigantesque armée de ces guerriers en route pour détruire Rome … Jessica en tremblait encore. Lors de cette après-midi mémorable, elle avait vu, à quelques siège devant elle, Laportes, son ancien prof de grec. Il était également présent aujourd’hui. Elle le héla :
- Hep ! Monsieur le professeur Laporte !
L’homme se tourna, comme effrayé, - mais c’était feint.
- C’est à moi que vous en avez, fit-il, de l’air d’un gamin pris la main dans le pot à confiture.
- Oui, monsieur, vous vous souvenez de moi ?
Elle plaça les mains, les paumes tournées vers l’avant au niveau des hanches, telle un ingénue.
Laportes éclata de ce rire dont il était familier.
- Si je me souviens ? Et comment, Jessica.
Il l’embrassa,
- C’est Michelet qui m’a signalé votre conférence. Fameuse, bravo !
- Merci, professeur. Que devenez-vous après toutes ces années ?
- Oh, cela ne va pas trop mal. Tu sais que je suis retraité maintenant.
- Je m’en doute et après une longue carrière d’après ce que j’ai pu lire dans « Les échos ».
- Je n’ai fait que mon devoir. Sais-tu que je me suis lancé dans la confection d’un dictionnaire de sanscrit.
Jessica y alla s’un sifflet :
- Un dictionnaire de sanscrit ? Mazette ! comme vous y allez. Ne me dites pas que vous avez oubliez vos épiques traductions de grec.
 Laportes s’était lancé dans la traduction aussi loufoque qu’irrévérencieuse de certains écrits de grands auteurs hellènes.
- Oh non, mais ma pratique du grec est quotidienne,  elle coule de source : je suis tombé dedans quand j’étais petit.
Il éclata d’un rire tonitruant ; ce qui provoqua l’arrivée d’une femme d’un certain âge qui était restée en conversation avec un groupe de quatre personnes,  un peu plus loin dans la salle. Elle portait une robe classique (c’est le cas de le dire), simple mais d’une élégance telle qu’on devenait de suite que ce vêtement ne sortait pas de chez C et A ou de H et M.
Laporte l’accueillit :
- Ah, Chère, vous avez fini de papoter avec vos amis ? Jessica, tu te souviens Marie, je présume.
La jeune historienne s’inclina :
- Bien sûr, voyons. Madame !
C’est tout juste si elle ne lui baisa pas la main.
- J’ai beaucoup apprécié votre exposé, jeune fille. J’aimerais que nous nous revoyions assez vite. J’ai un projet qui me tient à cœur depuis de nombreuses années. Pourriez-vous me téléphoner un de ces prochains jours pour fixer rendez-vous ? Je suis chez moi après 20 heures.
Elle lui remit sa carte de visite. On s’embrassa chaleureusement. Les deux amis s’en retournèrent comme ils étaient venus, c’est-à-dire à pied, jusqu’au quai Mativa, à l’appartement de Marie.
- Que dirais-tu d’un peu de soupe, Zorba ? Elle date de ce matin même : céleri, poireau, carottes, oignons, patates, thym, laurier et une touche de savoir-faire.
C’était plutôt un met de légumes avec peu de liquide. 
- Ces derniers jours, je suis invitée un peu partout en ville. Toutes ces réunions se terminent immanquablement par un festin : total ma silhouette en a pris un coup, il est plus que temps que je me ressaisisse.
- Oh ! vous savez, Chair, on ne vit qu’une fois, rétorqua Laportes.
- … « et encore », enchérit Marie.
Ils éclatèrent de rire. Tout en mangeant, la philosophe reprit :
- J’ai déjà remarqué que les ménagères belges font en général bouillir la soupe beaucoup trop longtemps. Il est tout à fait inutile de dépasser le temps qu’il faut normalement pour cuire les légumes. Je n’excède jamais les 20 minutes.
Laportes assista à la confection d’une recette façon Marie.
- Tu vois, tu verses les œufs dans la poêle, sur le beurre fumant. Quand le blanc est aux trois quarts pris, tu peux le soulever délicatement et retourner l’œuf à moitié. Celui-ci prend la forme d’un chausson aux pommes où le jaune reste cru, mais chaud, enveloppé par le blanc bien rôti. Tu sales, tu poivres et à ta-a-a-a-ble !
On entendit claquer une porte !
- Bonjour ma tante, bonjour monsieur !
C’était un neveu de l’hôtesse : Grégory (Greg pour les intimes). Cheveux mi- longs, comme c’est la mode, pull bariolé, jeans. Ses parents habitaient à Gouvy, un village situé dans la province du Luxembourg, un peu loin pour faire la navette quotidienne en train jusqu’à son école liégeoise des sciences en communications. Il effectuait un stage à la Rtbf au Palais des Congrès tout en continuant son hobby commencé il y avait plus d’un an déjà dans une radio locale : Radio-Opéra.  Il se mit à réchauffer un bol de légume tout en apostrophant Laportes :
- Saviez-vous que si on lançait une fusée en ligne droite dans l’univers, au-delà de l’infini où se trouve « le monde du néant », autrement dit que si la fusée irait dans un « nulle-part » ; finalement elle atteindrait cet univers-ci, le nôtre, c’est -à -dire qu’elle reviendrait tout en s’éloignant en ligne droite.
Le vieux professeur fit mine de déglutir :
- Hé ben dit donc !
- Ca vous en bouche un coin !
La maîtresse de maison rassura son vieil ami :
- Ne t’inquiète pas outre mesure, notre Greg adore en mettre plein la vue.
L’autre, sans blêmir, en rajouta une couche :
- Anita est le nom donné à une expérience scientifique qui consiste à faire voler un ballon géant, chargé de nombreuses antennes, sur des milliers de kilomètres à la recherche de particules de haute énergie venues de l'espace. Au cours de l'un de ses voyages, elle a décelé des particules de haute énergie, mais chose étrange, au lieu de venir de l'espace, celles-ci semblaient exploser à partir du sol. La seule explication possible avancée par les chercheurs pour expliquer ce signal, serait l'existence d'un univers parallèle, qui serait à l'envers en quelque sorte et qui aurait été créé au même moment que le nôtre, lors du Big Bang. Dans ce monde miroir, le positif est négatif, la gauche est à droite et le temps se déroule en marche arrière.
Là-dessus, les sourcils relevés, Laportes se contenta de hocher la tête plusieurs fois de haut en bas en faisant une moue étonné du visage.
- A part Hélène de Troie, Agamemnon et les Spartiates, vous croyez aux mondes parallèles, monsieur ?
- Tu me prends de cours, là, Greg ! Je dois avouer que, jusqu’à ce jour, je ne m’étais pas poser la question …
Et Marie de rajouter :
- L’impertinence et l’effronterie sont les propres de la jeunesse.
Mais il était l’heure pour Greg. Il enfila un veston, salua et bye-bye la compagnie.

Radio-Opéra se situe rue de la Casquette quasi au pied du Royal Théâtre. Après quelques ennuis techniques, voici trois mois qu’elle émet à nouveau. Orientée vers la vie culturelle, musicale, théâtrale et cinématographique, elle n’en dédaigne pas pour autant d’autres expressions. Ainsi ce créneau réservé à notre D.J. dans son émission «Musique pour vivre ». Il a choisi aujourd’hui deux albums « phares » qui permettront d’éclairer la nuit pop de ses auditeurs : de Lou Reed, son plus que sulfureux « Rock n’ roll animal » ;  de François Béranger le double album en public. – Pour votre gouverne, Greg et Natacha ont été voir le concert de Béranger au centre culturel de Seraing pas plus tard que vendredi dernier. Géantissime ! -. Son émission est assez bien écoutée, surtout par ceux auquel notre Gouvyon a fait de la réclame. Non mais, sans rigoler, il sait que Radio Basse-Meuse lui rentre dans les pattes avec ses démagos jeux concours. Ici, à l’Opéra, il n’a aucun budget. Il râle sec. Sans dec, va falloir aviser ... Une vague connaissance a même osé lui proposer un poste à la technique sur RBM, non rémunéré bien sûr. « Tu me prends pour un larbin, mec ? »
L’émission se termina à 20h. Il se hâta car il ne lui restait plus que quelques minutes pour gagner le théâtre de l’Etuve. Sur la porte de la petite salle, on pouvait lire sur l’affiche « Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Antonin Artaud. Les textes sont lus par Maria Casarès, Roger Blin, Paule Thévenin et l'auteur. L'accompagnement était composé de cris, de battements de tambour et de xylophone enregistrés par l'auteur lui-même ». Sa place était réservée. Il salua Caroline assise à côté de Conrad, son Jules.
Le texte lui tomba dessus comme une tornade. Il l’avait lu déjà deux fois, in extenso, mais là, avec les acteurs en chair et en os à trois mètres de lui, il était scotché, tétanisé.
 Déjà on annonça  l’entracte. Caroline lui fit un signe de la main indiquant qu’elle allait fumer une cigarette, en haut, sur la rue. Il les rejoignit. Caroline fit circuler un gros pétard.
- Oufti ! c’est au moins du pakistanais.
- Ouais, m’sieur, avec un chouïa d’opium.
Lui vint l’envie d’aller aux toilettes, un pour pisser, deux pour se rincer la bouche. En sortant, il vit une porte avec l’inscription en rouge « Sauna, bienvenue, welcome ! »


Il poussa la porte. Une femme vêtue d’un habit noir diaphane l’accueillit. Jadis, elle avait dû être assez jolie …
- C’est comment votre petit nom, fit-elle.
- … Jean-Baptiste, Jean-Ba.
- Vous vous déshabillez ici , tout en  indiquant une cabine.
Il lui confia tous ses vêtements et noua une serviette autour de ses hanches
L’endroit n’était pas très grand, 30 mètres carré à tout casser. Il était composé de la « bassine » une cuve d’eau chaude où, en-dessous,  mijotait  un feu. Par un système ingénieux, de l’eau froide y pénétrait faisant en sorte que les deux personnes qu’elle pouvait accueillir ne se transformassent pas en écrevisses ou en homards préparés pour dégustation. Ensuite le hammam et le sauna. Un géant à la musculation imposante surveillait le lieu. Il mesurait plus de deux mètres, son crâne chauve rasait tout juste le plafond. Son visage était tout petit, ressemblait à celui d’un poupon et n’allait guère plus grand qu’une main. Il avait l’air complètement stupide -encore faut-il se méfier des impressions hâtives.
Jean-Ba entra dans le hammam. Il fut évidemment saisi pas la forte chaleur. Une personne était blottie dans un coin. Elle de leva, prit une louche d’eau et la versa sur le feu. Ensuite, elle vint se poster juste en face de Jean-Ba et enleva la serviette. C’était un garçon d’à peine 16 ans semble -t-il, au corps glabre magnifiquement proportionné.  Un phallus énorme, mis encore en valeur par une toison pubienne noire à vous couper le souffle, s’offrait maintenant aux yeux de J.B. Le bout du membre se terminait par un long prépuce que l’adolescent ourla lentement laissant apparaître un gland turgescent incroyablement sculpté. Assis sur la banquette lattée, J.B. resta figé, tétanisé. Leurs regards se croisèrent. Après une trentaine de seconde d’un temps qui s’était comme arrêté, l’ado murmura :
- Ca ne t’intéresse pas ? … Hé ! … Tu ne sais pas ce que tu perds.
Il saisit la serviette tombée  à terre et on vit deux fesses rondes, rebondies, bronzées qui s’éloignèrent.
Encore sous le coup de l’émotion, Baptiste entra dans le sauna. Une fille l’avait suivi. Elle était nue, des seins en poires bien mûrs. Elle s’assit à ses côtés,l’étendit sur la banquette. Et caressa doucement son sexe. Elle rigola :
- Dis, donc, elle grossit à vue d’œil ta comète !
Il est vrai que nous étions en 1910   . La comète, dite de Halley, était le sujet de préoccupation de tous les Liégeois. Toutes les conversations tournaient autour de cet astre dont certains prétendaient qu’il allait s’écraser sur Terre et alors arriverait alors la fin du monde. La fille amena les mains de son amant d’un jour sur ses seins. Il la potela. Elle savait y faire et très vite, il déchargea à grand jets jusqu’à en mettre un peu partout.
C’était bon. Pour aujourd’hui. Il alla se r’habilla. En voulant payer, il sortit quelques billets de 100 francs.
- Hé, c’est quoi cette monnaie de singe ? Ce sera 12 francs.
Il est vrai qu’on était en 1910  . Il dégrafa sa gourmette.
- Il n’était pas prévu que je vienne aujourd’hui. Et ceci, ça vous convient ?
La femme fit un signe. La fille de tout à l’heure s’approcha, inspecta la gourmette et acquiesça.
De tout façon, c’te gourmette, il voulait s’en débarrasser, rapport à un amour chagrin.

- Hep !, monsieur, vous oubliez votre casquette !
C’était un couvre-chef assez large en velours vert. Elle lui seyait à merveille.
Il avait recommencé à pleuvoir. Sur la place de l’Université, il croisa un homme, la tête enfoncée dans la bonnette de son imperméable. Il demanda l’heure. Philippe (Phil pour les intimes) répondit :
- 11 h22 … 23h22 … On se connait, non ?
- Possible.
Mais l’homme à la casquette était maintenant déjà loin, vers la passerelle de la Régence.
Maintenant, Philippe se tourne vers nous :
Je ne sais pas si je vous ai déjà causé de l’ado d’Outremeuse.
Voici une histoire bien étrange qui m’est advenue l’année dernière. J’habite dans le quartier Sainte-Barbe qui, comme vous le savez, se situe au pied du pont Maghin. Je viens d’avoir trente, je suis célibataire et il est plus qu’évident que la vie en couple ne me convient pas du tout (c’est pas faute d’avoir essayé). Je n’ai d’ailleurs plus aucune relation quelle qu’elle soit. Je supporte difficilement de travailler plus d’un an à la même place et, de surcroît, il me faut du neuf. Ainsi, j’ai bossé au nouveau musée Curtius, à la nouvelle gare, dite Calatrava trala-la-lère aux Guillemins, à la Médiacité et a c’t’heure au néo-Valdor. J’ai une sainte horreur des bagnoles (et des vélos),  aussi je fais tous mes chemins pédibus ou en bus (dont j’exècre la promiscuité- et j’suis pô l’seul). Chaque matin, je démarre de chez moi via les quais ( des Tanneurs, De Gaulle) > boulevard Saucy ( où je suis né, au numéro 9) > Puits-en –Sock, > pont d’Amercoeur et rue Basse-Wez.

C’est au mois de juin que le rencontrai pour la première fois ce gosse, rue Puits-en-Sock.
«  Nous nous sommes déjà vu à la mer »  qu’il me dit comme ça.
 Possible, j’y vais souvent le week-end ou lors de mes jours de congé quand il fait beau temps.
 «  Blankenberge, vous aimez marcher, seul, le long de l’eau et  mangez des dames blanches aux terrasses »  qu’il continue le gosse ».
 Bien vu !
«  Et sur le train, où vous faites des sudokus, fit-il pour conclure » .
 L’a pas ses yeux en poche, ce moutard.
«  Je vous vois passer tous les jours. Où travaillez-vous, m’sieur » .
 Au Valdor, fis-je.
 «  Moi, j’suis étudiant au collège Saint-Servais »
. O-ho !
 «  J’fais aussi du rugby » .
 C’est pas un sport pour fillettes, bravo, mec !
Le lendemain, je le croise à nouveau sur le pont d’Amercoeur.
«  Aïe-aïe ! J’me suis bien fait arrangé au rugby, un sale coup d’vache lors d’un mêlée. »
Il m’explique que ce n’est pas trop grave mais qu’il devrait suivre des séances de kiné. Son problème c’est que sa mère veut qu’il aille chez une cousine qui est kiné mais que lui, il sait pas la voir, même en peinture.
«  C’est con parce que moi j’en connais une de masseuse…. enfin de kiné, une jeune qui sait y faire mais ça coûte bonbon … ».
Ce p’tit pépère me demande si je ne saurais pas lui prêter 50 euros qu’il me rendrait à la fin de vacances vu qu’il ira  bosser tout un mois au Colruyt. « Faut pas l’dire à ma mère surtout !»
Je trouve son histoire tellement cocasse que je lui refile le billet.
 Deux jours plus tard, rebelote : «  Mon parrain m’avait promis qu’il me donnerait un peu d’la tune mais bernique ! »
Je lui demande combien elle demande la kiné.
«  150 euros pour un premier soin ». Après on verra …
Je lui donne encore 50 euros en lui faisant comprendre que ce sont les derniers. Pas de souci, qu’il me répond «  Et vous tracassez pas, je devrais me faire 700 ou même 900 en août, et puis grâce à vous, je pourrais me réaligner au rugby, merci beaucoup, m’sieur, Dieu vous bénisse, Allah Akhbar qu’il dit en pouffant. »
Deux jours plus tard, rebelote : «  Pas moyen de trouver les 50 roros pour faire la somme à la kiné, misère ! »
J’aime pas trop ça car, par les temps qui courent, refiler du fric à un illustre ado de 14 ans quasi inconnu, c’est plus que louche (si vous voyez ce que je veux dire …) . Mais son toupet me plaît trop.

Si je suis un vrai Liégeois ( mais pas un Principautaire), je suis également un Outre-Meusien vu que, comme dit plus haut, je suis né boulevard Saucy. Autant dire que je ne louperais les fêtes du 15 août pour tout l’or du monde. C’est lors du cortège que je tombai nez à nez avec mon rugbyman en herbe. Il voulut absolument m’offrir un verre et l’on trouva, ô miracle !, une table pour deux. A la serveuse il demanda «  Un verre de bière !». Il me parla un peu de sa famille . Il a un frère cadet, Christian, je crois. Sa mère loue des chambres pour étudiants qui sont tous à l’unif et tous étrangers : Polonais, Russes, etc. Il me demanda où j’habitais, où j’étais né , quel était mon âge. Lui, Jojo – « appelez-moi Jojo comme le font tous mes pote »  est né rue Léopold, sur la rive gauche, un 13 février. Il me faisait rire car il était déluré, ne cessait de me balancer des réflexions salaces sur toutes les femmes qui passaient et encore un peu, je me serais pris d’affection pour lui.
Je ne le revis plus dans le quartier. Ce n’est qu’au mois d’octobre que je commençai à m’inquiéter. Non pas pour le fric, vous vous en doutez bien, mais pour lui-même. Je menai ma petite enquête dans le voisinage et chez les commerçants.
«  Jojo ? Qui est à St-Servais et qui fait du rugby ? C’est pas Jojo, son vrai prénom, c’est Georges. Ca nous change un peu de Kévin et Jonathan, mais quelle idée aussi  d’aller appeler son gosse «  Georges »,  un peu vieillot quand même »
«  Le père de Jojo ? Il travaille dans un bureau d’assurances du côté des Guillemins. C’est pas Désiré son prénom ? »
«  La mère de Jojo. Oui ! Elle loue bien des chambres pour étudiant, rue de la loi. »
Je suis allé rue de la Loi , au numéro 53 . Il n’y avait pas de dame qui louait des chambres aux étudiants. Je suis allé au collège Saint-Servais : il n’y avait pas d’étudiant qui s’appelait Georges et qu’on surnommait Jojo.
Je suis allé rue de Campine au numéro où Jojo m’avait dit qu’il était allé chez une kiné pour se faire soigner des coups reçus au rugby mais pas de kiné, juste une « masseuse « , de celles qui exercent le plus vieux métier du monde …
Je suis allé à la tour de l’adminsitration communale et l’on m’a répondu qu’il y avait bien eu dans le temps une dame qui louait des chambres à des étudiants et dont le mari travaillait dans une agence d’assurances, même qu’il s’appelait Désiré, et qu’ils avaient deux enfants : Georges et Christian. Mais que cela faisait belle lurette qu’ils n’habitaient plus là…
C’est depuis lors que je lis, en boucle, tous les bouquins de Georges Simenon. Sans doute pour tenter de retrouver mon ami.

                                                                                                        Jean Catin, mai 2020


                                                    Chapitre trois

- Hé, Sébastien, par ici !
C’est Martha qui vint de crier. Elle est sur le pas de la porte de sa demeure au Mont-Saint-Martin. D’une main elle indique l’intérieur du logis.
Sébastien vient d’agripper son ami André par la manche. Tous deux pénètrent dans la maison. On ferme la porte. Dehors ce n’est que bruit d’épées, de lances qui s’entrechoquent, de hurlements.
Sébastien montre un gros meuble.
- Poussez avec moi !
On saisit le bahut comme on peut. Ils sont là, les deux fugitifs Martha et son fils Bernard à ahaner. Un bruit de fracas sort du mastodonte.
- Ma vaisselle !
Martha a placé une main tremblante devant la bouche. Mais le gros meuble est maintenant contre la porte, fortement secouée par des inconnus. Ca frappe, ça tambourine, ça injurie, ça menace. Puis cela s’apaise, mais toujours ce vacarme, ces cris venant de la rue.
- Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ! s’exclame Sébastien en s’effondrant sur une chaise
- Ah non, pas de ça chez moi !
- Pardon, Martha !
Les deux hommes sont blessés. André à l’oreille qui semble même être à moitié arrachée. La maîtresse du lieu a ouvert une bouteille de vieil Armagnac, elle a fait boire une bonne gorgée au blessé puis essaie de cautériser la plaie et voici la tête de l’homme entourée d’un linge qui part du sommet du crâne jusqu’au menton. Son ami est blessé à l’épaule droite et à la cuisse. L’infirmière improvisée soigne tout cela comme une pro.
Dans la cour, l’est un puits. A trois mètres de profondeur, il existe une sorte de chambre de visite ; c’est l’entrée d’un tunnel qui mène tout droit à la basilique Saint-Martin toute proche. Deux hommes pourraient s’y tenir accroupis. Le premier à y descendre est André, en espérant que la chaîne tienne le coup  … Ca y est.
- A toi, Sébastien !
Martha et Bernard l’assistent dans sa descente. Ouf ! Voilà une bonne chose de faite.
Les deux chevaliers ont eu juste le temps de raconter le pourquoi de leur présence dans le quartier. Ce matin, le peuple de Liège s’est révolté. Il s’en est pris à la noblesse. Au début, cette dernière avait le dessus mais des rebelles venaient de tous les coins de la ville si bien que les seigneurs durent reculer : ce fut la débâcle et sans doute l’hécatombe.
Soudain des bruits à l’étage, on déplace des meubles et voilà qu’en descendent trois hommes, poignard à la main.
- Où sont-ils ?
- Qui ?
- Deux hommes sont rentrés ici.
Sans frémir, Martha enchaîne :
- Oui, deux des vôtres, ils sont montés là-haut car ils voulaient savoir où donnait l’arrière de la maison.
Elle a l’air de les convaincre. Depuis un moment déjà, ça sent le brûlé comme quand il y a un incendie.
- Que se passe-t-il dehors, messieurs ?
Les hommes se regardent.
- Ce n’est rien, l’affaire est réglée maintenant, nous avons fait rôtir quelques gens de la noblesse. On a  embroché le cochon, il rissole à l’église.
Ils s’esclaffent tout en dégageant le vaisselier qui obstruait la porte. Ils menacent :
- Restez ici sans bouger. Vous êtes confinés ! On va venir vous interroger à notre façon pour tirer cette histoire-là au clair.
Ces brutes s’en vont. Marthe et son fils Bernard se regardent. Ils n’en mènent pas large.
Il faut agir. Bernard a déjà décidé : il va entrer dans le tunnel, gagner la basilique pour demander de l’aide.
Voilà, c’est fait : Bernard est devant l’entrée de la galerie.
- Prends cette lampe à huile, lui a dit sa mère.
- Pas la peine, elle me gênera plus qu’autre chose.
Il connait ce souterrain depuis qu’il est môme. Avec les gosses du quartier, il l’a emprunté un nombre incalculable de fois, le plus sublime des jeux. Au bout de quelques minutes, progressant à quatre pattes comme une taupe, le voici arrivé dans le sous-sol de la collégiale Saint-Martin-In-Légia. Il pousse une porte cloutée et arrive dans la crypte. Tout est bien changé depuis la dernière fois … Il lui semble entendre des voix … La chapelle, la sacristie, décidément tout est différent. Il s’ébroue comme le ferait un cheval. Que se passe-t-il donc ? Son esprit troublé viendrait-il du fait, qu’arrivé au bout du tunnel, se relevant un peu trop brusquement, il s’est cogné le crâne contre le plafond même qu’il a vu trente-six chandelles ? Le voici dans la nef. Il reconnait à peu près l’ensemble, les vitraux, oui, mais il en est de nouveaux… Sorcellerie ! Il entend de la musique mais où est l’orchestre ? Sorcellerie !  Il voit comme d’étranges bougies rondes ou rectilignes qui éclairent çà et là. Qu’est-ce ? Sorcellerie ! Des gens sont attroupés devant de hauts panneaux où sont apposées des gravures montrant une église en flamme. Il la reconnait : c’est … son église, celle-là même où il se trouve. Sorcellerie ! Un homme habillé d’un drôle de costume s’approche de lui :
- Vous avez l’air tout perdu, jeune homme. Tenez, prenez ce petit ouvrage que j’ai réalisé à l’occasion du 700 è anniversaire.
En vérité, Bernard n’a pas compris un traître mot de ce que cet homme singulier vient de lui dire. Ou si peu. Tous ces gens, si étrangement vêtus, sont à coup sûr des étrangers. Des Romains ? des Espagnols ? Sorcellerie ! Bernard feuillette le livre. Sur la couverture, il voit : « 1312, Le Mal Saint Martin ». Et dessinée : la collégiale … en feu. Sorcellerie ! Il sent ses jambes qui se dérobent sous lui. Il s’éloigne de tous ces sorciers, s’assied sur une chaise inconnue, prend sa tête dans les mains, ferme les yeux. Son cœur bat la chamade. En feuilletant le livret, il a cru voir quelque chose de fantasmagorique ; il le reprend, à la page 42. Il ne s’était pas trompé : il voit  cette même église où il se trouve maintenant avec tout autour les maisons de son quartier, - telle une mère poule entourée de ses poussins -, mais comme si tout cela était vu … oui, du haut du ciel, exactement ce que doit voir un oiseau – ou un ange, ou un démon -. Sorcellerie !
Oui, vous l’avez deviné, Bernard a vu … une photo et qui plus est, aérienne, lui le jeune Liégeois du 14 ème siècle. Imaginez le choc. Blême, il se précipite vers l’entrée de l’édifice. Il faut fuir ce cauchemar et à toutes jambes encore !  Dans une minute, dans vingt secondes s’il court, il sera chez lui. Arrivé sur le parvis, il voit passer, aussi rapides que des flèches, dans un boucan d’enfer, des charrettes étranges sur d’impressionnantes roues noires. Sorcellerie !!!  Il s’effondre, inconscient, sur les marches de la basilique.

Quand on travaille en binôme, c’est toujours Audrey qui conduit l’ambulance de la Croix-Rouge. 1. Parce qu’elle aime ça. 2. Parce qu’elle adore être la cheffe. Notez que cela ne me dérange pas. On s’entend bien, Audrey et moi, le courant passe bien. Ne vous méprenez pas, ce n’est pas ce que vous croyez. D’ailleurs, la direction de la Croix-Rouge a horreur du love-love entre deux collègues et si c’est le cas, elle casse. On nous avait appelé pour un ado, tombé dans les pommes  à l’église Saint-Martin. Evidemment, quand nous sommes arrivés, des personnes avaient déplacé le corps, l’avait posé sur un véritable lit constitué de vêtements, de coussins et même deux nappes d’autel. Faut pas ! Faut laisser le corps tel qu’il est sans le bouger et lasser faire les pros. Bon enfin, passons. Dans l’ambulance, alors que le blessé recevait les premiers soins et était placé sous masque respiratoire, Audrey a dit :
- Ouche ! On dirait qu’il est déjà plongé dans le coma.
Dans ces cas-là, nous devons opter pour l’hôpital le plus proche. Ici nous avions le choix entre la Citadelle ou l’hôpital Saint-Joseph. Mais ya quand même pas photo, le plus proche, c’est St-Jo.
- Michel, prend le volant, je préfère rester près de lui.
Eh ben dis donc, comme quoi tout arrive dans la vie. D’un côté, c’est normal : 1.elle a fait trois ans de médecine ; 2. Elle est la plus ancienne de nous deux dans la boutique.
Nous amenons notre patient aux urgences. Il est entre de bonnes mains. A signaler pour notre rapport qu’il n’avait aucun papier sur lui, était vêtu de haillons, sans doute un sdf.
Audrey est appelée immédiatement à la centrale rue Darchis. Elle viendra me chercher dans une petite heure. J’en profiterai pour aller dîner à la cafèt, ça me changera de mes tartines.



- Ah, monsieur, vous qui connaissez certainement la maison, pensez-vous que la cafétaria est encore ouverte ?
C’est une jolie jeune femme qui vient de poser la question à un infirmier de la Croix-Rouge. Elle porte sur le dos une guitare blottie dans une housse brune.
- Il est 13h30, vous avez encore le temps 30 minutes. Mais …mais n’êtes-vous pas la chanteuse Andrée Simons ?
- Ouaip, pour vous servir, enfin façon de parler.
- Savez-vous que je suis un de vos fans. J’ai assisté à votre concert samedi soir au Trou Perette. Génial !
- Merci !
Les voici au self-service. Ce sera une choucroute pour Michel et un boulet-frites pour Andrée. Arrivé à la caisse, notre infirmier dit « je vous offre votre dîner ».
- Trop aimable ! … Mais cela ne vous donne pas le droit de me draguer comme un beauf ’, ça, je connais et je m’en passe bien.
Bianca, la caissière fait un geste du bras et de la main qui veut « là, c’est bien envoyé, mon pote ! »
Les deux se sont installés à une table. Ils papotent.
- J’ai acheté votre dernier disque «  André Simons chante Brassens ». Le critique dans «  La Meuse » avait vu juste : «  C’est tout simplement flamboyant ».
En réalité, Michel n’a pas acheté le 33 tours mais promis-juré, dès ce soir, il ira le chercher chez Caroline Music.
Le repas terminé, Andrée regarde sa monte : 13h50.
- Ca vous dirait si je chantais quelques notes là maintenant ? En guise de répète pour le mini-concert que je donne dans un véritable marathon samedi aux Caves Mosanes en Hors-Château, au Café Molière place du marché et au Cirque Divers.
« On la connait, c’est une femme
Sa vie s´écoule sans humeur
Sans joie, sans colère et sans drame,
Marie de Grâce-Berleur
Depuis qu´un homme l´a fait sienne
Pour le pire et pour le meilleur
Elle attend que le meilleur vienne,
Marie de Grâce-Berleur »
(…)
La voix cristalline a retenu l’attention de quelques personnes qui quittaient le réfectoire. Elles sont sous le charme et applaudissent.
En rougissant un peu, la chanteuse les remercie par ces mots :
- Savez-vous comment se nomment les habitants de Grâce-Berleur ?  … les Gracieux-Berlurons.
Eclats de rire.
Une religieuse tout en blanc fait partie des spectateurs. Michel l’interpelle :
- Comment avez-vous trouvé sa chanson ma sœur ?
- Quel délicieux dessert !

Elle, c’est sœur Aloysia, une des religieuses de la congrégation dite de Saint-Charles Borromée. Elles ne sont plus qu’une dizaine dans leur couvent situé là tout près de la clinique, rue de la Légia. Jadis, elles étaient une armée à œuvrer comme infirmières, aides-soignantes et ce gratis pro déo, à part le lit, le linge et le couvert. Du haut de ses quatre-vingt ans bien sonnés, elle circule d’un pas assuré sur les six étages de l’immeuble, sans compter le -1. Elle est plus connue que la Mère supérieure. C’est un p’tit bout de femme joviale, charismatique qui est capable de remonter le moral au plus désespéré des patients en cinq minutes chrono. Sa devise, elle la distille, çà et là, avec son délicieux accent flamand limbourgeois : « Ce n’est pas la peine de se plaindre, c’est encore plus pire ». Elle ne sait pas encore qu’elle va bientôt mourir à la suite d’une mauvaise chute dans un escalier.

- Bonjour, monsieur le commissaire Vogelpick
- Ah ! Sœur Aloysia, je vous cherchais. Mais inspecteur, pas encore commissaire, hu-hu-hu !
- Ach ! c’est kif-kif bourricot ! Vous venez voir votre épouse, je suppose.
La conjointe de l’inspecteur venait d’être opérée du crabe .
- Elle va de mieux en mieux, Dieu merci ! Elle aimerait le passage de l’aumônier.
- Savez-vous que nous avons deux aumônières superbement efficaces ? Je m’en occupe encore avant ce soir.


Le policier et sa compagne habitaient dans un appartement situé rue Pied-du-Pont-des-Arches. La vue était  des plus agréables : celle du plus ancien pont Liégeois, Outremeuse, les clochers de ses deux églises, plus loin la forêt d’Ardenne, les hauts plateaux de l’Est. Le policier était spécialisé dans des enquêtes de mœurs, non que ce fut une charge officialisée, mais il s’y montrait tellement fin limier qu’il ne serait jamais venu à quiconque de lui marcher sur les plates-bandes. Il était sur une investigation assez cocasse comme nous le verrons un peu plus loin.
Sa voiture était en réparation depuis deux jours aussi il empruntait les bus. En attente au carrefour Fontainebleau, il se remémora la tuerie qui avait eu lieu là, juste à quelques mètres, en septembre 1944 lors du retrait de l’armée allemande … ainsi que ces prisonniers russes venus des hauteurs de la Hesbaye en novembre 1918 qui avaient trouvé refuge dans ce quartier si accueillant. A Hocheporte, il revit encore en pensée l’hôpital des Anglais, l’imposante école communale du début de la Montagne Sainte-Walburge. Il se souvint aussi du cadran solaire apposé sur une habitation de la rue Fond-Saint-Servais datée du XVI ème siècle (il  y était né), de l’Académie des Beaux-Arts de la rue des Anglais où il résolut deux affaires particulièrement sulfureuses. Et puis ce fut la plongée, en tramway, vers la Place Saint-Lambert. A l’aubette, il y acheta des cigarettes Boules Nationales, les journaux La Meuse et la Gazette de Liège. Il put y lire en date du lundi 15 juillet 1935 quelques titres accrocheurs : « Un coup de grisou au charbonnage de l’Aumônier. 8 mineurs atrocement brûlés, 4 d’entre eux sont déjà succombés », « Poussée par la haine ou la folie, une femme tue son voisin de deux coups de poignard », « Le départ de la Marche autour de Liège devant les bureaux de la Gazette de Liège, 32 rue des Guillemins ».
Arrivé sur la place du Marché, il s’attarda mine de rien autour du Perron ensuite il franchit la porte du café « A Pilori ». A l’étage, il pourrait tout à son aise surveiller le fameux monument liégeois. Depuis presqu’une semaine,  des commerçants du Grand Bazar, ceux de la rue Léopold ainsi qu’en Feronstrée se plaignaient de vols répétés commis par deux gamins d’une petite dizaine d’années. Les deux voleurs étaient facilement reconnaissables : toujours la même chemise à carreaux, des culottes courtes retenues par de la ficelle ; l’un d’eux portait de grosses lunettes noires aux verres comme des loupes et l’autre affichait une vilaine tache de « beauté » brune sur la joue droite qui descendait même jusqu’au cou. Le plus comique dans l’histoire c’est que nos deux gaillards avaient élu domicile à l’intérieur du Perron. La nuit venue, et même en plein jour, ils grimpaient sur une des vasques de la fontaine et ouvrait une petite porte qui donnait accès à l’intérieur. Ce soir, épaulé par deux collègues,  Vogelpick allait les serrer. Il était passé 20 heures, il commanda un pain perdu accompagné d’un bon verre de bière Piedboeuf brune (peu alcoolisée, 3,7%).

- Mais qu’est-ce que c’est que ce machin-là ?
- C’est l’église Saint-André, béotien ! répond une jeune fille.
L’inspecteur s’est levé. Par la fenêtre ouverte de l’auberge, il a vu passé quatre adolescents. C’est vrai que St-André est assez étrange. On voit ce dôme de loin, déjà au niveau de l’Opéra. Il en jette. Il est passablement bizarroïde, décalé. Ceux qui ne l’ont jamais vu, les touristes par exemple, se disent peut-être, eux aussi, en l’apercevant pour la première fois : «  c’est quoi ce machin-là ? ». Mais si cet édifice disparaissait comme par sorcellerie, pour les Liégeois, la place du Marché ne serait plus la place du Marché. Les ados sont maintenant à l’intérieur et poussent à l’unisson un «waouww ! C’est trop génial ! ». Accroché à 36 mètres de hauteur, un câble relie une boule métallique de 32 kg. La sphère oscille dans un balancement sans fin à raison de 16 secondes ½ par résolution. Sur le sol est dessinée une horloge qui va de 0 heure à minuit. Deux plots sont déjà tombés. C’est le pendule de Foucault qui prouve que la Terre tourne bien autour de son axe. On a sorti les appareils photos, les caméras, les smartphones, ça crépite à tout va.

Marianne est également présente à l’exhibition. Elle a vingt ans, un physique assez quelconque ; elle n’a pas des tonnes d’amis, encore moins de « petit ami » ; c’est une de ces personnes que les copines appellent « l’autre ». Elle est étudiante en section bibliothécaire-documentaliste rue des Croisiers. Le pire, c’est qu’elle est atteinte d’une timidité maladive. Un psy lui avait conseillé le théâtre amateur. Total la pièce « 8 femmes », interprétée par une troupe toute aussi amateur, avait failli capoter à cause d’elle car elle fut prise de panique lors d’une scène importante (disons-le tout net, le succès espéré de la pièce avait capoté par sa faute, point/barre). Ses parents, bien conscient du problème, lui avaient suggéré d’être guide nature. Elle choisit plus modestement : guide touristique. Marianne adore sa ville. Le thème de sa promenade est « les ponts de Liège ». Le lendemain, elle va emmener onze personnes inscrites pour cette visite tout compte fait assez originale. Parmi eux se glisserait un illustre inconnu chargé de rédiger un rapport à la Ville.
Ravi de cette visite inattendue à l’église Saint-André, il est temps pour elle de regagner son studio place Sainte-Barbe (très insolite, cette place). Empruntant la charmante rue Neuvice, elle arrive sur le plus ancien pont de la cité. Elle se remémore alors quelques point forts qui étayeront son parcours de demain. Le pont Atlas, autrement dit le pont de Coronmeuse, rebaptisé en mémoire du nom du remorqueur qui, en 1917, transporta clandestinement vers la Hollande des liégeois qui refusaient d’être enrôlés dans l’armée prussienne.
« Le 6 août 1914, au nord, une formidable détonation retentit : une gerbe de matériaux s’éleva : c’était une partie de l’armature du pont Maghin qui sautait ! Il était 9 heures 15. Dans les rues, il ne restait plus bientôt plus que quelques rares passants marchant en hâte le long des maisons. Plus de tramway, plus de véhicule d’aucune sorte, une ville presque déserte. Les magasins avaient baissé leurs volets ; les habitants s’étaient réfugiés dans les caves ».
Marianne continue sur sa lancée, elle récite tout haut : « Le 21 février 1409, La Meuse, gonflée par l’apport extraordinaire de ses affluents, lança ses flots jusqu’à la porte de l’église Saint-Lambert. Le vieux pont des Arches de Réginald, malgré plus de trois siècles d’existence, cette fois ne résista pas à la fureur des eaux et s’effondra emportant avec lui des hommes et des femmes. »
« Le 16 décembre 1947 : les essais du Pont des Arches ont été concluants. Il sera ouvert jeudi à la circulation. Il a subi le passage à pas d’homme de 600 tonnes  de charge constitué de dizaines de camions, d’automobiles.
Presque seule sur le pont, une sorte de fièvre la gagne : « on peut lire dans la presse de l’époque, le 14 mars 1900. Dans le courant de l’été dernier, nous avons signalé plusieurs fois la méchanceté des gamins, qui, du haut des monts, faisaient pleuvoir sur les bateaux des projectiles de toutes sortes. Ils avaient choisi la Passerelle de la Régence comme théâtre de leurs exploits. » C’est notre passerelle Saucy.
Elle continue de plus belle : « La Meuse », lundi 10 juin 1963.Cinq ans après le début des travaux, le Pont-Neuf se termine. Sur la rive gauche, un gratte-ciel de 50 étages ,113 m de haut. Quelques mois plus tard, ce Pont-Neuf sera baptisé Pont Kennedy, l’Europe occidentale ayant été subjuguée par le charisme du président assassiné, porteur de l’American way of life ».
Et encore : « 6 juillet 1964.Surprise au conseil communal : pourquoi ces croix à l’entrée du pont de Commerce (pont Albert) ?  Plusieurs conseillés furent étonnés d’apprendre qu’il s’agissait  d’une œuvre d’art. La décision de créer cet ensemble de croix a été prise avant la guerre. Notre guide n’oubliera pas de louanger le pont de Fragnée le plus fringuant de tous, le plus emblématique.
Et demain, pour terminer sa visite elle lira un poème de son cru :
« Le ciel est bleu au-dessus du Pont de Fragnée,
Il devient orangé au-dessus des voiles du Pont Albert,
Puis pourpre, vermillon, bistre au-dessus du Pont Kennedy
Sous la pluie ;
Gris fer au-dessus de la Passerelle,
Rose, bleu de Prusse au-dessus du Pont des Arches
Dans le clair de lune ;
Ocre jaune, outremer, gris anthracite au-dessus de Maghin
Sous la neige ;
Rose orangé, bleu sombre et jaune citron au-dessus de l’Atlas,
Et violet au-dessus du Pont Simenon,
En coup de vent. »
Osera-t-elle balancer cette phrase : tout Liégeois se doit régulièrement de traverser à pied au moins un des ponts de sa ville sinon cela sert à quoi d’y habiter ? !
Demain, tout ira bien, elle en est certaine.

- Mademoiselle, voyez-vous même, Saint-Barthélemy a quatre clochers.
 Un homme assez âgé est juste sur le coin du pont des Arches et du quai des Tanneurs. Il sent … le vieux et la bière. Marianne regarde vers collégiale. Elle devrait passer son chemin mais a le cran de répondre
-  Si vous marchez quelques pas, là, le long de la Meuse, vous constaterez vite qu’il s’agit une simple illusion d’optique.
« Illusion d’optique ? … qu’est ce qu’elle en sait donc cette pimbêche ».
 Marianne est déjà loin.
Le vieux monsieur fait quelques pas comme indiqué et constate, effectivement, que Saint Bart n’a que deux clochers (ce qui n’est déjà pas mal, notez). Son beau rêve s’est évanoui. Il n’est pas content du tout. Il est vrai que la nuit aidant, que la brume qui est tombé sur le fleuve aidant,  sans compter les bières, il eut pu croire que l’église avait quatre clochers. Notre homme termine ce qu’il appelle « la tournée des grands ducs ». Il sort de chez Randaxhe où il a bu une CTS, chez Toussaint un Jup, au « Building » de la place St-Léonard un scotch ( le moins chez de la ville : 2euros50 avec fromage), une bière au « Le Légia », etc, etc,  si vous remontez dans le temps …Un homme normalement constitué alterne ses breuvages houblonnés par un café ou une eau pétillyante, lui pas. Bon , c’est pas tout ça mais comme il se sent un tantinet plombé, il décidé de regagner ses pénates. Hic !


Il y a eu un grand boum. Pas un grand-grand mais un  boum quand même. Même que je me demande si l’immeuble n’a pas tremblé … un peu. «  Tu habites le plus moche immeuble de la ville la Liège »  qu’elle me dit mon amie Chloé . J’ai regardé l’heure : 6h08. Le ciel est orangé. J’ai allumé la radio,  mais il n’y a que de la musique. D’ailleurs, maintenant,  il n’y a plus rien du tout. Sur Facebook, j’ai lu «  attentat terroriste », « une des centrales nucléaires de Tihange a pèté » à moins que ce ne soit « une bombe sur l’aéroport de Bierset ». A vous de choisir … D’ailleurs maintenant, il n’y a plus rien du tout …
L’air est infect à respirer : ça sent la poussière de charbon. Purée, j’vais crever ! Le Delhaize vient de fermer. J’ai été faire quelques courses rue Saint-Séverin : pain, fromage en tranches, compote de pomme, yaourt, …

Plus tard : toujours rien à la radio, à la tv, sur internet qui est inaccessible. Maintenant c’est plus simple : il n’y a plus de courant. Que faut-il faire ? Je file au bistrot« Aux Portes de Liège » rue Sainte-Marguerite. C’est Philo la serveuse, elle va fermer mais propose de me servir un verre en vitesse. Ya une dizaine de personnes dont la moitié déjà bien entamés. Comme de juss’, tout le monde à son avis, en gros les mêmes déjà énoncés plus haut. Des hélicoptères  tournent au-dessus de nous, des drones itou, des ambulances, des pompiers, des flics qui filent-filent-filent … Des gens qui courent ici et là, paniqués, à Fontainebleau deux accidents de bagnoles. Bref : la pagaille générale. En rentrant chez moi, je me pose de nouveau la même la question : que faire ? Je ne vais tout de même pas aller chez un de mes frères qui habite à Ans ? Non, je serais dans ses pieds plus qu’autre chose.

Un peu plus tard : J’étais un peu sonné et de toute façon, il fallait que je fasse le point. Un seul remède : une bonne sieste qui a duré deux heures et demi. Malgré la chaleur moite ambiante, j’ai fermé toutes les fenêtres pour respirer le moins possible cet air infect. A mon réveil, j’ai commencé à saigner du nez ; faudrait dire pisser. Toc-toc-toc il fait mon pif dans le lavabo. Je me suis rappelé que le miel est un bon cicatrisant : total : je me promène avec des tampons d’ouate dans le pif. La tronche ! Sans compter que mes lèvres se crevassent et que de grosses larmes (qui ne sont pas uniquement de tristesse) me coulent des yeuses. Vu qu’il me restait à peine 20 euros d’argent en poche, je n’ai pas pu ramener tout-à-l’heure que peu de course (impossible de payer avec sa carte, le système ne répond plus). Dans mon quartier, tout semble fermé, faut que j’aille au centre-ville. Les rues sont désertes comme elles le sont un jour férié. Un magasin rue de la Casquette. Chocolat, pain d’épice, biscottes, quelques cannettes de bière. Pour cacher mon pif enrubanné et ne plus avaler cet air pollué, j’ai mis un masque en papier comme du temps de la pandémie du Covid 19. Quelques braillards dans les rues rendent l’atmosphère encore plus glauque. Au coin de la rue Volière, je me fais abordé par deux types qui saisissent mon sac de course et s’en vont le plus calmement du monde. Je leur crie : «  Hé, mais ne vous gênez pas ! ». L’un d’eux me répond : « Oh, ta gueule, hein toi, pépé ! ». Je n’ai pas demandé mon reste, courageux comme je suis …

Plus tard : j’ai mis des piles dans une vieille radio portative. Sur la rtbf, de la musique et une annonce toutes les dix minutes que je résume : « le mieux est que vous restiez chez vous. N’encombrez pas les rues, ne partez pas ailleurs car tout est bloqué et c’est partout pareil. Merci de rester à l’écoute … ». Brefle : 1. On nous laisse en plan. 2. Rien mais absolument rien n’a été prévu. Faisons le point : un voisin a laissé une dizaine de Jupiler dans le couloir (merci voisin). J’ai une bouteille de whisky Four Roses, un cubi de vin rouche, de quoi assurer pour un temps…

Plus tard : encore une explosion. Cette fois l’immeuble a tremblé. Le ciel est tout orangé, il fait chaud et moite, total je me promène à poil dans l’appartement. Pas ou peu de bruit autour de moi comme si tout le monde était fichu le camp. Je picole doucement mais sûrement.
 Alea jacta est !
 A Dieu vat !

Encore plus tard :
- Est-ce que vous diriez qu’une louche de cuisine est grande ?
- Non.
- Est-ce que vous diriez qu’un éléphant est grand ?
- Oui.
- Est-ce qu’un homme est grand ?
- ! …
°°°°°°°°°°°°°°°°
- Est-ce long de parcourir cent mètres à vélo ?
- Non.
- Et de parcourir dix kilomètres en auto ?
- Non.
- Et quinze kilomètres, vingt kilomètres, vingt-cinq kilomètres ?
- Non.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
- Est-ce qu’une cabane sans étage est haute ?
- Non.
- Est-ce que l’Empire State Building est haut ?
- Oui.
- Est-ce que dix kilomètres en hauteur c’est haut ?
- C’est déjà haut.
- Et vingt, vingt-cinq kilomètres ?
- ! …
Eh bien, vingt, vingt-cinq kilomètres en hauteur, c’est pour nous le néant.

°°°°°°°°°°°°°°°°
- Diriez-vous qu’un asphodèle jouit d’une longue existence ?
- Non.
- Et une tortue des Galapagos ?
- Oui. Elle peut vivre plusieurs siècles.
- Est-ce que la vie d’un homme est longue ?
- ….
C’est tout
Boum !

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                                              Liège puzelé

                                                                  


                                                           Chapitre quatre

Je ne sais pas si je vous ai déjà causé d’un de mes aïeux. Il s’appelait Evariste Finck. La famille provenait de la région de Bastogne puis essaima sur le haut plateau ardennais de Gouvy. Je subodore qu’il fut le premier à avoir ouvert une friture (aujourd’hui on dit friterie) à Liège. Voici, en quelques mots, son parcours pour le moins insolite. Ceci est une exclusivité qui démontre, une fois pour toutes, urbi et orbi, que l’origine de la frite est bien liégeoise.
En ces temps-là, si l’église Saint-Paul était déjà collégiale, elle n’était pas encore cathédrale. En ces dernières années du 18 ème siècle, Liège n’avait plus de cathédrale. Saint-Lambert, un des édifices religieux les plus remarquables de tout l’occident chrétien, avait été rasé par la révolution liégeoise, jumelle de sa  sœur française ; la cathédrale fut démolie, démontée pierre par pierre par ses fils, des Liégeois aussi vandales qu’iconoclastes. L’église Saint-Paul , elle, avait été réduite en une écurie, un abattoir, le cloître servant d’étables (si vous ne me croyez pas consultez sa page Wikipédia). Mais en 1805, Saint-Paul était redevenue lieu de culte. Un beau jour de février 1806, Evariste Finck décida d’ouvrir une gargote au lieu-dit le Tournant-Saint-Paul qui, comme le nom l’indique, se situe juste à côté de l’entrée du saint lieu. Il eut l’idée - géniale ! - de cuire des pommes de terre découpées en bâtonnets qu’il plongea dans de la graisse de bœuf, agrémentée de bouts de lard  (les liégeois en sont friands). Et oh merveille !, non seulement c’était bon mais succulent. Mais pourquoi à cet endroit ? Mon mien aïeul était du genre catholique modéré, sauf que le hic, c’est qu’il avait eu un démêlé, qu’il jugea sérieux, avec le prélat de l’église Saint-Paul à propos d’un baptême, semble-t-il. Tiestou comme une bique et de surcroît très rancunier, Evariste se résolut à faire « enrager le bazar » (ce sont ses propres mots). En effet, désormais, les effluves des fritures arrivaient en dedans de l’oratoire au grand dam du Monseigneur en question et de certaines de ses paroissiennes dont les vêtements, au sortir des offices, empestaient, non point l’encens, mais le fumet de lard, la graisse de friture.
En moins d’une semaine, partout à Liège, on chanta les louanges de l’enseigne « A la frite Finck ». On afflua de partout pour goûter à ce mets nouveau. L’on faisait la file devant sa friture ouverte de 11 h jusqu’à après 7 heures de relevée soit à 19h pour le Salut du soir. Le Prélat porta plainte auprès du Mayeur Michel-Laurent de Sélys Longchamps. Peine perdue, le Baron était un des clients impénitents de la gargote. La friture continua à connaitre un succès phénoménal. Deux ans plus tard, fortune faite, le sieur Finck ferma boutique, et s’en alla Dieu sait où (il était célibataire). Et pour cause, il avait vendu son commerce à prix d’or à un Flamand mais emporta avec lui le secret de l’huile « miraculeuse ». Le nouveau propriétaire ne fit pas long feu au Tournant Saint-Paul. Ne croyez pas que la recette tomba dans l’oubli ; elle ressortit, toujours à Liège, un an plus tard. Nous y reviendrons …




Pour l’instant, restons dans le quartier, à quelques mètres seulement, au numéro 6 place Saint-Paul, pour être précis, mais neuf décennies plus tard, où un certain Alfred Gouvy a ouvert un commerce à l’enseigne du « Comptoir des inventions nouvelles » (cela ne s’invente pas !). Le sieur Gouvy n’a absolument aucune idée de l’origine de son patronyme (à vrai dire, il s’en fiche un peu). Vient-elle de ce village de l’Ardenne belge nommé Gouvy ? Interrogé à ce sujet, il vous répondra à coup sûr : « première nouvelle ! ». Par contre, il sait pertinemment bien qu’un certain Louis-Théodore Gouvy fut compositeur de musique classique français pour avoir lu son avis de faire part dans la « Gazette de Liège » datant du 19 juin 1898, c’est assez-dire de ce matin. Il sait également, toujours par le journal, qu’un autre sieur Gouvy fait de la politique du côté de Verviers.
 Notre Alfred, la trentaine bien sonnée, est encore toujours célibataire mais fiancé, 1 mètre 71 pour 86 kg, une petite bedaine, moustache, barbiche, le crâne de plus en plus dégarni. Il est affable, jovial. On le voit rarement sans, qui un cigare, qui un cigarillo au bec, enpufkinant ainsi son entourage.
Venez ! nous allons un peu le chambrer.
- Bonjour monsieur Gouvy !
- Bien le bonjour à vous, m’sieurs dames !
- Quel beau vélocipède que vous avez là en vitrine !
- Oui da ! Et liégeois cô por ! C’est le tout dernier de chez Saroléa.
- Oui, certes, mais il n’a pas de frein torpédo.
Notre homme se gratouille la barbiche :
- Par contre, ce sont les tout nouveaux freins à catins, oups ! pardon, à patins.
- J’avais compris ! Hé ! il n’a pas de changement de vitesse …
Il en faut plus de dérouter notre commerçant :
- Ah, si vous voulez un vélocipède de course, je puis également vous le fournir … à très bon prix par ailleurs.
- Je n’en doute pas, monsieur Gouvy. On n’a pas encore mis au point l’usage de la dynamo, ce me semble.
Sieur Gouvy, qui est loin d’être un ignorant, réplique du tac au tac :
- Ah-ah-ah ! Cet engin sur roues est, comme vous le dites si bien, de la véritable dynamite !
(Une voix intérieure dit : mais arrête donc de charrier ce brave homme !)
- Et à part ça, auriez-vous des nouveautés à nous proposer.
Notre négociant, qui vient d’être quelque peu bousculé par nos propos acerbes, n’en demande pas tant  :
- Et comment, c’est la particularité de ma maison. Voici d’abord le JohnBull, le canif le plus approprié pour la poche …oui vous pouvez ouvrir …0,60 centimes celui à une lame, 1 franc le petit modèle à 4 lames ou alors le grand modèle toujours à 4 lames pour la modique somme de 1 franc 50.
- Hmmm ! pas mal, pas mal, mais je suis déjà servi. Quoi d’autre ?
- « La Caisse d’Epargne Magique ». Ce précieux objet enferme et enregistre les dépôts. Cela s’ouvre automatiquement quand il y a une somme de vingt-cinq francs en pièces de 50 centimes, pas avant.
- Hum ! mais qui se sert donc de ces caisses ?
- La réponse est simple : Tout le monde ! Un proverbe anglais dit : « Conservez des deniers et la livre sterling viendra d’elle-même ! ». Cette petite caisse magique conserve mieux les petites économies que vous ne le pourriez le faire vous-même et rappelle que le seul vrai chemin de la richesse c’est l’Epargne ! l’Epargne ! l’Epargne !
- Ce n’est pas faux ! Quoi d’autre ?
- J’ai gardé le meilleur pour la fin. Le Porte-Feu Comète. Un appareil tout nouveau produisant le feu et la lumière automatiquement. Au moyen d’une simple pression, on obtient une flamme très éclairante et ayant une durée facultative. Jamais il n’y a de raté. 1 franc 50. Avoué …
- Ecoutez, mon brave, je n’ai pas mon portefeuille ici sur moi mais sachez que vous aurez ma visite sous peu.



- Z’auriez pas une p’tite pièce, m’sieur-dame ?
C’est un grand échalas, mince comme un papier de rizla +, qui vient de poser cette question.
« Mais je le connais, ce gaillard. Ne serait-ce par Jean-Henri ? » Et comme de juss’, c’est bien lui. Cependant, n’ayant point reçu de réponse favorable à sa demande, il est déjà loin, le Jean-Henri, presque sur le boulevard d’Avroy. Tout Liége le connait ! Le bonhomme mesure pas loin d’un mètre nonante, maigre comme un clou, portant éternellement un vieux costard tout élimé, une fine écharpe trouée à place autour cou, casquette bariolée, grosses galoches ferrées avec, à l’épaule, une besace verdâtre, la cibiche au bec. Raide comme un piquet, d’un pas de sénateur, il parcourt tout le jour la ville, de long en large. Quand on le voit, on se demande  d’où il peut bien venir. L’homme a déjà bien bourlingué : Huy, Namur,  la province de Luxembourg , Libramont, Neufchâteau, Bouillon ; autrement il provient de France … Un jour de 1931, il est arrivé à Liège. La Cité lui a tout de suite plu car elle lui rappelait sa ville natale. Vrai, il lui est resté un lointain accent francé.
Des pareils comme lui, on les surnomme de bien des façons : le très classique « clochard » , « Prince du bitume », « Cherche-pieu », « Ventre-creux », « Empereur du pavé ». Ils sont à la recherche de soupes populaires. Jean-Henri connait toutes les bonnes adresses : à l’aubette du Paradis près du Pont de commerce, chez les Filles de Saint-Vincent de Paul, à l’Armée du Salut rue des Clarisses n° 50,  à la Conférence de St-Vincent de Paul place Xavier-Neujean, à l’Assistance publique au Pont Neuf, rue Saint-Laurent, au site désaffecté de l’exposition du centenaire de 1930. Puis le samedi ou le dimanche soit à l’église St-Jean, soit à la cathédrale, on y donne à manger mais il faut aller à la messe, là on reçoit un bon. Certains « traîne-misère »  refusent d’y aller à c’te messe, par dignité qu’ils disent. Jean-Henri, ça ne le dérange point du tout vu qu’il a de la religion. Jean-Henri, il vous dira ceci ( c’est un peu sa maxime) : « le pauvre est riche à côté du miséreux. » Lui, il est juste pauvre. Pis, il a ses secrets : sa planque pour dormir, par exemple. Si vous lui demandez où elle se trouve, bernique !, jamais il ne lâchera le morceau.



-« Et alors, Wolf », comment vas-tu aujourd’hui ?
Lui, c’est un chien. Un grand clebs aux poils roux mi-longs, mâle avec tout ce qu’il faut, grande gueule et toutes ses dents, trois ans et demi, liégeois de pure souche, errant. Si vous voulez lui faire plaisir, flatter son orgueil, dites-lui qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau à un setter irlandais. A coup sûr, il balancera la queue. Or c’est un pur bâtard. J’ai hésité longtemps : parler de lui à la troisième personne ou alors lui laisser le crachoir. Vous me direz qu’on n' a jamais entendu un chien parler ; cependant, comme on dit, il ne lui manque que la parole, alors …

 Je m'appelle Wolf
Et bien que chien bâtard
Je fais tourner la tête
À bien des pedigrees

Wahwah ! Je sais, c’est un vulgaire plagiat, c’était juste pour rigoler. Jean-Henri, c’est mon pote. Nous sommes les mêmes, des sans nom mais libres. La ville de Liège est notre royaume. J’aime tout particulièrement les forêts où je séjourne la plupart du temps. Parfois, je descends en ville. Sur les coteaux de la citadelle par exemple. Y a là aussi des choses à croquer : lapins, rats, fouines, souris. Parfois je me tape une chienne tout aussi errante que moi. Ma phobie c’est la fourrière. A Liège, c’est la chasse aux chiens errants, on te les attrape et hop à la fourrière rue Hors-Château. Si on ne te réclame pas endéans les 48 heures, une balle dans la tête ou égorgement. Qui me réclamerait, moi ? J’ai entendu dire que certains étaient vendus pour devenir tchins d’charrette. Alors là c’est pire que la galère pour le restant de ta vie. Si cela devait m’arriver, je m’arrangerais pour dévorer, par exemple, la main de mon maître-esclavagiste. Sûr qu’on me zigouillerait sur le champ. Adieu, vie de misère ! Mais ne broyons pas du noir. Un nonos c’est bien mieux. A moi la liberté. Quand je vois les clebs d’aujourd’hui, toujours tenus en laisse avec une permission de cinq mètres maximum, je me fends la gueule. MDR !, je dis : vive ma liberté !




-« D’où il sort, ce cabot ? »
C’est Madeleine qui vient de pousser ce cri. Fatal, c’est Wolf qui a déboulé dans ses jambes, comme un fou. Il est déjà loin. Curieux comme il est, il est venu inspecter ce qui reste de l’hôpital de Bavière qui vit ses tous derniers jours. Mado sort du café « Le toubib » rue des Bonnes Villes. Un bistrot qu’elle a fort fréquenté jadis. Il lui semble qu’il a rétréci mais ce n’est qu’une illusion qui advient fréquemment quand on revoit un lieu bien des années plus tard, comme si le temps compressait tout (ce qui n’est pas faux). Il a en tout cas bien changé : la décoration, le patron, les serveuses, la clientèle surtout. Elle est venue prendre un verre de porto rouge afin de se donner du courage pour aller saluer son père qui a été admis aux soins intensifs voici déjà six jours. Il est un des derniers patient de Bavière, les autres ayant été dispatchés dans les différents hostos de la ville. Diagnostique : double cancer des poumons, de l’estomac, et des métastases qui galopent un peu partout. Hier, il a fallu de peu pour que Madeleine l’étouffe avec un coussin. Elle ne supportait plus de voir ce tronc se projeter en avant, expectorant ses dernières énergies, crachant ses poumons.
«  C’est de l’acharnement thérapeutique » cria-t-elle au visage du docteur.
 « Pas du tout, Madame, nous avons déjà arrêté tout ce qu’il nous est juridiquement possible de faire. »
«  Je réclame l’euthanasie pour mon père. »
Elle a rendez-vous à 18 h avec le médecin en chef.



Ce matin, elle s’est souvenue du trajet en bus qu’ils avaient effectué tous deux, avec ses parents, quand ils étaient arrivés dans leur terre d’accueil. La « boucle de Liège », comme on l’appelle, une belle manière de faire connaissance avec la Cité ardente. En effet, le bus n° 4 part de Bavière, zigzague dans tous les quartiers, pour revenir, cinquante minutes plus tard, à son lieu de départ. A 16 h50, Mado s’assit à l’endroit même où elle était 27 années plus tôt, sur le siège situé à droite dans le sens de la marche, juste devant la porte de sortie.
Place du Congrès. Elle se souvint du magasin des postes de radio et de télévision. Salua le buste de Georges Simenon qui est présent partout en ville, même en effigie dorée entre deux pavés (comme Tchantchès en Roture). Elle n’était pas un fan absolu du « père de Maigret » mais avait bien apprécié « Le petit saint », « Les trois crimes de mes amis » et bien entendu « Le pendu de Saint-Pholien ».
 Rue Jean d’Outremeuse, place Delcour, rue Méan. Ah ! , tous ces beaux jours du 15 août ! et le 16 donc, à l’enterrement de Matî l’Ohè, lors duquel, chaque année, elle ne manquerait, pour tout l’or du monde, de se déguiser en pleureuse.
Rue Grétry, ce quartier populaire à souhait qui avait même une imposante gare ferroviaire ; l’église Saint-Vincent, tout en béton armé reconnaissable par son dôme cuivré ;  un p’tit salut à Zénobe Gramme qui nous répond comme de juss’ : « Dji tûse, Hortense, dji tûse ! » ; la place général Leman et ce petit théâtre - où elle ira voir, quelques années plus tard, «  Le sabotage amoureux » d’Amélie Nothomb, en compagnie de l’auteure - ; de la gare des Guillemins, elle se souvient des terribles émeutes ouvrières de l’hiver ’60-61 - quarante années plus tard, Calatrava, la pharaonique, comme la qualifient certains Liégeois, grand-diveuse, jouera dans la cour des grands ; si vous tentez de persuader un natif de la Cité que Charlemagne n’est pas né à ici où à deux pas à Herstal, il vous en cuira … vous risquez même d’être pendu haut et court sans autre forme de procès ; le parc et son légendaire week-end festif « à pied à cheval à vélo » ; le carrefour cruciforme par excellence : Avroy, Sauvenière, pont d’Avroy, St-Gilles, avec tout là-haut, en point de mire, la basilique St-Martin ;  un p’tit air d’opéra, modeste, « où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille » pour arriver à la place St-Lambert, quinze ans de travaux pour aboutir à quelque chose de pas très esthétique. Mais l’être humain est arrivé en des temps où il doit d’adapter sans cesse … bientôt il devra même se soumettre au doigt et à l’œil à des robots avant de disparaître à jamais des radars ; en Feronstrée rue marchande par excellence, son musée Curtius, sa collégiale St Bar au double clocher ; on n’enferme plus les criminels à St-Léonard, place à un gigantesque forum ; le dernier pont, Maghin, altier, avant de boucler la boucle.



Mado est songeuse. A l’arrêt de la place St-Lambert, Béatrice et Florence, sa fille de 7 ans, sont montées dans le bus. Flo, en robe organdi bleu parsemée de papillons verts et jaunes, s’est installée sur le siège juste en face de Mado. De ses yeux clairs, la gamine dévisage l’inconnue. Sa mère la tance gentiment : « Florence, cesse d’importuner madame, ce n’est pas poli du tout, tu sais ». « Pas de quoi madame, il faut qu’elle s’instruise. » Voici le terminus. Madeleine s’en va vers Bavière. Suivons Béa et Flo. Elles vont rendre visite à Fernande qui séjourne depuis presqu’un an à la résidence du Balloir, rue Gravioule. Pas besoin de sonner, nous sommes vendredi, le jour de la brocante.
- Bonjour Cathy !
- Bonjour ma toute belle. Dis donc quelle jolie robe tu as !
Bisou-bisou.
« L'hospice Sainte Barbe des filles insoumises date de 1698. Filles perdues, mendiantes, vagabondes, frénétiques, insensées, folles,... des femmes que l'autorité ne souhaitait pas voir traîner librement dans les rues. La Révolution s'en prend à tous les établissements d'enfermement. Les insensées iront au Vertbois. Les filles perdues, les orphelines, au Balloir »
Nos deux visiteuses empruntent l’ascenseur jusqu’au dernier étage où niche l’immense réfectoire des résidents séniors du Balloir. Réfectoire avec vue panoramique sur la Meuse, donnant sur la maison Curtius, l’église Saint-Barthélemy,  les Coteaux, la Citadelle. Excusez du peu ! Cadeau ! Comment dit-on encore ? Ah oui, une vue « à vous couper le souffle » et /ou « une vue imprenable sur la ville ». Le lieu peut accueillir plus de deux cents personnes. Le mobilier y est simple : de grandes tables en bois beige, des chaises. Si vous levez les yeux, vous pourrez contempler une immense fresque colorée, baptisée « la création du monde ». Il faut faire partie des privilégiés, soit des résidents, pour contempler cette merveille méconnue de bon nombre de Liégeois et pour cause. Béa et Flo sont déjà en train de papoter avec Fernande. La vieille dame est dans son monde, parfois elle reconnait sa fille, parfois non. Par contre, immanquablement,  elle affiche un large sourire quand Flo lui dit le plus amitieusement du monde « Regarde ce que je t’ai apporté, Mamy chérie ! » En tremblant un peu - vu l’émotion -, elle tend ses bras tout maigres, vers sa petite fille adorée. Fernande a une amie ici au Balloir, c’est Louise qui est dans le même état psychologique d’où affinité immédiate. Elles sont toujours ensemble, se promenant dans les couloirs à toutes heures, se tenant par la main ou bras dessus bras dessous (elles s’embrassent parfois sur la bouche, mais pschiit !).  Au début, elles logeaient dans des chambres séparées, maintenant elles sont ensemble. Il fallut mettre le holà car elles voulurent, mordicus, dormir toutes deux dans le même lit. Ce n’est pas l’intervention de Béatrice et de Hugo qui parvint à les rendre raisonnables mais la sagesse et la patience de l’aumônier de la paroisse Saint-Léonard. Vous l’avez compris, Hugo, c’est le fils de Louise. Il est en visite également ce vendredi. Il a un ami, Salha. Hugo explique à Flo qu’ils sont artistes vidéos, photographes, graphistes. Pour le moment, leur job c’est de s’intéresser à de lieux particuliers ici à Liège, comme la fresque « la création du monde » qui s’étire au-dessus d’eux.
- Et la nouvelle gare, elle vous intéresse aussi ? interroge l’enfant.
- Oui, bien sûr, elle est quand même très particulière.
- Et quoi d’autre ?
- Nous allons aujourd’hui, faire des repérages au cinéma Midi-Minuit.
- Connais pas !



Ce n’est pas parce qu’ils n’habitent pas la ville que nos artiss’ ne savent pas où se situe le ciné en question. C’est tout près, à 10 minutes. En partant de la rue Gravioule, empruntez le quai des Tanneurs, le pont des Arches, le Pied du pont, quai de la Ribuée (le plus court quai of the world !), quai sur Meuse et hop nous y voici rue Nagelmackers. Ca clignote de partout. Ça en fout plein la vue : cinq salles, 31 cabines, interdit aux moins de 18 ans. L’entrée est de 8 euros. Hugo y est déjà venu, en amateur. Le mieux est de prendre la température. Un coup d’œil sur la boutique érotico-pornographique, puis direction le sous-sol. Nous sommes dans une salle de « cinéma » d’où obscurité. Quelques personnes circulent entre les cabines, une ou l’autre s’y enferme ; on y joue des clips plus pornos qu’érotiques sur de petits écrans mais où se situe la différence ou plutôt la frontière entre les deux concepts ? Nos deux as ne sont pas venus en ce lieu pour philosopher. Deux coins cinoches avec écran géant XXL cette fois, quelques sièges pour bien vous détendre. La clientèle est sexuellement tout azimut, un beau panel : homosexuel, bisexuel, travestis, hétéros, fétichistes. Il y a le choix (normalement pas de prostitution). Ça chauffe ! Salah, plutôt beau mec bien membré vient de se faire alpaguer par un black et hop dans une cabine pour visite médicale (ou plus si affinités, vous voyez le genre). Hugo, un tantinet frustré, murmure entre ses dents : «  Nique ta race ! ».  Il poursuit sa visite. Premier étage, encore des cabines, des glory hole (*) improvisés / >>> (*) voir dico. Deuxième étage, le plus artistiquement intéressant : une salle de cinéma de quartier comme dans les années 50, avec des sièges en dur, des gradins et sur l’écran des gros plans écarlates, juteux avec, en fond sonore  ahanements, cris, miaulements, suçotements, stupeurs et chuchotements. Il sort son appareil (photo), prend deux clichés, …mouais, il lui faudra un autre matos. Juste en face, une jolie alcôve ou plutôt un salon avec feu ouvert, sculptures érotiques, festons, odeurs licencieuses, atmosphères lubriques, graveleuses. Il prend encore deux clichés mais même conclusion. Tiens, ici, pas d’interdiction formelle de photographier, ce n’est pas comme au sauna Aquarihom’ qu’ils ont visité samedi soir. Et revoici Salha, frais comme un gardon le sourire aux lèvres.
- Alors, t’as fait une conquête ?
- Gros jaloux que t’es !



Puisqu’ils sont dans le quartier, pas question de louper l’occasion d’aller prendre un verre dans un des plus anciens bistrots de Liège :  « Le  Genon », rue cathédrale, tout en pavés sur le sol et aux murs, tout en miroirs, avec en prime la patronne hyper sympa. Des tables, des chaises se bousculent.
- Oh, pardon … On se connaît, non ?
- … Yessssssssss ! A l’Athénée !
Smack-smack !
Salha lève son verre en saluant les deux femmes. « Santé, les Belles ! » L’une, c’est Aïcha, un arabo-andalouse, assez pulpeuse ma foi, assistante sociale dans le quartier cathédrale. L’autre Laeticia, est blondinette. Elle prépare son mémoire en psycho. Thème : les pervers narcissiques. «  Sous l’influence de leur soi grandiose, ils essaient de créer un lien avec un deuxième individu, en s’attaquant tout particulièrement à l’intégrité narcissique de l’autre afin de le désarmer. Ils s’attaquent aussi à l’amour de soi, à la confiance en soi, à l’auto-estime et à la croyance en soi de l’autre. En même temps, ils cherchent d’une certaine manière, à faire croire que le lien de dépendance de l’autre envers eux est irremplaçable et que c’est l’autre qui les sollicite. » Ils sont tellement nombreux dans nos sphères que chacun d’entre nous en compte au moins cinq exemplaires avéré à des degrés divers ; il suffit de le - les- dénicher… La jeune psycho s’intéresse particulièrement aux pervers mais pas que, comme nous le verrons un peu plus loin …
Bon, c’est pas tout ça mais pour Aïcha, c’est l’heure de son rencard avec une fille qui travaille en vitrine, rue du Champion. Sacho qu’elle s’appelle. C’est une maitresse femme qui passe pour être un peu la nounou ou la grande sœur des péripatéticiennes du coin. Elle leur prodigue des conseils, leur distribue des préservatifs et le cas échéants intervient pour calmer les ardeurs de certains malfrats qui voudraient imposer la loi dans la zone, rapport qu’elle est ceinture noire de judo, la Sapho, et , en sus, elle s’y connait pas mal question karaté. Elle affiche un physique quelque peu hommasse mais sa poitrine vous fera écarter toute espèce de doute. Ya du  monde au balcon, comme on dit familièrement.
- Bon je vous laisse, les filles.
Bisou-bisou.
Tout en s’éloignant de la rue Champion, Laetitia se met à gamberger. Au fond, elle verrait très bien Sapho s’être constituée une clientèle dans le sado-maso, à savoir auprès des personnes de petites tailles, ou alors le contraire, des mecs solidement baraqués mais qui adorent être humiliés par une femme… « Va savoir ! ». Pour l’heure, elle a une envie folle de déguster une glace. Elle pousse la porte du glacier « Chez Achille ». Elle connait l’endroit depuis vingt ans, idem pour la serveuse Hannah. (maintenant Hannah est à Alleur, mais Alleur, c’est ailleurs) …( ne cherchez pas à comprendre). Notre psy hésite : dame blanche ou banana split. Va pour la banana. Hier au Palais de Justice, elle a suivi un procès hyper cocasse. De sa mallette, elle sort une chemise avec deux feuillets. Un peu de relecture ne ferait pas du tort.


Le décor : le tribunal de police. Personnages : le juge, parfait gentleman et pince-sans-rire ; le témoin, le petit vieux, haut d’un mètre soixante et septante ans bien sonnés.
Le juge. (comme à une vieille connaissance) – Cette fois encore, vous êtes témoin d’un accident.
Le petit vieux ( avec une familiarité respectueuse et une pointe de fierté dans la voix) – J’étais au poste, monsieur le juge.
Le juge.  – Au poste ?
Le petit vieux. – Parfaitement. Derrière les fenêtres du café «  Aux portes de Liège ».
Le juge. – Votre quartier général.
Le petit vieux. – Exactement. De là, il n’y a aucun accident qui m’échappe. C’est vous dire si ça me connait.
Le juge. – Je comprends. Ce matin-là …
Le petit vieux. – Je vois tout, absolument tout : les collisions, les dérapages, les tête-à-queue, les accrochages, les tamponnements. On n’a pas d’idée de ce qu’il peut y en avoir. ( enthousiaste) Et quand il pleut, et les jours de grand trafic, quelles catastrophes en perspective ! ( extasié) Je ne crois pas qu’il y ait en Belgique un endroit aussi propre aux accidents que celui-là.
Le juge. – Et vous vous y trouvez toujours au bon moment !
Le petit vieux ( du ton de l’évidence) – Bien sûr, puisque je suis tout le temps au bistro.
Le juge. – A part ça, que faites-vous dans la vie ?
Le petit vieux ( surpris) – Voyons, monsieur le Juge … Mais j’attends les accidents.
Le juge. – Naturellement. Donc ce jour-là …
Le petit vieux. – Même que je suis régulièrement bon premier sur les lieux pour ramasser les victimes.
Le juge. – Vous êtes comme qui dirait le croque-mort-de-service.
Le petit vieux ( conciliant) – Si vous voulez. Des fois qu’il y aurait des macchabées, je m’en charge.
Le juge. – Dans l’affaire qui nous occupe, il n’y a pas eu de macchabées.
Le petit vieux ( avec un soupçon de regret) – Non !
Le juge. – Que cela ne vous empêche pas de me raconter ce que vous avez vu.
Le petit vieux ( après une courte méditation) – Voilà. Le motocycliste arrivait fond de train. En le regardant s’approcher, je pensais : ça pourrait bien faire du vilain. Et comme il atteignait la jonction, une voiture débouche de la gauche.
Le juge. – Stop ! Il ne s’agit pas d’un motocycliste mais d’un cycliste.
Le petit vieux ( ignorant l’interruption) … avec une dame au volant, je me suis dit : ça y est …
Le juge. – Ce n’était pas une dame mais un monsieur qui pilotait la voiture.
Le petit vieux ( arrivé à la partie palpitante de son récit) – Et comme je le dis, les voilà qui se rentrent dedans. Je me précipite hors du café. Le motocycliste est raide mort.
Le juge ( doucement) – Attendez. Vous devez confondre.
Le petit vieux (s’épongeant le front) – Après tout c’est bien possible, monsieur le Juge. Vous savez, je vois tellement d’accidents.
Le juge. Bien sûr ! Mais je me permets de vous répéter qu’en l’espèce, il n’y a pas eu de mort.
Le petit vieux ( réfléchissant) – Pas de morts. Pas même l’ombre d’un macchabée ?
Le juge. – Pas l’ombre d’un macchabée.
Le petit vieux ( désolé mais ferme). Dans ces conditions, M. le Juge, nous ne parlons pas du tout du même accident. Mille regrets. Mais toujours à votre disposition. J’espère avoir plus de chance la prochaine fois.


                                                                                                                       Jean Catin
                                                                                                                        Juin 2020



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                                                         Liège puzelé, chapitre 5



Pour rappel : Ce qui suit est une fiction qui, comme son titre l’indique, est une mosaïque de petites choses qui se déroulent à Liège en 2020 mais également plus loin dans le passé, au 20 ème siècle, au 19 ème, plus avant encore - ou alors dans le futur comme nous l'avons vu dans le chapitre 3, comme nous le verrons à la fin de ce chapitre 5 -.
 Le temps de quelques lignes, le lecteur fait la connaissance d’un personnage. Ce même personne en croise une autre et ainsi de suite. Il n’y a pas d’ordre chronologique, la chrono est même éclatée à souhait, et tous ces gens n’ont aucun rapport entre eux.

Bonne lecture !        

      

                                                                                        Liége, vendredi 17 mai 1913

Camarade Boris !
Je suis arrivé en cette ville le 13 mars. C’est Valentina Marieskova qui m’a déniché ce logement modeste au centre de la cité. Elle-même vient presque tous les jours pour m’assister dans la rédaction du Manifeste que tu sais. Elle n’habite pas très loin, de l’autre côté de la rivière, en pension chez le couple Simenon dont voici l’adresse : rue de la Loi, 53. C’est une grande maison où sont hébergés principalement des étudiants dont un autre Russe, inoffensif, je le précise. Il faut s’adresser à la femme car c’est elle qui dirige tout. Pas question d’y rencontrer Valentina ne fut-ce que pour une demi-minute car les visites sont interdites. L’autre jour, cette mégère de Simenon m’a jeté à la porte comme un malpropre. Elle a un mari qui travaille dans un bureau à l’autre bout de la ville et deux gamins dont l’aîné, malgré son jeune-âge, a déjà les mains baladeuses auprès de pensionnaires féminines.
Je loge donc dans une impasse enclavée dans la rue dite Hors-Château. Cette impasse des drapiers est assez discrète ce qui me soustrait, autant que faire se peut, de l’attention des curieux, des importuns (mais pas des espions, hélas !). Liége est truffée d’impasses ; ainsi rien que dans ce quartier, on en compte huit. S’y entassent de pauvres gens dans des habitations misérables où grouille une marmaille effrontée et sale. Ces hommes et femmes sont les esclaves d’artisans sans scrupule dont certains font partie des bourgeois de la ville. On me raconte que, l’hiver dernier, une épidémie de grippe y a sévi fauchant des centaines de personnes que l’on a ensevelies dans des fosses communes. Autre chose : tu ne t’étonneras pas de savoir que cette cité compte des dizaines et des dizaines d’églises, chapelles et autres lieux de culte. Je suis entouré par ces édifices jusqu’à l’écœurement, j’en ai dénombré neuf sur à peine une demi-verste de distance (*) verste = 1 kilomètre. « La religion est l’opium du peuple. » Ce n’est pas de moi mais de Karl.
 Juste en face de chez moi ( il suffit de traverser la chaussée) s’élève une de ces églises dédiée à Saint-Gérard, un immeuble assez imposant d’ailleurs. On me raconte que dans ce lieu, des prostituées du quartier viennent implorer le saint Gérard en question afin que leur semaine soit lucrative, qu’elles aient de nombreux clients. Cette ville sainte (plus de 80 clochers) compte aussi un nombre effrayant de femmes de petites vertus qui professent derrière des vitrines, des chambrettes (appelées aussi « quartier » ou « carrée ») où ces dames font leurs petites affaires avec des sieurs de passage. Tout à fait entre nous, mon bon Boris, comme tu sais ma conviction absolue pour l’amour libre, par trois fois j’ai déjà eu recours à ces dames, tout près : rue de la Poule et rue des Brasseurs. Je te demanderai la plus complète discrétion. Il n’y qu’à toi que je parle de ces petites choses (voir aussi un détail analogue dans ma précédente lettre). Si j’entends qu’il y a eu des fuites, gare à tes fesses ! (j’rigole !)
A quelques pas, on est en train de construire un édifice qui sera, lui aussi, religieux. D’une dévotion particulière, juge par toi-même. On me raconte qu’il vient de se créer ici une secte catholique appelée « l’antoinisme ». Le grand prêtre est un certain Louis Antoine, un gaillard du cru ; j’ai vu un de ses portraits : même faciès qu’un moujik barbu de chez nous, les yeux troubles. Si lui et ses adeptes se réclament du catholicisme, ils croient également en la réincarnation (comme en Orient), en l’existence de fluides guérisseurs de l’âme et du corps. Le nouveau Messie est mort subitement il y a un ou deux ans ; à son enterrement, il y eut, dit-on, 100.000 personnes pour venir saluer sa dépouille. D’aucuns prétendent qu’il serait ressuscité. La crédulité des êtres humains est sans limite (je saurai m’en souvenir à l’occasion).
Toujours à quelques pas de mon logement s’élève une construction assez incroyable qu’on appelle ici la « Montagne de Bueren ». Il s’agit d’un escalier, construit très récemment, il compte pas moins de 404 marches. Les responsables de la ville ont édifié cet ouvrage d’art en vue de canaliser le parcours des soldats qui occupent le bastion militaire dominant la ville - nommé prosaïquement « la citadelle » -  lorsque ces soudards sont en permission et descendent donc dans la cité. Entre nous, je les ai vus en action, c’est assez … sidérant. Avant-hier, je me suis mis en tête d’escalader cet escalier. Or, tu sais que je suis de santé fragile, surtout les poumons et le cœur, mais j’enrageais devant ce défi. Je pris mon courage et progressai lentement, sous un soleil de plomb, je précise. Au fur et à mesure de l’escalade, il me vint en tête que c’était peut-être là une image de ce que serait ma vie : si j’arrivais au sommet sans défaillir, alors mon action politique finirait par être couronnée de succès, j’arriverais un jour aux plus hautes marches qu’un homme puisse souhaiter. Tu l’as deviné : une sorte de parcours mystique (ne ris pas de moi, ami !). Je suis arrivé au sommet de cette montagne de Bueren, les jambes tremblantes et le cœur battant la chamade. J’ai regardé la ville, un grand sourire aux lèvres (une fois n’est pas coutume)
Tu me diras que décidément cette ville n’est pas commune, qu’elle recèle bien des particularités. Et c’est exact, si on excepte la mentalité bourgeoise et religieuse de ses habitants, il faut avouer qu’elle est assez étonnante. Je la préfère à Bruxelles, par exemple. A ce propos, ne m’attends pas à la réunion ce mardi : ma présence n’est ni souhaitée ni souhaitable par le Comité.
Je venais à peine d’arriver à Liége qu’une vaste grève s’y est déclenchée - n’y cherche toutefois pas une relation de cause à effet -. Dès le début avril, des manifestations ont éclatées un peu partout revendiquant enfin de meilleurs conditions de travail, la journée de huit heures et le suffrage universel. J’ai noté dans mon journal  quelques moments dont le dimanche 20 avril à 11 heures du matin, une manifestation a eu lieu en ville. Un long cortège s’est formé au Boulevard de la Sauvenière. Il y avait là douze milliers de chômeurs de Liège et des alentours venu au Centre pour assister à cette revue dite des grévistes. Lundi  21 avril, grève générale. Tous les  établissements industriels de Liège et environs sont impactés : houillères, métallurgie et industries diverses.
 Je suis persuadé que le capitalisme n’en a plus pour très longtemps. Je n’espère qu’une seule chose : retourner au pays et avec mes camarades, dont tu fais partie,  prendre le pouvoir car il est à portée de main.
                                                                                                       Vladimir Illitch Oulianov
                                                                                                       6, Impasse des Drapiers, 6
                                                                                                        Liége
                                                                                                        Belgique






- Louk on pô, tu dirais Lénine, ce p’tit homme-là.
C’est Germaine qui vient de parler, en saisissant le bras de son amie.
Arlette ne trouve pas que ce p’tit homme-là ressemble ou non à … Lénine, et pour cause elle ne sait pas de qui il s’agit. Taquine et pour ne pas perdre la face, elle réplique :
- Oh, tu vois des Lénine partout, toi.
Vladimir Oulianov est venu déposer son courrier au bureau de poste de la place du Marché. Il a capté le mot entendu de la bouche de cette commère. Il se dit « Tiens, ce ne serait pas sot comme pseudo … je retiens »
Germaine est venue faire une course auprès d’une des dernières maraichères qui s’installent encore le jeudi matin autour du Perron en cette année 1974. Dans quelques jours, le centre de Liège va tomber entre les griffes de pelleteuses, bulldozers et autres engins de destructions massives et ce pour de nombreuses et terrifiantes années sismiques (quantité de vieux Liégeois ne s’en sont toujours pas remis en 2020).
« Avez-vous vu ma vitrine ? »
C’est ainsi qu’on la surnomme la Germaine. Elle affiche 70  et des balais. Elle est devenue boulotte de partout avec des poils au menton et de la moustache (rapport à la cortisone qu’elle prend pour ses rhumatismes). Pourtant, en y regardant bien, il semble qu’elle fut une jeune fille pas mal du tout. Aux alentours de l’année ’40, elle faisait partie des Zazous, un mouvement de jeunes en révolte contre leur temps guerrier, une mode qui venait tout droit de Paris. Or, c’est bien connu : parlez de Paris à un Liégeois, il se met directement à saliver (certains à baver).
Les cheveux frisottés,
Le col haut de dix-huit pieds
Ah ils sont zazous !
Le doigt comme ça en l’air
Le veston qui traîne par terre
Ah ils sont zazous !
Ils ont des pantalons d’une coupe inouïe
Qui arrivent un peu en haut des genoux
Et qu’il pleuve ou qu’il vente, ils ont un parapluie,
De grosses lunettes noires,
Et puis surtout,
Ils ont l’air dégoûté.
[…]
Germaine répète à l’envi à tous ceux qui veulent -ou ne veulent pas- l’entendre qu’elle est la fille cachée du roi Léopold II de Belgique, dit le Roi-Bâtisseur. Depuis plus de cinquante ans elle s’est royalement ruinée en procès et en avocats afin que la famille de Saxe Cobourg Gotha reconnaisse enfin son identité et, de facto, le droit à une part du gâteau. Mais Tintin ! Cependant, elle ne perd jamais espoir, n’est pas prête du tout à désarmer. Pour ce faire, chaque semaine, ou peu s’en faut, depuis une éternité, elle placarde les deux vitrines de sa maison, sise au 64 de la rue sur-la-Fontaine, (à l’angle de la rue Frère-Michel , à côté de la DIC – ces Dames de l’Instruction Chrétienne) de documents découpés dans des journaux, des magazines. Ce sont essentiellement des scandales, des ragots, des potins concernant la famille royale belge mais pas que. Toutes les royautés y passent vu qu’elle les a prises définitivement toutes en grippe. Elle possède un impressionnant réseau d’informateurs autochtones mais également internationaux. C’est qu’elle a le bras long, la Germaine ! Régulièrement, elle a les honneurs de la presse locale, d’une radio, et même de la télé.
-« Avez-vous vu ma vitrine » ?
A peine cachée derrière ses rideaux, elle fait presque le tapin. Quand elle voit un voisin, une connaissance passer devant sa demeure, elle lui saute littéralement dessus : « Avez-vous vu ma vitrine ? » Vous n’avez guère le choix. Malheur à vous si vous répondez que cela ne vous intéresse pas. Si vous tombez dans ses filets, vous en avez pour un bon bout de temps à écouter ses commentaires.






Tom serre la porte du 38 rue Sur-la-Fontaine, fourre l’énorme clef dans la poche et s’en va sifflotant un air de Frank Zappa. Aujourd’hui, c’est sainte-touche ! Il est temps car depuis trois jours, il racle désespérément les fonds de tiroirs, les fonds de poches, il a même regardé sous le lit, on ne sait jamais …
- Vous avez-vu ma vitrine ?
- Non pas encore, madame Wielemans, je la regarderai tout à l’heure en fin de journée. Je suis pressé, là !
- Vous verrez, il y a du costaud !
- Aha ! Gare alors !
La brave dame fait un signe d’amitié à ce voisin (un fidèle).
Ton lâche un « ouf ! ». Poldine, la marchande des quatre-saisons en pleine discussion avec deux clientes. N’empêche, comme d’hab, un p’tit bisou papillon sur sa peau de pêche.
- Bonjour Poldine !
- Bonjour m’sieur Tom.
Ça roule. Notre jeune homme inspecte la terrasse du bistrot « Aux Carmes ». Personne en vue. Le Boui-Boui, ce troquet au 172 boulevard de la Saufnière (comme on dit à Lîdge), n’est pas encore ouvert. Il file sur le boulevard d’Avroy. Un œil au premier étage du glacier « La boule de Neige » où habitait sa p’tite amie Michèle. Voilà huit moins qu’ils se sont quittés d’un commun accord (surtout celui de la demoiselle). Il dépose sa carte au bureau là un peu plus loin. Une bonne chose de faite. Direction la rotonde des Chiroux. « Oufti ! ils l’ont déjà ». Au comptoir des bibliothécaires, Tom enregistre le livre qu’il espérait bien trouver : Muriel Cerf « Les rois et les voleurs ». Etre partout chez soi, comme les rois, les filles et les voleurs. Avant-hier il a écouté l’interview de cette auteure dans l’émission « Radioscopie » de Jacques Chancel sur France Inter. Il ne sait pas encore qu’elle chamboulera toute sa vie. Pour le coup, là maintenant, il adore déjà le croquis sur la couverture… Mieux vaut éviter la place Saint-Lambert qui est en chantier absolu : ça lui fout le bourdon (il n’y reste plus rien à part le Palais des Princes-Evêque). Rue Cathédrale, La Cité, quai de la Goffe, quai de la Batte, rue St-Georges, Feronstrée, rue de la Poule, rue des Brasseurs, nous y voilà, une p’tite file au bureau, un p’tit cachet tout rond sur sa carte de pointage. Il continue sur sa lancée : laissant St-Barthélemy à droite, il contourne le mur nord de la prison St-Léonard (on parle de la démolir), rue Vivegnis : il y est, la Capac (caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage). Une grande salle avec tout au bout des guichets, des barrières comme sur un champ de marché à bestiaux pour contenir ici les chômeurs qui viennent toucher le mois, la file à la queue-leu-leu. Merci, m’sieurs dames et à la revoyure. « Bon, là-dessus, je vais boire un cadet ». « Aux Caves Mosanes », en Hors-Château. Pas la foule à part la pulpeuse Brigitte et son Eddy-tout-est-dit. A l’aubette de la place Cathédrale, il achète le journal Pour, puis direction vers le magasin de disques sur la place Xavier-Neujean vu que cette fois il a des sous. Le double album « Zappa in New York » l’attend.






Il s’en est failli d’un poil que deux disques se télescopassent juste en face du bistrot « Le Neujean » sur la place du même nom. Le « Zappa à New York »  et « Pictures at an exhibition » de Emerson Lake and Palmer que François vient d’acheter chez le disquaire rue Cathédrale numéro 100. Et pour cause, les deux propriétaires consultaient la pochette avec l’attention qu’il convenait. François, 17 ans, fait partie de groupe des collégiens du Petit séminaire de St-Roch ( Ferrières) qui sont venus voir, au théâtre du Gymnase sur la place St-Lambert, la pièce «  Les Trois Sœurs » de Tchekhov. Il ne sait pas encore que cette œuvre russe restera gravée en lui toute sa vie. Pour ses deux amis, Fred et Paul, leur avis est nettement plus mitigé : ils se sont contentés de balancer une main de gauche à droite, les doigts écartés, la bouche faisant la moue. Mais ce sont des Philistins.
- Et alors ? elle était là ta Dulcinée ?
- Je veux. On a rencard samedi soir !
La Dulcinée, c’est Astrud, la serveuse d’origine brésilienne du disquaire. Mais ce que François raconte à ses amis, ce sont des bobards et pour cause, Astrud l’a à peine regardé et il n’y a pas de rendez-vous au programme.
Par contre, Il y a trois bières sur la table, dont deux déjà à moitié vidées. François est en train de rattraper le retard quand un homme d’une bonne trentaine d’années rentre dans le bistrot. Il n’est pas très grand, il est mince comme un sorêt, ses cheveux sont coiffés en brosse. En y regardant bien, c’est un clergyman, le col romain et un Christ à la boutonnière.
- Qu’est-ce qu’on avait dit ? Pas de bistrot ! Vous deux, déguerpissez, et toi va payer si ce n’est déjà fait.
- Je …, esquisse François
- Je quoi ? Va payer, graine de mauvaise herbe, exécution ! Et vous deux, dehors !!! j’ai dit.
Tout en s’exécutant, notre ado maugrée dans sa tête : « Je parie que ce morpion a été aux putes ».
Les trois verres payés, François s’empresse de sortir du bistrot. Il ne peut s’empêcher de ressentir un désagréable frisson car le prêtre lui colle aux fesses. Heureusement, il lui reste le bonheur  de pouvoir aller déguster une frite-mayo à la gare des autobus. Il retrouve ses condisciples qui eux sont déjà servis. On ne le dira jamais assez : celui qui n’a jamais manger des frites à la gare des autobus ne peut en aucun cas être considéré comme un vrai Liégeois. François croise une quinzaine de personnes agglutinées autour d’un guide de la ville.







Ce guide ressemble à s’y méprendre à Tchantchès : court sur patte, le visage mal rasé, taillé à la hache, il porte le sarrau et même une paire de sabots. On a vite compris à sa façon de parler, mi-français mi-wallon, qu’il a les cheveux près du bonnet. Il se fait appeler Jean d’Outremeuse, vous savez ce pseudo historien bien connu en Cité Ardente et principalement à Djû d’la mouse où une rue porte même son nom. Mêlons-nous au groupe qui nous mènera à notre prochaine étape : la place aux chevaux. Pour l’heure, écoutons les élucubrations de notre bon Jean :
- En avril 877, « il fit si grand vent et si orib à Liége, a X lieues altour, que prez toutes les chemenées des maisons chaires ».
- En 905, il plut tant à Liége que les maisons et les édifices furent emportés et quantité de gens noyés.
- En 1037 mourut en notre belle ville un certain Jean qui avait été écuyer de Charlemagne. Il avait vécu 361 ans.
- En 1081, la corruption de l’air fut telle que les gens de moins de 30 ans moururent.
- En 1128, au mois d’août, il y eut une tempête accompagnée d’une telle puanteur que 17 000 personnes moururent à Liége.
- En 1159, à la Vesquecourt ( halle aux viandes), une truie mit bas sept pourceaux dont l’un avait la plus belle figure d’homme qu’on pût voir. (et Jean d’Outremeuse de raconter une historiette qui explique le phénomène. - Je préfère la censurer ici - )
- En 1326, il fit si froid que plusieurs Liégeois perdirent « leur membre naturel ».
Bon bon bon !






Le groupe d’explorateurs de la Cité ardente est arrivé à l’ancienne place aux chevaux. Deux ou trois d’entre eux ont remarqué un vieux bonhomme qui donne à manger aux pigeons. Il n’est pas très grand, porte  de vieux vêtements, semble très âgé. Beaucoup de Liégeois le connaissent de vue. On dirait qu’il passe son temps à donner des graines, des mies de pain aux volatiles sur  la place du marché, rue de la Populaire, parfois place St-Denis, place St-Paul. D’ailleurs on l’appelle «  le vieux qui donne à manger aux pigeons ». Notez que ce n’est pas une appellation officielle. Il a beaucoup de peau sur un bien maigre squelette. Le mieux c’est encore de lui donner la parole :
« Il y a deux choses qui me peinent. La première, c’est l’interdiction de donner à manger aux oiseaux. On risque 50 euros d’amende et plus si récidive. Secundo, ce sont ces gamins et parfois même des fillettes qui donnent de coups de pieds aux pigeons. C’est stupide et méchant. J’ai toujours eu une grande affection pour les oiseaux et singulièrement pour les pigeons. Je les ai toujours nourris, je les ai soignés quand ils étaient blessés, je les ai recueillis quand ils avaient froid. Jadis, j’habitais une grande maison du style moyenâgeux rue Louvrex (elle existe encore, vous ne pouvez pas la louper à deux doigts du jardin botanique). Elle était le refuge de tous les volatiles martyrisés. Voulez-vous que je vous raconte une anecdote qui est parue dans le journal «  La Meuse » ? Oui, et bien la voilà, comme elle est parue.

Le pigeon des Guillemins.
Voici quelques jours déjà, un fidèle lecteur nous raconta qu’un pigeon accompagnait tous les jours, en volant au-dessus de la machine, l’express qui part des Guillemins vers Bruxelles à 9h57 et qu’il faisait ainsi chaque jour le voyage de Liège à Waremme.
Ce pigeon extra-voyageur fait ce trajet depuis plus de deux mois, sans manquer un seul jour, malgré le vent, la neige ou la pluie.
Sur toute la ligne, on le connaît, et on attend son passage, tandis qu’aux Guillemins, les employés, les voyageurs et même un certain nombre de curieux venus spécialement pour lui, observent son départ.
Dès 9h30, on le voit, voletant autour de la gare, puis, dès que le train entre en gare sur la quatrième voie, il se pose sur une des branches du sémaphore qui se trouve près de l’endroit où la machine s’arrête.
Au coup de sifflet du départ, il prend joyeusement son vol, pour se poser cependant tout de suite sur le sémaphore suivant, au pied du plan incliné, où le train fait halte pendant quelques instants pour permettre d’accrocher la machine de renfort. Un nouveau coup de sifflet et l’oiseau s’envole vers la machine, se tenant de préférence dans le nuage de vapeur qui sort avec force de la cheminée pendant que le train gravit la côte.
Il va ainsi habituellement jusqu’à Waremme, quelques fois jusque Tirlemont, abandonnant alors le train, et revient à Liège en volant rapidement au-dessus de la voie ferrée et à si peu de hauteur qu’il passe en dessous des viaducs.
Vers 11 ½ heures, il est de retour à la gare des Guillemins, où il reste jusqu’au lendemain matin. La gare est d’ailleurs son domicile depuis sa naissance. Il y a quelques mois encore, il habitait, en compagnie de onze autres pigeons, un petit pigeonnier placé sur le talus, en face des bâtiments, et appartenant à un employé M. François Simon. (…) Notre pigeon a une préférence pour les locomotives Nortington. Pourquoi cette préférence ? Sans doute à cause des briquettes goudronnées que seules ces machines brûlent et qui dégagent une fumée qui doit paraître agréable à ce pigeon.
Quoiqu’il en soi, voici certes un pigeon qui n’est pas banal et qui est en train de conquérir l’intense popularité qu’ont connue l’an passé les phoques du jardin d’acclimatation. »






Je m’appelle Cécila. Celui que vous appelez « le vieux monsieur qui donne à manger aux pigeons » et bien c’est mon tonton. Je dois vous le dire : vous risquez de ne plus le revoir d’ici un bon bout de temps rapport qu’il a chopé le coronavirus. Je l’ai vu chez lui, plus maigre que jamais, il n’avait plus de muscles aux bras, ceux de ses jambes avaient tout bonnement fondus et ses poumons sifflaient sur un ton effrayant que j’vous dis pas. Il a enfin été pris en charge, il doit subir toute une série d’examens. C’est la fin. Je veux dire la fin des examens, lol. J’ai 18 ans. Je suis des cours de communications internationales. Mon compagnon c’est Nicolas, 22 ans il est dans l’histoire de l’art ou l’histoire tout court, je ne sais plus très bien. C’est un intello. Ses parents sont des cathos de style orthodoxes, très BCBG (bon chic, bon genre), très coincés. Son paternel il est du genre à avoir un parapluie dans le c*l, si vous voyez ce que je veux dire, et sa femme, elle vaut pas mieux. C’est sans doute pour cela que Nicolas il aime être avec moi. Autrement il est gentil mais pas très fufu. Notez qu’il est en possession, Dieu sait comment, d’une clef de la tour des Joncs aux terrasses des minimes. Durant le confinement, les terrasses, c’était bernique, elles étaient fermées. Et ben pas pour nous. Vu qu’il avait la clef. Nous étions les seuls tout là-haut sur cette splendeur liégeoise. Nous nous sommes promenés à poil durant tout le confinement, de jour comme de nuit, surtout qu’il a fait, vous le savez, ma-gni-fi-que. C’est là que je l’ai dépucelé. A 20 ans, j’vous jure, y en a… Nicolas, il est du genre romantique. Il s’éternisait dans les préliminaires, c’est tout juste s’il ne me récitait pas des poèmes. A un moment donné, j’en pouvais plus, j’ lui ai dit : « Chou, ne tourne pas autour du pot (c’est le cas de le dire) par pitié, fous-la-moi dedans ». C’est alors que j’ai sentis son champignon atomique. Ah oui, à propos, je suis métisse. Plus black que blanche. Ca gène ?







Elle peut bien faire la maligne, Cécilia parce que moi aussi j’ai un double de la fameuse clef de la tour des Vieux-Joncs. Je ne vous explique pas comment je me la suis procurée, ce serait trop long et puis quel intérêt au fond. Mon nom c’est Arthur. J’ai presque 17 ans. Quelle idée d’appeler son gamin Arthur … J’explique. Mon père et ma mère adorent Arthur Rimbaud surtout ma mère vu qu’elle a fait son mémoire sur ce poète : « Arthur Rimbaud, fils de Meuse ». On n’est pas sérieux quand on a presque 17 ans. Pendant tout le confinement, je les ai observé les deux amoureux des terrasses. Effectivement ils se promenaient en tenue d’Adam et d’Eve. Ca m’excitait. J’avais bien pensé à signaler ma présence, p’têt qu’on aurait fait un truc à trois. Maintenant, il est trop tard : l’accès des terrasses est de nouveau accessible à tous et les amoureux, je ne les vois plus, même la nuit. Tant pire pour ma pomme. J’habite pas loin, venez, je vais vous montrer. On sort des terrasses par le numéro 38 de la rue Pierreuse, ensuite rue Fond St-Servais, le tout début de la rue Volière, voilà c’est à gauche, le voisinage des Cellites. Un joli endroit, coincé entre deux clochers, celui de la chapelle St-Roch et celui de l’église St-Servais, où j’aime méditer quand je veux faire le point sur ma vie : le square Ramouna. Voici un petit historique que j’ai pondu pour le journal du quartier.

Ramouna est née voilà plus de 10 ans. C’est une chatte racée. Un beau jour, elle atterrit dans notre quartier. C’est Germain Dufour qui la recueillit. Vous savez, ce capucin un tantinet anar ‘, qui abrite depuis plus de vingt ans, en son logis, au pied de l’église Saint-Servais, à deux pas de la place Saint-Lambert, ceux qui justement n’ont pas d’abri : ils sortent de prison, ils sont rejetés par leur famille, ils n’ont plus d’ami, bref ils sont seuls au monde.
 Donc Ramouna, elle aussi, s’installa. Mais le hic, c’est qu’il y avait déjà un autre locataire, un chien berger. Or Ramona a un caractère dominant et ça n’a pas collé entre eux. Notre chatte a donc  choisi : plutôt que se soumettre, elle opta pour la rue. Comme c’est curieux ce va-et-vient : des humains qui quittent la rue pour un logis, et une chatte qui quitte un nid douillet pour la rue.
Durant de très nombreuses années, Ramouna  choisit ce petit coin de terre à l’ombre de l’église Saint-Servais. On dirait un sanctuaire, barricadé, à deux pas des Barricades justement, rue Pierreuse (tout est dans tout !). Par trop mauvais temps, elle regagnait la maison de Germain où elle appréciait tout particulièrement la salle de bain. : isolation, calme et volupté, pour méditer sans doute …
Mais depuis plusieurs années, Ramouna  préférait la rue. Un quartier où l’on se salue encore, où l’on papote une, deux ou trois minutes (voir plus si affinités). Les automobiles qui dévalent doucement la rue Volière à sens unique (encore heureux) le font à toute petite vitesse car, ici, elles doivent partager la chaussée avec les piétons et les vélos qui gravissent, parfois bien péniblement, les pavés.
Et c’est là que Ramouna devint véritablement notre mascotte. Peu importe le moment où vous passiez, elle était là, fidèle au poste : sur le muret, sur la remorque du «  roi Léopold IV », dans les bras de Germain ou d’une voisine. Combien de fois ne l’ai-je pas prise dans mes bras ? Ou alors, elle venait de lover en ronronnant sur mes genoux assis que j’étais sur les escaliers du 5/7 rue Volière ? Mais nous ne restions pas ainsi longtemps, en amoureux, tous les deux, car voici des touristes, des gens de passage qui viennent s’extasier devant la beauté de la Miss, louant son doux pelage multicolore. Sans mentir : Ramouna récoltait quotidiennement 1001 caresses, pas moins.
Les années passant, Ramouna perdit quelques dents (ça rime !). Elle préféra les pâtés et le mou aux croquettes. Deux dames, qui habitent juste un peu plus haut au Voisinage des Cellites, se mirent en tête de l’accueillir chez elles. Mais à leur grand dam, elles furent devancées par quelqu’un qui enleva le Belle pour le quartier Saint-Léonard. Germain mena une enquête, se rendit sur place. Il revint avec de bonnes nouvelles : Ramona était en lieu sûr, choyée.
Mais nous, depuis, nous pleurons l’absence de notre petite reine.
Voilà pourquoi nous avons baptisé cet endroit féerique, le square Ramouna.






J’ai douze ans (presque).Je m’appelle Leila mais le plus souvent on m’appelle Lilou vu que une plus grande porte déjà le même prénom. Je suis la sœur d’Arthur. C’est pas un méchant bougre mais il a tendance à se prendre pour mon père « fais pas ci, fais pas ça ». Déjà que mon paternel, je ne le vois que trois minutes cinquante tous les siècles et demi, vous voyez le genre… Je suis bien contente qu’on en ait fini avec le confinement rapport qu’on n’allait plus du tout à l’école et donc que je ne pouvais plus voir mes copines, mes amis. J’ai faillis éclater de rage. Au mois de mai, avec ma mère,  on avait inventé une chanson « j’en ai marre de ce conard de virus » ça s’appelait. On la chantait du matin au soir. C’est pas marrant-marrant pour nous qui sommes nés avec le siècle. J’explique. Primo, voici trois ou quatre ans, c’était les attentats. Au début, je dois avouer que j’avais les chocottes puis cela s’est passé. Secundo, voici un an, c’était les marches pour le climat, j’y ai participé car c’est nous qui allons déguster dans peu de temps. Tertio, depuis toujours, où que j’aille, dès que je m’éloigne un peu sur mon vélo ou que je joue avec mes copines, j’entends maman qui me dit : « Lélia, je ne te vois plus ! ! ! ». Comprenez que je dois toujours être à la portée de sa vue. Ca me tue ! Tout cela à cause de ce salopard de Dutroux. Quelle vie, mes aïeux ! Oh, regardez, voici le vieux monsieur. Nous on l’appelle le « vieux crouton ». Il habite pas loin du Voisinage des Cellites, là-bas, dans un building Montagne Sainte-Walburge. Je parie qu’il a pas loin de cent ans. Quelle déchéance ! (j’ai appris la signification du mot à l’école).








Le 20 juin 2041. - J’habite dans un penthouse au septième  étage d’un building de la Montagne Sainte-Walburge à Liège. La vue sur la ville y est assez fantastique. L’été, quand il fait chaud, je me promène à poil sur la terrasse. Personne ne peut me voir à part les oiseaux ou parfois un enc*** de drone de la police de passage dans le coin. J’ai toujours adoré me mettre nu. Avec une longue vue, je regarde parfois s’agiter mes contemporains ; ou alors mieux, les astres, les étoiles filantes.
 Je me suis marié sur le tard, en 1986, j’avais 35 ans ;  ma femme a eu deux enfants des jumeaux : Dolorès et Philippe. J’ai commis, comme tout un chacun, des quantités de sottises et quelques erreurs. Une d’entre elles fut d’avoir épousé Sarah. Elle est heureusement morte maintenant.
Je ne vois mes enfants que deux fois l’an : le jour de mon anniversaire et le jour de l’an où l’on sacrifie à la tradition liégeoise de la choucroute. J’ai horreur des choucroutes, aussi je prends autre chose.
Hier, j’ai fêté mes 90 ans. J’ai dit à mes enfants que notre rencontre annuelle pour la circonstance était reportée à une date ultérieure. J’ai passé la journée au sauna, au hammam, puis un resto japonais où je me suis goinfré de sushis et de makis. J’ai terminé par le centre de massage boulevard Piercot où les hôtesses sont bien efficaces et avenantes. De retour à la maison, j’en suis à ma quatrième bière brune. Une journée un peu trop remplie, oups !, et maintenant je suis claqué …

Le 30 juin 2041. – Je vis seul.  Tous mes amis sont morts, je veux dire ceux qui ont vraiment compté. Mes amies femmes, encore buvables, ne tiennent plus du tout à me rencontrer. Il faut croire que j’ai été fort odieux. Une personne, qui habite l’immeuble,  veille sur moi, Fatma, une Syrienne. Elle ne s’appelle pas Fatma mais elle a une tête à s’appeler ainsi. Elle vient faire le ménage, s’occupe de mes courses dans les magasins. Au début, elle me faisait même quelques gâteries, sur commande, mais maintenant plus. Je n’aime plus son corps et ne supporte plus qu’elle me touche.

Le 7 juillet. – Il m’est arrivé une chose assez surprenante aujourd’hui. On organisait à la basilique Saint-Martin, là tout près, une visite qui débutait par la tour. Il est évident que je ne peux plus monter les 227 marches qui y mènent, mais la possibilité nous était offerte de nous tracter, assis sur un siège, au sommet via une sorte de grue. En regardant avec des jumelles le début du boulevard de la Sauvenière, je vis, sans aucun l’ombre d’un doute, mon amie Cawète. Aujourd’hui elle doit avoir 65 ans mais là elle en avait 30. Elle me saluait de la main, comme si elle me voyait à deux pas, me souriait. Et je fus sidéré de voir à son bras : moi-même, himself ; je semblais avoir 40 ans à tout casser. Et je pus voir, dessiner sur leurs lèvres : Louis, fais nous signe ! « Louis, fais nous signe ». J’ai failli tourner de l’œil. Je devins, paraît-il,  blanc comme un mort. Aussi on me redescendit vite fait de la tour.

- 29 juillet 2041 – Ca fait de semaines et de semaines que j’entends la même rengaine : « C’est la guerre ! » ou encore «  Mais monsieur, c’est la guerre ! ». Alors que je voudrais tant retourner une dernière fois à Londres. « C’est la guerre, mon bon monsieur ! Les frontières sont fermées. » Quoi ? Ils ont fermé les frontières, a c’t’heure, ces pignoufs enfarinés ? … J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien comme le disait la chanson … Je me souviens du temps où j’étais testeur d’hôtel. « Voilà un métier qu’il est chouette !,  m’a dit l’autre jour la p’tite voisine rouquine du premier ! » J’ai été partout tester les hôtels : en Belgique, au Luxembourg, en France… Pas en Allemagne, ça non pas en Allemagne. Pas en Espagne non plus, non pas en Espagne. A Londres, oui, en Angleterre et j’ai fait tout New York. Et maintenant même plus moyen d’aller dormir à Londres. «  Mais les frontières sont fermées, mon bon monsieur. C’est la guerre ! «  Crotte ! Crotte ! Crotte ! et crotte ! Les gens maintenant, ils prennent les vieux comme moi pour des ploucs, des crétins de premier ordre. Ils sont bien polis, prévenants même, mais ils considèrent les vieux comme des pignoufs et moi je sais une chose : c’est qu’ils voudraient bien qu’on dégage le plancher car, nous les vieux, nous sommes trop nombreux et nous leur coûtons la peau des fesses. «  Dégage, vieux-rat ! » Ils le disent pas mais ils le pensent, na ! Vous voulez que je vous dise : ce sont de sacrés faux-culs, les jeunes d’aujourd’hui !

15 août 2041 – Comme on devient ! Misère ! Quand j’étais jeune et beau (maintenant je ne suis plus aucun des deux !) j’avais l’habitude de faire une sieste après le dîner. Maintenant, j’en fais dix par jour. Autrement, je relis de vieux Simenon, de vieux Jean d'O., de vieux Cavanna, de vieux Nothomb, par tranche d’un quart d’heure car mes yeux fatiguent vite. Cela fait vingt ans que j’aurais dû passer sur le billard pour m’opérer de la cataracte mais j’ai jamais eu le courage. Le médecin vient de passer. Il m’a demandé comment je me portais, j’ai répondu «  ça roule ! mais j’ai les pieds de travers ». Je lui ai expliqué que mes orteils étaient tout inversés : les orteils du pied droit étaient sur le pied gauche et ceux du gauche sur le droit. Si bien qu’à la place du gros pouce, on trouve le petit orteil et tout le reste à la selon. Un mic-mac ! Il a  voulu me persuader que, au contraire, tout était normal : «  Et là quand je vous pince ici ,c’est quel orteil ?, ne regardez pas ! «  - «  Le gros orteil », que je dis. «  Ben vous voyez, tout est à sa place ! » (mais quand je regarde là où il pince, c’est le petit orteil que je vois). « Mettons, docteur ! «. Vous avez déjà remarqué ? Faut jamais contredire les médecins. Ces gens-là sont très-très susceptibles !

- 1 septembre 2041
Ya pas à dire ! on s’est bien fait entuber par les Flamands ! Nous sommes devenus leur colonie. Ils ont la main mise sur presque toute l’industrie, l’agro-alimentaire et les accords de Wetteren nous obligent à leur acheter quasiment tout. La Wallonie est devenue la spécialiste du recyclage des déchets ; il en vient de toute l’Europe… Voici dix ans que des «  pourparlers » avec la France, en vue d’un rattachement éventuel, pataugent … républiquement …

-   18 septembre
J’ai appris qu’une prime de 10.000 euros est accordée aux familles qui désireraient faire euthanasier un parent en fin de vie …

-  22 octobre
Un jour, je ne sais trop comment, je me suis retrouvé à l’hôpital du Pèrî, là juste derrière chez moi. J’ai téléphoné à ma fille Dolorès pour avoir des explications. «  Tu ne peux plus vivre tout seul chez toi, papa ». « - Je t’en foutrai ,moi ! Sors-moi d’ici immédiatement autrement je convoque mon notaire. ». Non mais ! Me foutre chez les zinzins !

-  11 novembre
Tu connais la dernière ? Un échevin, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, m’a raconté. L’autre nuit, vers 23 h,  il paraît que j’étais à tambouriner à la porte de l’hôtel de ville de Liège, à la Violette. Je voulais assister au conseil communal. « Mais, Louis-Joseph, il n’y a pas de conseil communal aujourd’hui et de toute façon, maintenant ils se tiennent à huis-clos : c’est la guerre « . E cô ! Je me demande bien ce que j’allais foutre là en pleine nuit … Quelle mouche m’a piqué ? Il paraît que je fus jadis échevin du tourisme à la ville de Liège … C’est bien possible mais je ne m’en souviens plus du tout.

- 28 décembre 2041
Durant la nuit de Noël, j’ai fait une rencontre … miraculeuse. Vous allez rire ! Venu du ciel est atterri sur ma terrasse … mon ange gardien. C’est en tout cas ainsi qu’il se présenta. «  e viens te chercher », me dit-il. «  Pour aller où ? »,  dis-t’je mî, innoncint. « Ne fais pas l’andouille, Louis, tu sais bien pour où. Mais tu as le temps de plier bagage et je vais rester quelques jours avec toi ». « Comment dois-je te nommer ? », dis-je encore. « Appelle-moi … euh … Mickey, tiens ! »  Il ne me ressemble pas vraiment. Il est plus grand que moi, un peu mieux charpenté surtout. Mais je l’ai de suite reconnu. Avec lui, je me marre : on picole toute la journée, lui du cognac et du champ ‘, moi de la bibine. On écoute de la musique à fond les manettes : Zap’, Lou, Led’Zep’ etc… On se fait apporter de la bouffe : des sushis à mac, des frites, des spagett’s,etc. On se souvient des bons coups de rigolade qui ont égrainé ma vie, avec quelques nanas, avec des amis dans les bistrots. Le super-pied , quoi ! Encore deux ou trois jours et puis : salut la compagnie. Ouais ! je le dis tout net : Mickey, c’est mon meilleur pote - en date -  !

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Ce carnet fut découvert par Fatma en faisant le ménage après le départ définitif de Louis. Elle le conserva malgré la piètre description qu’il avait faite d’elle.



                                                                                                       Jean Catin
                                                                                                       Juillet 2020

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                                                              Chapitre 6



 Pour ces messieurs, il fallait bien se rendre à l’évidence : la classe laborieuse grognait de plus en plus. Le bassin industriel liégeois n’était pas le seul à être secoué par des grèves revendicatives, la Belgique tout entière était aux prises avec les trois mots d’ordre de la gauche : l’amélioration des conditions de travail, le suffrage universel et la journée de huit heures. La classe dirigeante ne pouvait plus se contenter de vagues promesses. Cependant, elle était divisée et, de toute évidence, cela n’allait pas être une mince affaire. Il fallait pour le moins procéder à des auditions de quelques ouvriers (triés sur le volet, pas question de discuter une seconde avec des anarchistes). En 1886, un Comité fut créé.
 Du côté des Conservateurs, ces trois points étaient à rejeter en bloc excepté, peut-être, les conditions de travail, mais on verrait cela plus tard ; l’important était de céder avec parcimonie. Comme le disait si justement un des maîtres sidérurgistes « tu leur donnes une cuillerée, ils veulent la louche toute entière ». La journée de huit heures ? Et pourquoi pas sept heures, et cinq jours par semaine tant qu’on y était ? Le suffrage universel ? Allons donc, pour ces ignares, ces béotiens qui ne savent ni lire ni écrire, incapables de se diriger eux-mêmes.
Ce Comité était constitué d’industriels, de fonctionnaires, d’ingénieurs, d’ecclésiastiques. Il était chapeauté par un certain M. Sainctelette ainsi que le fameux ingénieur Georges Montéfiore-Lévi. Fallait-il y inclure des médecins ? Une partie d’entre eux y était favorable, d’autres s’y opposaient farouchement car c’était, selon leurs dires, comme « faire rentrer le loup dans la bergerie ».
Gonzague Lardennais, le banquier du Crédit général liégeois, était chargé de convoquer les auditeurs et les ouvriers qui allaient participer à cette grande enquête. Philippe Van Pée, docteur en chef à l’hôpital de Bavière, flanqué de deux de ses collègues, avaient été désignés comme représentants du monde médical. Or, cet honorable praticien, avait éconduit, et pire encore, humilié son ancien camarade de l’Athénée, l’argentier Lardennais. A un mois du mariage de ce dernier, il avait conquis le cœur de Victoire Des Esseintes pour en faire son épouse. On se souvint encore de l’engueulade aussi homérique que publique qui éclata entre les désormais anciens amis. D’après témoins, on eut dit un combat à mort entre deux chiens enragés. C’est ainsi qu’il n’y eu jamais aucun médecin lors des auditions qui débutèrent an août 1886.

Le directeur en chef des Ecoles Moyennes de la Ville de Liége devait assister à la réunion préparatoire qui se déroulerait le 3 août. Hélas, un sien et cher ami venait de décéder lors d’un tragique accident. Il se fit remplacer par son bras droit, Célestin Paternoster, jeune instituteur plein d’idéal. « Voilà un qui ira loin » disait-on de lui. Quand on sait ce qu’il en est advenu …mais c’est une autre histoire. En écoutant tous ces gens discourir sans fin, notre homme bayait aux corneilles. Il faut dire qu’il avait à peine dormi et pour cause, avec de (mauvais) camarades, il avait fait la nouba toute la nuit. Pour se distraire, il trouva une idée amusante : pourquoi ne pas proposer à ses élèves, une dictée en leur faisant remarquer qu’il s’y dissimulait plusieurs erreurs grossières. Discrètement, il en rédigea un brouillon.



L’école moyenne du quartier Sainte-Marguerite avait déménagé de la rue Saint-Séverin pour la place Hocheporte où s’élevait un prestigieux bâtiment tout au bout de la rue des Anglais en vis-à-vis de la Montagne Sainte-Walburge. Le lendemain, notre instituteur se présenta tout ragaillardi devant ses élèves de sixième primaires
- Vous allez copier une courte dictée. Attention donc aux fautes d’orthographe. Ce court texte comporte sept erreurs plus ou moins flagrantes, pas une de plus. A vous de les trouver. Vous ne pouvez pas vous faire aider ni par un adulte ni par un élève. Si vous le faites, vous ne trompez que vous-même. Ce devoir ne sera pas coté, vous savez que j’ai horreur de ces sortes d’évaluations. A vos plumes !

                                                 Dictée des sept erreurs.
« Quand Notger accède au poste d'évêque de Liège, en l'an 972, le cœur de Liège est constitué par le complexe de place Saint-Lambert avec la cathédrale et ses annexes, le palais, l'église Notre-Dame.
À partir du XIe siècle, Liège s'épanouit. Les successeurs de Notger, inspirés par son œuvre, suivent l'exemple.
Mais surtout Liège s'ouvre sur le monde. La route de France, actuelle rue Saint-Gilles, est reliée directement à la cité par le pont d'Amercoeur.
Le 3 mai 1117, Liège est frappée par un terrible séisme.
Au terme de violents affrontements, la ville est mise à feu et à sang en 1468 et sa population victime d'un terrible massacre, perpétré par Charles de Lorraine.
Des édifices de plus en plus considérables par leurs proportions voient le jour. Ces dernières abritent les dignitaires ecclésiastiques de la cathédrale et des dix-sept collégiales.
Sur le plan artistique, le XVIIe siècle voit de nombreux artistes liégeois faire le voyage à Rome afin de parfaire leur formation. Dans la seconde moitié du siècle, le sculpteur Jean Delaporte s'illustre tout particulièrement dans la sculpture baroque.
À Liège, tous les événements français trouvent un écho immédiat, la prise de la Bastille détermine, le 18 août 1788, la révolution liégeoise qui amène à la création d'une république liégeoise.
Mais la plus grosse perte pour Liège est indiscutablement la démolition de la prestigieuse cathédrale Saint-Lambert à partir de 1793 à la suite des démarches du peintre Léonard de Vinci.
Dès 1744, le canal de la Sauvenière est voûté. De ces travaux naît le boulevard de la Sauvenière, qui trouve sa continuation dans le boulevard d'Avroy. La gare des Guillemins est créée en 1842 dans un espace encore vert. »
L’école primaire de Sainte-Walburge était la seule à être mixte. C’était un essai pédagogique voulu par le très progressiste échevin de l’enseignement. En ce début d’année scolaire, on n’y releva aucun problème majeur entre les élèves. Parmi eux, deux enfants de 11 ans en étaient particulièrement contents : Jo et Zette, vu qu’ils s’adoraient, ils étaient d’ailleurs voisins rue Lacroix (une des plus belles rues du quartier). Jo, baptisé Joseph, Zette baptisée Lisette. « Ceux-là, ils sont déjà prêts pour le mariage » disait-on d’eux.
Dès le retour de l’école, nos deux amis bûchaient déjà sur les sept contre-vérités. A 8 heures de relevée (20 h), l’affaire était entendue sauf sur un point. Le lendemain, dès 6h30, Jo vint retrouver son amie dans sa chambre. Le devoir était posé sur le lit.
- Bon, récapitulons. Première phrase, rien à dire.
- Rien !
- Deuxième, idem.
- Idem !
- Troisième … Qu’est-ce t’en dit ?, fit Zette.
- Le pont d’Amercoeur du côté de la rue St-Gilles ? Ha-ah-ah, laisse-moi rire !
- Le pont d’Avroy. Et de une. Quatrième phrase ?
- Pour moi, y a pas d’erreur ou alors c’est vache …
- Cinquième phrase ?
- Charles le téméraire, pardi !
- Sixième, élève Joseph ?
- Certainement pas dix-sept. Je crois qu’il y en a … huit.
- Moi, sept, répliqua Zette. Nous y reviendrons … Septième phrase ?
- Pas Jean Delaporte mais bien Jean del’Cour.
- Huitième ?
-  La révolution, c’est en 1789 et pas en 88.
- Neuvième ?
- Nous ne sommes pas en Italie. C’est Léonard de France et non de Vinci.
- Et dixième ?
- Le boulevard de la Sauvenière a été voîté en 1844 et non un siècle plus tôt.
- Youppie ! c’est dans la poche, éclata Zette.
- Objection votre honneur, reste le nombre de collégiale. Oups ! t’as vu l’heure ?
Les deux ados se lèvent et s’embrassent sur … la bouche. Cela fait déjà trois semaines qu’ils pratiquent de la sorte, à l’abri des regards s’entend ? « C’est plus mieux ! » avaient-ils conclu de concert. Ca chahute en dessous de la ceinture de Jo, même qu’il attrape des vaps. Zette l’a bien vu à son regard vitreux. Elle y met le hola !
- Va chercher ta mallette, Jo, on va finir par arriver en retard.
Zut alors !




- Bonjour m’sieur Léon !
Jo salue son voisin. C’est un mineur qui travaille tout près au charbonnage Bonne-Fin, carrefour Fontainebleau. Aujourd’hui Léon Avril est convoqué à l’Audition qui se tiendra tout à l’heure dans la grande salle de l’Emulation en face de l’université. Il pouvait choisir d’être accompagné par deux amis ; il a opté pour Alphonse et Rodolphe. Bon prince, le patron de la houillère leur a donné congé ; « pour la paie, vous verrez avec la caisse de chômage » avait-il précisé. L’épouse de Léon leur a préparé des tartines de sirop (de Liège), des œufs durs ; «  je suppose que vous  trouverez de quoi boire sur place comme il est dit dans la lettre » ajouta-t-elle. Elle avait vu juste, il y aura de la chicorée, du café, du lait, de l’eau en suffisance et même des plateaux de cramique, de gâteau de Verviers, de la tarte au riz, des gaufres.
La grande salle de l’Emulation est imposante. Au centre, on a disposé des sièges à la façon d’un fer à cheval. C’est là que se tiendront les auditeurs. Devant eux cinq chaises à haut dossier sculpté pour les témoins ouvriers. Le public se teindra tout autour. Comme il fallait s’y attendre, la séance ne commença pas à 10 heures mais à passé 11h15. De suite, on appela Léon à la barre, il était le premier. Encouragé par ses deux camarades, il se leva, demanda s’il pouvait ôter son veston « ainsi on verra ta blanche chemise ton nœud, ton nouveau pantalon gris » (acheté pour la circonstance), avait lancé son épouse Catherine, fière de son bel homme. Le plus discrètement possible, il en profita pour biberonner un bon coup à sa plate de pèket. On ne le dirait pas comme ça mais Léon est un timide.

Prenons l’audition en cours …
Le Président : Comment vous paie-t-on ?
Le témoin : Tous les quinze jours.
Le Président : Les ouvriers vont-ils beaucoup au café ?
Le témoin : Oui et non.
Le Président : Boit-on plus qu’il y a dix ans ?
Le témoin : Oui. Nous demandons que l’on diminue le nombre de cafés, qu’on les surveille.
Le Président : Y-a-t-il beaucoup d’absent le lundi ?
Le témoin : Ça dépend. On pourrait commencer plus tard le lundi, par exemple à 7 heures et beaucoup d’ouvriers alors ne chômeraient pas. Les heures perdues, ils les rattraperaient le mardi et le mercredi.
(…)
…Plus tard …

M. d’Andrimont (bourgmestre de Liége) : N’allez-vous jamais dîner le dimanche aux Sociétés d’alimentation économique ? On y dîne fort bien moyennant 45 centimes.
Le témoin : Quel est le ménage d’ouvrier qui pourrait dépenser 45 centimes par tête pour dîner ? (Rires)
M. d’Andrimont : Je parle pour vous seul.
Le témoin :  Je suis allé à la Société économique mais j’avais faim une heure après avoir dîner. (Rires)
M d’Andrimont : Ce que vous dites m’étonne. J’ai dîné là aussi. Venez un jour avec moi, vous verrez qu’on y dîne bien.
Le témoin : Oh ! c’est qu’on vous connait bien. (Hilarité)

…plus tard encore …
Le Président : Il y a encore des femmes au fond ?
Le témoin : Oui, mais à La Haye. Les femmes-manœuvres ont 1 fr50, les enfants 50 centimes à 1 franc par jour.
Le président : Pourriez-vous empêcher la femme qui est veuve, qui a des enfants de descendre ?
Le témoin : Oui. Qu’on l’emploie à la surface. D’ailleurs, il est plus utile qu’elle soigne ses enfants. Au lieu d’accorder des subsides pour les fêtes, qu’on forme une Caisse de secours pour ces malheureuses femmes. A Bonne-Fin, nous avons formé un magasin de denrées alimentaires. Les blessés, les malades sont secourus par notre caisse. Nous demandons 8 heures de travail, les marchés par contrat, une journée suffisamment rémunérée.




- Pardonnez ma curiosité, messieurs, il s’est passé quelque chose de spécial ici à l’Emulation ?
C’est Jeanne qui vient d’apostropher Léon et ses amis qui sortent de l’Audition car il est 5 heures de relevée (17h).
- Oh oui, mademoiselle, nous venons défendre notre peau devant le patronat, le Capitalisme.
- Eh bien, apparemment cela vous a réussi, monsieur : vous avez les yeux tout brillants.
- Merci mademoiselle.
Léon a en effet les yeux encore humides. Comme la plupart des timides, il est également fort émotif. Certains de ses camarades ont craqué d’émotion à la barre…
Si vous le voulez bien, intéressons-nous maintenant à Jeanne. Elle a vingt-deux ans, c’est une vraie rousse donc une personne de caractère (c’est presqu’un pléonasme). Elle habite à Gouvy (un petit village planté sur le haut plateau ardennais) avec sa famille : Joseph Houyon, sous-chef dans la toute récente gare, terminus de la ligne ferroviaire de l’Amblève qu’on a inaugurée voici trois ans, sa mère Pélagie et ses trois frères. Uniquement pour les dimanches et les jours de fête, sa mère cuit des tartes, des gâteaux qu’elle vend dans une pièce au rez-de-chaussée de leur toute nouvelle maison sise au 11 rue de la gare (ça marche du tonnerre, merci !). Depuis toute petite, Jeanne s’est entichée de pharmacopée. Ainsi elle prépara des potions à base de plantes contre le rhume, la grippe, la bronchite - se basant pour cela d’écrits d’auteurs latins- . Puis contre les maux de dents, les maux du ventre,  les malaises cardiaques, la mélancolie - qu’elle appelle en riant « la noire asthénie » -. Au début, il lui fallait des cobayes ; ce furent tout naturellement les membres de sa famille ; puis les cousins, les cousines, les voisins, les voisines. Tout le village y passa car elles fonctionnaient à merveille ses désormais fameuses tisanes. On l’appelle là-bas « Jeanne-la-guérisseuse ». Elle dût cependant se résoudre à mettre un frein à son activité car les pharmaciens et les médecins du canton lui tombèrent dessus. Elle est étudiante à l’université de Liége en … pharmacie. Pour ne pas faire le voyage tous les jours, elle loue une belle chambre chez sa tante Marcelle rue Fonds-Saint-Servais. Depuis le décès de l’oncle Louis, tante Marcelle continue à tenir le commerce : location de charrettes les plus diverses, de fiacres ainsi qu’un service de diligences qui assure la liaison avec Bruxelles, Verviers, Namur, jusqu’aux frontières avec la Hollande et l’Allemagne. Elle tient tout cela comme un homme. Cependant avec la venue du chemin de fer, depuis deux ans, les diligences perdent du terrain. Qu’à cela ne tienne, tantine (52 ans) a de quoi largement assurer ses vieux jours sans compter qu’elle continuera la location de ses trois chambres pour étudiantes, revenu qui n’est pas négligeable.
Jeanne est en dernière année. Elle sera la dixième des premières femmes à être diplômée à l’université de Liége. Ecoutons-la : « Quand j’ai émis le souhait de poursuivre les études après les humanités, mes parents qui sont adorables ont été un peu surpris tout de même mais ils m’ont approuvée. Mes deux frères aînés étant déjà dans la vie active - ils professent dans un domaine qui ne peut avoir que de l’avenir : l’électricité -, la charge financière est déjà plus supportable. Mon frère cadet est, lui, toujours au petit séminaire de Bastogne et nous croyons qu’il se destine à la prêtrise. Le souci principal du corps professoral était de savoir comment me placer dans les auditoires, moi la seule femme parmi des dizaines et des dizaines d’étudiants masculins. Au milieu des garçons ? Oups ! On trouva la solution : je  m’installe à une table située juste au pied de la chaire du professeur. J’attends l’heure de cours dans une petite salle, puis, quelques minutes avant l’entrée du professeur, un appariteur vient me chercher en n’oubliant pas auparavant d’avoir écarté les petits papiers et objets que certains de mes condisciples ont déposé sur ma table :  fleurs, petits mots doux, poèmes suivi non seulement de la signature mais d’un point de contact, objets divers (dont de très polissons). »


Tout en nous racontant son histoire, Jeanne est arrivée au niveau du Cirque de Variété. Nous la laisserons car elle a un rendez-vous intime avec une amie … Si vous faites un peu attention, juste sur le trottoir en face, vous ne pouvez louper six dames avançant toutes pomponnées. Et pour cause, aujourd’hui elles sont mises à l’honneur par la Croix-Rouge lors d’une séance qui va se tenir au Cirque dans quelques minutes. Le mieux est de laisser la parole à Pauline.
« Je ne sais pas si vous le savez mais à mon époque, en 1952 pour être précise, il existe en France les sœurs Etienne, deux chanteuses très connues qui popularisent des airs populaires. Ici à Liège, on nous surnomme les cinq sœurs Etienne. Nous ne sommes pas chanteuses mais au fond nous pourrions l’être car, sans vantardise excessive, nous avons toutes un joli brin de voix. Cependant, c’est pour une autre raison. En 1944, alors que les « robots »  tombent sur Liège, les besoins de transfusions deviennent de plus en plus grands. Une autoradio fait des appels dans les rues. Moi-même et deux de mes sœurs, Marguerite et Léontine, nous entendons cet appel alors que les V1 passent encore sur la ville. Tout de suite, nous avons convaincu nos deux autres sœurs, Catherine et Marie, de la nécessité et l’urgence du geste. Je vous passerai l’énumération des nombreuses circonstances où notre don fut accueilli avec soulagement : catastrophes les plus diverses, amputations, accouchements difficiles, etc. Cinq sœurs donneuses de sang …, nous sommes peut-être uniques en notre genre dans le monde. Pour l’anecdote, il y eu en 1944 à Casablanca quatre frères, les Henche. L’employé qui les reçut à la Croix-Rouge locale crut un instant à une fumisterie lorsqu’ils déclarèrent habiter tous les quatre rue des Sanguinaires. Mais il n’en était rien ! Ensemble, nous avons donné plus de soixante litres de sang. Aujourd’hui La Croix-Rouge nous remercie en toute discrétion cela va sans dire.




Samuel habite dans une chambre garnie, là tout près du Cirque, au 38 rue sur-la-Fontaine. Un logement qui, lui a-t-on dit, fut jadis une maison de passe. Il crèche au deuxième étage sur l’arrière du bâtiment, 25 mètres carrés à tout casser. Pour le moment, il se contente de ce modeste logis en attendant des jours meilleurs. Autrement les autres chambres de l’immeuble sont habitées uniquement par des célibataires mâles : un ouvrier de chez Cockerill, deux serveurs de bistrot, un chômeur, un Italien le bel Antonio surnommé par sa copine « le mangeur de blanc », un retraité impotent, un autre vieillard malpropre qui crèche dans les combles. Un seul cabinet pour tout le monde trône majestueusement dans la cour, uniquement trois robinets installés sur les paliers. Bienvenue dans le quart-monde ! Son père Théo travaille dans les carrières de pierre à Sprimont. Avec son épouse, ils ont eu cinq enfants. Dans le village, on les appelle en pouffant : Théo et sa grande Clémence (ndlr : en grec, ce prénom masculin est un dérivé de Théos qui signifie Dieu). Il est vrai que la dame en question mesure son mètre 90 ( 1m69 pour son homme). Ils sont réputés comme étant très-très radins. Pour preuve, quand Samuel a émis le souhait de se barrer de sa famille, son grand frère lui a dit : « c’est une sage décision. Tu sais comment sont les parents, de fichus exploiteurs. Ta paie c’est pour eux. En échange, tu as juste de quoi ne pas mourir de faim et il faut pîler pour avoir une pièce le dimanche » Un beau jour, Sam s’est barré. Il s’est installé en cachette dans le premier logement venu.
Pendant un an, il fut engagé comme apprenti à l’imprimerie du journal La Meuse rue Basse-Sauvenière. Ses chefs le trouvèrent si doué qu’il fut ensuite incorporé dans l’équipe. Le voici donc déjà ouvrier-imprimeur avec un assez bon salaire. Plus ou moins secrètement, il vise plus haut alors qu’il n’a pas le diplôme : journaliste. Sous le couvert de la signature d’un chroniqueur, Sam a déjà publié des articles jugés assez pointus. Pour l’heure, il tente de faire accepter par la direction un jeu de son invention dont la règle consiste à remplir une grille en carré avec une série de chiffres qui ne se trouvent jamais plus d’une fois sur une même ligne, dans une même colonne et dans une même région. Vous l’avez deviné, amis lecteurs, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le sudoku. Hier, il en a montré quelques exemplaires à Victor, un de ses camarades du travail, qui avait loupé le dernier bus. Sam l’invita à venir loger dans sa chambre. Ils dormirent tous deux dans le seul lit disponible. Vers 7 heures du matin, Victor réveilla son ami.
- Hé, mais tu bandes comme un âne ?
Sam se mit à rire :
- Oufti, oui, j’ai la trique !
- Tu as la trique sur moi ?
- Tu veux rire ou quoi … Non j’ai tout simplement la trique. Ca ne t’arrive jamais ?
- Ben non … pas souvent, répondit l’autre un peu penaud.
- Bibi, c’est tous les jours et ça peut me durer des heures d’affilée.
- C’est donc vrai alors ce que l’on dit au boulot ?
- On dit quoi ?
- Que t’en es, lâcha Victor. «  Oh lui, avec ses déhanchements de femme »
Sam se redressa, bondit du lit.
- Ben mince alors, elle est raide celle-là !
Il éclata de rire. Pas Victor. Très sérieux il ajouta :
- J’espère que non, je ne tiens pas à fréquenter un pédéraste.
- Pédéraste, je t’en foutrai mois des pédérastes. Allez, fiche le camp, je t’ai assez vu. C’est que j’ai à faire moi.
C’est ainsi que Victor se r’habilla, fissa, s’en fut la queue entre les jambes sans avoir pu prendre un petit déjeuner auquel il tenait tant.
Les propos tenus pas son collègue perturba un instant Samuel. Et s’il était « porté » sur les hommes ? Cependant, très vite, il se souvint d’un incident survenu voici une dizaine de jours. Il s’était fait une vilaine blessure à l’aine et, en sus, avait chopé une petite fièvre. « J’ai sans doute été mordu par une bestiole quelconque style un tique, se dit-il. Pas étonnant ces saloperies doivent fourmiller dans ce taudis ». Il en fit part à Olga. Olga, 24 ans, est la fille du docteur de son village natal. « Un joli brin de fille » comme on la qualifie là-bas. Tous deux ont conservé une certaine amitié à tel point que la jeune femme a le double des clés du logis de Sam. Tout naturellement, il se confia à elle. Ayant enlevé le pantalon du garçon, Olga ausculta la plaie. Elle la nettoya comme elle put avec du savon. C’est alors que Sam commença à bander comme un cerf. C’est malin aussi, son infirmière ne cessait d’effleurer son membre qui à chaque fois prenait de l’ampleur. « Tu m’as l’air d’un drôle de malade, toi », lui susurra-t-elle  à l’oreille. Tout cela se termina comme vous pouvez aisément le supposer, au grand plaisir de notre jeune imprimeur - et d’Oga itou-
Olga donne des cours de piano. Elle n’a pas le diplôme requis mais elle fait comme si. Tout à fait entre nous, c’est, comme on dit, une vicieuse. Ne lui dites pas, cela la vexerait. Ses élèves (qu’elle choisit) sont tous des pré-adolescents qui ont 13 ou 14 ans, pas moins pas plus. Suivons-la un instant, voyons comme elle s’y prend. Nous sommes au quartier de l’Ouest. L’élève de ce matin est le fils d’un commerçant, un jeune garçon, encore un peu efféminé. Seuls dans la pièce, ils sont tous deux assis devant le clavier du piano. « Tiens-toi droit, creuse les reins, le tronc à la vertical » ponctue-t-elle  en plaçant ses mains sur le fessier, le bas ventre du gamin. La leçon peut continuer. Tout en lui prodiguant des conseils dans l’étude des gammes, mine de rien, elle pose une main sur la jambe droite de son élève, puis sur la cuisse, plus haut encore. A la fin de la leçon, l’étudiant à perdu toute notion … pianistique. « Il faudra recommencer l’ensemble la semaine prochaine, Firmin, nous sommes d’accord ? ». Et Firmin d’approuver en hochant la tête, un grand sourire aux lèvres « oui, mam’zelle, Olga ! »
Le cours terminé, la jeune professeur à l’habitude d’aller prendre un café dans un bistrot du coin. C’est là qu’elle croise le vieux monsieur.




Le vieux monsieur sortit de la taverne «  Aux Portes de Liège ». C’était le 19 juin, le jour  de son anniversaire. Il avait renoncé à manger le plat du jour (des rognons avec des frites, qu’il n’aimait pas trop, les rognons). Par contre, il avait bu trois bières ( juste la dose pour se sentir olé-olé). Le patron lui avait remis « Le Petit Saint », un roman de Georges Simenon qu’un certain Robert Lecidre, qui fréquentait aussi les Portes, lui avait promis : « tu verras, c’est un des meilleurs de Simenon ». Le vieux monsieur fit une courte halte aux feux rouges puis descendit vers l’arrêt de bus « Fontainebleau ». Il s’assit sur une banquette, feuilleta le livre, en grands caractères, celui-là, idéal pour une lecture agréable, pas loin de 400 pages. Soudain, son corps pencha sur la gauche, s’affala sur le banc, puis, déséquilibré, tomba par terre. Le roman finit lui aussi par glisser des mains. Assise à ses côtés, une étudiante sursauta : «  Monsieur… Ca va, monsieur ?». Elle eut le bon réflexe : appeler le 112. Un médecin arriva vite sur les lieux : « Trop tard, il est mort ! « , conclua –t-il .

                                                     *
«  Bon ! Je descends au Cadran ou aux Guillemins ? Va pour les Guillemins, plus facile d’accès pour mes pauvres guibolles. Et puis d’ici là, j’aurais le temps de digérer mes deux, hips !, mes trois bières … Mais qu’est-ce que je raconte, moi ? Plus la peine de me poser la question … T’as pas entendu le toubib : « T’es mort, mec ! ». Refroidi ! Cette fois, t’y es passé ! Bien content, tiens ! Tu vois : c’était pas si terrible que ça ! On dira plus tard : «  Oh ! il a eu une belle fin ! Et le jour de son anniversaire, y paraît , cô por ! »

                                                    *
Un passant l’avait reconnu : « Il habite là tout près, au numéro 147 de la rue Sainte-Marguerite, le p’tit nouveau building ». C’est madame Zaza qui ouvrit la porte. Elle avait le double des clefs de l’appartement du vieux-monsieur-de-Fontainebleau.
- Qu’est-ce qu’il a eu ?
- Il est mort il y a une demi-heure, sans doute d’une crise cardiaque. Il vivait seul ?, demanda l’officier de police
- Oui, divorcé .
- Qu’avait-il comme moyens d’existence ?
- Juste la pension, je crois. Il ne faisait pas de folies, mais ne se laissait manquer de rien.
- Où prenait-il ses repas ?
-  Souvent ici. Il aimait cuisiner. Il y a une petite cuisine derrière la porte. Autrement, il allait parfois «  Aux Portes de Liège »  ou dans une des brasseries de la place du marché.
Le docteur Delsol demanda :
- Qui va s’en occuper ?
- C’est nous.
- Qui vous ?
- Moi et les locataires. Tout le monde l’aimait bien. Il y en a des qui sont partis en vacances, mais on s’arrangera.
-  Et l’argent ?
-  Peut-être qu’on pourra se servir de celui qui est dans son portefeuille. Et puis il m’a montré un jour une cachette …
- Je pense que vous n’aurez pas à vous en donner la peine et que, dès que la nouvelle sera connue, la famille se présentera.
Madame Zaza devait avoir une idée là-dessus, car elle haussa les épaules.

                                                 *
Le vieux-monsieur-de Fontainebleau ricana pour lui tout seul (et pour cause, il était mort) :  La famille se présentera, tu parles ! Chez nous,  nous étions quatre garçons et une fille. Marie, elle aimait bien ses frères mais de loin, c’est sans doute pour cela qu’elle habite dans les Amériques. Nos parents étaient très religieux aussi ils  baptisèrent leurs enfants du nom des quatre évangélistes. Mathieu est tellement riche qu’il regarde tout son petit monde de très haut, Marc est rentré dans les ordres (bouddhistes) et Luc, aux dernières nouvelles, a tourné poivrot. Puis , il y a moi, Jean. Ma fille, Lola, dit à tous ceux qui veulent bien l’entendre : « mon père ? c’est un sacré drôle de coco !» . Mon épouse attitrée, pour vous donner une idée, quand je l’ai rencontrée, je lui ai dit : « Tu es la seule, l’unique, je t’aimerai toujours » et au même moment, je me demandais où était la sortie de secours. »
                                                 *
Madame Zaza a dit à l’inspecteur qu’elle ferait la toilette du vieux-monsieur-de-Fontainebleau. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait la toilette d’un mort. Même qu’elle était réputée pour cela dans tout le quartier, peuplé par beaucoup de personne d’origine étrangère. « C’est tout de même mieux qu’à la morgue », qu’elle disait toujours. Elle se fit aider par sa nièce. Quand elle eut fini, elle invita les voisins de l’immeuble : « Venez le voir. Il est tout propre. On dirait qu’il dort. »

                                                *

 Misère ! Comme on devient ! Et dire que madame Zaza m’a vu tout nu. Heureusement que je venais de me raser le pubis. Je le fais depuis qu’un dame de petite vertu m’a dit un jour : « Voir un mec avec des poils de vingt centimètres  autour du zizi, ça me coupe l’appétit, tiens ! » . Depuis, j’ai toujours de la crème dépilatoire à portée de main, la Veet.  Ce qui m’emmerde le plus c’est qu’elle a vu mon gros ventre de buveur de bière ; quoique, j’étais couché sur le dos, donc cela a atténué. J’me savais pas aussi pudique.
Bon , c’est pas tout ça mais je vais devoir vous quitter définitivement. Faisons un ultime bilan. J’ai eu de la chance : je suis né blanc, homme, européen, je n’ai pas connu de guerre, je n’ai tué personne, je ne me suis pas fait trop entuber, je suis né pas très malin mais pas complètement abruti. Mais j’recommencerais plus, même pour tout l’or du monde ! Ca non, jamais ! »
Je coupe, là !
Bonne chance !  Bonne chance avec le covid-19 et tout ce qui va suivre !


                                                                                                                                  Jean Catin
                                                                                                                                   Juillet 2020

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                                              Chapitre 7           

           

 

- Un cappuccino italien, comme d’habitude, professeur ?

C’est Dino, le patron du bistrot le Delft, qui vient d’accueillir un de ses clients les plus illustres. Ah ! Le Delft, cet lieu mythique liégeois, presqu’aussi vénérable que son voisin d’en face, l’Université, créée en 1817 dans l’ancien collège jésuite lorsque le pays était sous domination hollandaise. Quand la place est libre, François Duysinx s’installe à une table où il peut, en enfilade, contempler le parterre de fleurs, la statue d’André Dumont, la façade de l’institut où s’engouffre en permanence une foule d’étudiants. Là, le mardi, il y occupe une chaire de musicologie. Autrement, il enseigne le latin et le grec à l’Athénée de Stavelot. Comme il ne voyage qu’en train, il quitte sa bonne ville le lundi en fin de journée où il loge chez sa vieille « Tante Amour ». Entre tout cela, François passe ses loisirs à apprendre Mozart à ses amis musiciens amateurs de la « Petite symphonie de Stavelot ». Oups ! J’allais oublier d’évoquer une dernière corde à son arc et pas la moindre. Depuis toujours, notre professeur aime à écrire des chansonnettes, musique et paroles en … wallon, une de ces langues qu’il chérit. Lorsqu’il se trouve en société, ses amis ne manquent jamais de réclamer l’un ou l’autre air. Alors, sous les vivas, il s’installe au piano et pousse une chansonnette, une seule car il déteste monopoliser. En toutes circonstances, François reste modeste. Aujourd’hui, attablé au Delft, il termine tout doucement l’écriture d’une canzonette intitulée « Les horlodges di Lîdge ». L’histoire raconte la véritable épopée d’un homme qui prend le tram à Coronmeuse pour aller faire une course au quartier Saint-Gilles. Il se rend compte que sa montre est arrêtée il se dit «  d’ji va la r’mette à leure à l’église di Ste-Foy ». Sur le clocher, l’horloge indique 7 heures et-demi. Mais voilà tî pas qu’à l’église de St-Barthélemy, il est …7 heures un quart. A l’hôtel de ville, l’horloge indique : tô juss’ 7 heures. Au pont d’Avroy, saperlipopette ! il n’est que 6 heures 52. A Charlemagne so l’boulevard, la belle mécanique affiche 6 heures ¾… Vous l’avez compris, plus notre homme pénètre en ville, plus le temps semble revenir en arrière. Fallait pas louper ce bijou (c’est le thème même de ces chroniques). Le travail d’écriture n’est pas encore terminé mais jetons un coup d’œil sur un premier jet. L’original est en wallon, voici donc une rapide traduction française :

 

«  L’autre semaine, afin d’aller faire une course à Saint-Gilles et encore plus loin, je pris le tram à Coronmeuse car j’habite dans les environs. Comme ma montre était arrêtée, je me dis « je vais la remettre à l’heure à Sainte-Foy » . Quand on a fini sa journée, on n’est pas sur une minute ou deux.

Place Sainte-Foy, l’horloge de la Fonderie des canons, c’est-assez-dire à côté de l’église, marquait 7 heures et demi au moins. Je prends mon chronomètre, je le remonte.

 (…)

A la Renommée, au coin de la rue Marengo, il n’était pas 7 heures et demi, oh ça non ! J’en aurai le cœur net sur la place Maghin, mais là, je me regardai tout penaud : plus d’aiguilles, on les refait sûrement.

En me disant : «  ben en voilà une affaire ! « , enfin je saurai bien l’heure tôt ou tard, j’entends Saint-Barthélemy qui carillonne. Vous savez quoi ? : il est 7 heures et quart. On se dirige vers l’Hôtel de Ville mais voilà qu’une fois sur le Marché, - vous allez dire que je bas la breloque - : il est 7 heures.

Arrivé à Sainte-Craque, il est minuit ou douze heures à dîner, mais comme c’est une très vieille patraque, je ne fus pas étonné. Enfin on continue encore un peu et nous arrivons au Pont d’Avroy, croyez-moi bien, saperlipopette ! : il n’est que 6 heures 52.

Puis je regardai l’horloge électrique devant le Charlemagne sur le boulevard, c’était encore la même mécanique : elle marquait 6 heures ¾ . J’arrivai encore un peu plus jeune au coin de la rue des Guillemins, mais là cela ne valait pas la peine : il n’était que 6 heures 35 seulement.

Ce coup-là, bienheureuse Sainte-Bore, je commençai en avoir assez, heureusement j’allai arriver à la gare et là je serais fixé. Enfin, j’aperçus la grande horloge devant l’entrée de la station. Ah ouais, voilà la grande aiguille qui bouge : 6 heures et demi ni plus ni moins.

C’était-là que je devais descendre mais l’allai jusqu’au terminus car j’étais fort curieux d’apprendre si je gagnerais une minute ou plus. Je vis sur la place de Fragnée que l’horloge allait couci-couça : comme ses sœurs de la chaussée : il n’était que 6 heures 25.

En descendant, je me dis que c’était bien dommage que le tram n’allait pas plus loin, car j’aurais, sûr, si je le prenais, rajeuni quelques heures, pour le moins. Et si j’allais encore plus loin, ce serait encore plus mieux : avec un autre tram, par exemple, j’arriverais pour sûr le jour d’avant … »

Comme tout artiste qui se respecte, notre Tchantchès ne pût s’empêcher de sourire de sa malice (et disons-le tout net, de son génie).

- Bonjour, monsieur Duysinx. Comment allez-vous ?

 Un homme barbu d’une trentaine d’année lui tend la main en ajoutant « Il faudra absolument que l’on se voit un de ces jours. Vous m’aviez promis une interview ».

Une date est fixée entre eux pour le mardi 13 mars 1966, même endroit même heure.

Le journaliste Jean Lanuit remet son agenda en poche et salue à nouveau le professeur.

 

 

 

 

 

Il s’est remis à pleuvoir sérieusement. Qu’à cela ne tienne, en bon Liégeois, Lanuit a l’habitude, hop le chapeau sur la tête, il relève le col de son manteau et en route. Il a rendez-vous rue Saint-Remy pour une interview. Ce n’est pas loin : rue Charles-Magnette, la cathédrale, place St-Paul et nous y voilà. Profitons de ces quelques minutes pour présenter Ivan Boissec. C’est un jeune homme roux de 21 ans, éternellement vêtu d’un chandail à col fermé, de jeans déteints et de godasses mal cirées. Il est devenu une figure incontournable du Tout-Liège, ancien patron de la Chope d’Orphée, cabaret installé sur le bateau Gaulois sous la passerelle, le voici à présent gérant du Trou-Perette, boite de jazz et à rencontres estudiantines. Voici nos deux hommes attablés dans l’appartement rue Saint-Remy devant deux Chimay bleues. Ivan a terminé l’écriture d’un livre intitulé « La grande geste » ou « Mille bombes ».

- Ce livre est dédié aux épiciers, pharmaciens, pères conciliaires, aux nègres, à mon beau-père André, à Dieu le père, à son Fils, à Pic qui fut une belle crapule, aux martyres, aux anthropophages et à mon charcutier.

Invraisemblable, mais ce roman semble avoir des chances d’être publié par une maison d’édition parisienne puisqu’il est parrainé, entre autres, par un grand monsieur.

- Si ça ne marche pas, j’envoie une lettre à tous les éditeurs, en leur disant que mon livre est admirable et qu’ils auraient bien tort de ne pas le prendre. J’ai d’ailleurs écrit une préface dans ce sens pour bien montrer au lecteur éventuel qu’il ne perd rien en me lisant (et en achetant le bouquin).

- Il faut botter les fesses des gens pour les faire sortir de leur contexte. Un type n’est valable que lorsqu’il se révolte. C’est bien pourquoi on a mis tous les anarchistes en prison. Je veux me moquer des gens qui sont des c…,  j’en suis un autre. Me voilà donc à l’aise.

Décidément, Ivan est en verve, il continue :

- Ce livre m’est une occasion de cracher sur des tas de choses : l’Eglise, l’organisation de l’Etat, la discipline dans les pays, le modernisme à outrance, l’armée, la TV …

A tel point qu’Ivan a choisi l’exil au Canada plutôt que de faire son service militaire.

- Mon seul snobisme, conclut-il, est de m’appeler Ivan avec in I ! Ça, c’est dégueulasse.

Quatre Chimay bleues plus tard, l’interview est en poche.

 

 

Après être passé quelques minutes au Trou Perette où Jacques Pelzer et quelques amis terminent une jam session, le temps était venu pour Jean Lanuit de rentrer. Demain est une autre journée, là tout près, au journal La Wallonie, rue de la Régence. Il crèche en Outremeuse. Au pied de la passerelle Saucy, il croise un groupe de joyeux fêtards. Il y a là madame Gertrude Tassin et son époux, madame Rose Tilkin et son homme, madame Adélaïde Betchette et son Jules. Les trois dames se sont connues au lycée Léonie de Waha, les hommes ont suivi. Tout ce bon monde regagne ses pénates après une soirée bien arrosée à l’Ane Rouge rue des Ecoliers. Les Tilkin sont arrivés vu qu’ils logent rue Fond-Pirette. Smack, smack, bisou, bisou à la liégeoise (ça n’en finit pas) «  Oui à très bientôt ! ». Les autres nichent rue Sainte-Walburge. Arrivé au début de la Montagne Sainte-Walburge, c’est assez dire devant l’hôpital des Anglais, madame Tassin, au bras de son amie Adélaïde, s’écrie :

- Mille d’jû ! T’as vu ces deux-là, comme ils courraient comme des sots dans l’escalier des Anglais. Ils vont sûr se péter la gu…le !

Effectivement, deux jeunes hommes ont déboulé comme des fous à tel point qu’ils ont failli renverser nos deux dames. Un peu plus haut, sur le seuil du numéro 67, nos quatre amis découvrent une étrange boite noire.

- Bizarre, bizarre ! Faudrait peut-être le prévenir. Sonnons, fait madame Tassin., tout en évitant de frôler de sa robe l’antipathique engin.

Le sieur Laurent apparaît au balcon :

- Qui n’ya t’î cô ?

- Vinez on po châle, commissaire.

Le policier et sa famille sortent de la maison par la fenêtre du salon, pour ne rien risquer. Très intrigué, l’officier rentre à nouveau par le même chemin afin de prévenir par téléphone la permanence de police qui se trouve à la Violette.  Des agents arrivent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ; maintenant, la rue Montagne Sainte-Walburge grouille de monde. La caisse en question est recouverte de vernis noir. Un tube dépasse le haut de la boite de la longueur d’une main. Il leur semble bien à tous qu’il s’agit d’une machine infernale. Les agents, ayant fait reculer le public, tournent en rond autour d’elle. Un commandant d’artillerie, éclairé par une lampe, flaire la boite, la mire, la lorgne, la bornoie, la soupèse de l’œil puis déclare qu’il s’agit d’un engin redoutable (ce que tout le monde s’était déjà dit). Soudain, une puissante explosion se fait entendre. La porte du numéro 67 est expédiée dans le fond du vestibule, le plafonnage de ce local s’abat en plâtras ; les vitres de la maison volent en éclat de même que plusieurs autres de maisons avoisinantes. Quénne affaire à Lîdge , valet ! C’est encore sûr un coup des anarchistes …

 

 

Puisque nous sommes Montagne Sainte-Walburge, restons-y mais 65 ans plus tard. Denis, étudiant en géographie, a pris pension dans une des maisons de la rue, un peu plus haut que celle du numéro 67, côté pair. Ce soir-là, il y avait dîner de gala pour fêter l’anniversaire de Nanette, une pensionnaire célibataire de 32 ans. Après avoir bu le champagne, les plus âgées décidèrent de jouer aux cartes. Au couyon, pour être plus précis.  Ils sont quatre : Nanette, Catherine, Joséphine et Denis. Pour donner plus de piment, ils ont opté pour le strip-couyon. Oui, vous avez bien lu, c’est la même chose que le strip-pocker mais pour joueurs de couyons. Hé !   Les amis s’enfermèrent dans une pièce du deuxième à l’abri des regards indiscrets. C’était l’été et il faisait assez chaud. Outre les bas et les chaussures, chacun ne pouvait porter que cinq vêtements. Etait-ce à la faute à pas de chance, peu importe, très vite Denis se trouva torse-nu. Le tour suivant, il n’avait plus le choix. Ces dames l’empressèrent d’enlever son pantalon.

- Oh, s’écria Catherine. Mais notre Denis porte encore des slips kangourous …(éclats de rires !) Voyons cela. Qu’est-ce c’est que cette poche… Tiens, là-dessous se cache un drôle oiseau… ou plutôt une sorte de petit animal tout chaud … Et qui grossit quand on le touche, venez-voir les filles…

Nanette et Joséphine s’approchent en pouffant de rire. Denis, lui, commence à rougir, à attraper des vaps.

- Oh, j’ai une idée de gage, s’écria à nouveau Catherine. Nous allons attacher ce jeune homme sur une chaise, il aura aussi les yeux bandés. Nous viendrons l’embrasser, sur la joue, l’une après l’autre, et il devra deviner dans quel ordre nous sommes venues.

En deux temps trois mouvements, voici Denis les yeux bandés par un foulard, les mains attachées aux accoudoirs de la chaise.

- Qu’est-ce que je remporterai si je gagne, fit l’« infortuné » jeune homme ?

- Celle d’entre nous que tu choisiras t’accordera un nouveau baiser … sur la bouche.

- Et si je perds ?

- Ah ça, nous déciderons le moment venu.

Dans le noir total, deux lèvres se posent légèrement sur le bout du nez de Denis, rampent ensuite sur sa joue, courent jusqu’au menton. D’un mouvement sec, le ligoté avance la tête pour tenter d’embrasser la coquine sur la bouche mais en vain. Là, un doigt vient glisser sur sa bouche. Denis le happe de ses dents, puis le lâche. Maintenant, le jeune homme sent une haleine courir sur son front, juste au-dessus du bandeau. On lui mordille l’oreille, il en frissonne jusqu’aux orteils. Voilà maintenant qu’on l’embrasse sur la bouche, tandis que des mains douces, chaudes enserrent sa nuque, la caresse, s’ensuit aussitôt un baiser langoureux. Si tôt après, derrière le dos, il sent une tête descendre doucement vers l’épaule droite, joue contre joue, de fins cheveux le chatouillent agréablement ; il sent à nouveau une haleine chaude, le souffle de la respiration, une main qui pénètre dans la poche de son slip kangourou … Un murmure sourd lui arrive aux oreilles, puis un petit rire cristallin, puis un second.

- Je l’ai mis dans un état … tu verras …

Un temps.

Denis se dit qu’une deuxième amie va prendre la relève. Il murmure :

- Eh bien, à la suivante !

Elles se mettent à rire toutes les trois à la fois.

- Il n’a même pas remarqué le passage de l’une à l’autre. Il n’est pas très fufu, notre Denis.

 

 

 

Après d’autres jeux salaces, que je préfère passer sous silence, on sonna à la porte. Nanette descendit au rez-de-chaussée tout en chantonnant. Un jeune homme attendait sur le pas de la porte. Il demanda des renseignements à propos de l’avis placé sur une des vitres de la maison. La jeune femme lui conseilla de revenir plutôt l’avant midi vers 10 heures quand la patronne prépare les repas.

Je me présente : José Bagarre. Nan ! c’est pas mon vrai blaze, c’est un surnom que m’ont donné mes potes. Mais à peu de chose près, il s’agit de mon vrai patronyme. Devinez ! …  Notez que je ne suis pas particulièrement bagarreur, sauf si on me cherche ou s’il faut défendre un ami, alors là ... J’ai 17 ans et demi, 1 mètre 76, 68 kilos (comme l’année en cours), une bonne bouille souriante, plutôt beau mec ( ben ouais !). J’adore me mettre torse-nu pour montrer mon poitrail imberbe ( je fais des pompages, de la muscu), ça fait craquer les filles, je le vois bien. L’annonce c’est à peu près ceci, je cite de mémoire :

 Maison propose un logement agréable pour jeune travailleur, travailleuse uniquement !!! Chambre coquette.Dîner à midi et / ou souper le soir suivant menu. Possibilité d’autres collations. Pour personne calme et bien éduquée. Certificat de bonne vie et mœurs exigée ainsi qu’une fiche salariale récente.

A la fin du mois, je sors d’un home d’enfants placés par le juge, l’Horizon, rue Chauve-Souris, tout en haut de la rue St-Gilles. J’y serai resté quatorze mois, purée ! Ya que des mecs, des mecs et encore des mecs, même les éducateurs sont des mecs et le dirlo aussi. Parfois, on voit le bout du nichon d’une assistante sociale mais elles sont pas palpitantes ces nanas-là. Ah si j’oublie, ya Clémence, la cuisinière, elle est tof ! Je bosse chez Galère (c’est la galère !). Rapport à c’t’annonce, ce serait génial de vivre avec des filles (en espérant qu’elle ne soit pas trop moches. Avec des repas du style comme dans un hôtel. Cependant, ya un couac de taille : le certificat de bonnes vie et mœurs, là ça coince, banane. Je suis en ébullition permanente. Je ne suis attiré que par les choses extrêmes. Je déteste le travail. Quand je vois mes parents, par exemple, qui bossent du matin au soir pour se payer une bicoque d’ouvrier et une bagnole de prolo, non merci ! Pour résumer, le mieux c’est le poème de mon pote Renaud «  Le Lézard » ça s’appelle :

On prend des manières à quinze ans

Pis on grandit sans qu'on les perde

Ainsi, moi...

J'aime bien roupiller

J'peux pas travailler

Ça m'emmerde

 

J'en foutrai jamais une secousse

Même pas dans la rousse

Ni dans rien

Pendant que l'soir, ej' fais ma frape

Ma sœur fait la r'tape

Et c'est bien

 

J'm'occupe jamais du ménage

J'suis libre, et j' nage

Au dehors

Et j'vais sous les sapins, aux Buttes

Là, j'allonge mes flûtes

Et j'm'endors

 

On prend des manières à quinze ans

Pis on grandit sans qu'on les perde

Ainsi moi...

J'aime bien roupiller

J'peux pas travailler

Ça m'emmerde

 

Je suis tombé raide-dingue d’une nana. C’est elle sur la photo avec moi. Depuis un mois, elle chante des airs de musique classique dans les galeries : Avroy, Cathédrale, Opéra.Elle est divine ! Mais elle s’en retourne d’où elle vient, c’est-à-dire Bruxelles. Elle dit : « Mouais, c’est pas la peine d’insister dans cette ardente cité ». Mon âme est triste à en mourir. Je ne sais quasi rien d’elle, au fond, elle brouille les pistes. Je crois que c’est une bourge …Je vais lui écrire un poème. Commençons.

Liège, le 10 mai 1978.

Bénédicte, mon amour !

 

 

J’étais de service au journal « La Wallonie »  lorsque, dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, le Grand Quartier Général donna l’ordre d’alerte. Rien n’était plus angoissant que de suivre au téléscripteur les nouvelles qui se succédaient. Avec le recul, le plus tragique c’est que personne n’y croyait. Le 10 mai à quatre heures du matin, l’aviation allemande attaquait les gares, les aérodromes, les nœuds de communication. Une dépêche de Bruxelles confirma l’agression mais, dans Liège qui s’éveillait, on ne prend pas l’affaire au sérieux. « C’est une erreur » répétait-on à l’envi …

Mon nom est Georges Remy (ne pas confondre avec Hergé !). Je suis né à Liège en 1899. Je revois la guerre à l’endroit précis où je l’ai vu le 4 août 1914. A l’époque, nous étions réfugiés chez une parente en Hocheporte. Même journée claire, même ciel léger. Seule la mise en scène a changé. La sirène a remplacé le tocsin et c’est, dans l’azur, un infernal carrousel d’avions en forme de cercueils ailés à croix noires plongeant dans le feu d’artifice de balles traçantes. La voix grave du canon tonne au loin. Ce sont nos forts ! Dans le matin, les dormeurs ébouriffés poussent le nez à la fenêtre. Les vagues d’avions se succèdent avec une cadence bien rythmée. L’alerte ne finit pas de mugir sa plainte modulée. Sur la place de la République française où je me trouve maintenant, les marronniers s’épanouissent, une journée splendide s’annonce, indifférente au destin des hommes. Tramways et trolleybus gagnent la banlieue, les gens vont à leur travail, discutent, puis tout à coup se précipitent vers les quais. Un avion allemand, dit-on, vient de tomber en Meuse. Ce sont des cris de triomphe. Mais pas de traces de chute … Un autre appareil surgit a ras des toits. Balles traçantes, crépitements, éclatements. Au journal, fièvre des mauvais jours. Rareté des nouvelles, le téléphone est coupé entre Liège et Bruxelles. Perplexité. Je suis délégué à la Citadelle pour entrevue avec le commandant du 3 è corps au nom de la Presse liégeoise. Arrivé à Sainte-Walburge, le major-aviateur Damblon me désigne dans le ciel, haut, très haut un impressionnant combat microscopique. Les avions sont d’argent sur fond azuré. C’est presque irréel. Le délégué à la Presse n’a rien à nous dire. Il nous montre la carte d’état-major sur laquelle un tracé rouge indique la position de l’invasion. Retour bredouille. La physionomie de la ville a changé. L’affolement grandit. Des volets claquent. Des autos s’emplissent de bagages. Les éditions spéciales se succèdent. Elles n’ont d’intérêt que dans des faits divers qui deviennent petit à petit des faits de guerre. Voici les premières victimes : « A Seraing, un Italien est tué alors qu’il était au « petit endroit » ! » Ironie du destin. Je parcours Liége en tous sens, comme pour surprendre une dernière fois le visage de la Paix. Le vent de mai si doux et si frais y souffle déjà en vent de déroute. Au Parc d’Avroy, je revis une scène identique à celle surprise en août 1914. En plein bombardements, des individus en espadrilles fauchaient alors les géraniums de terrasses de l’Avenue Rogier. Sous le vol des bombardiers à croix noires, des femmes cueillent maintenant, en ce 10 mai 40,  du lilas de Perse alors qu’une batterie aérienne tonne sur le rivage.

 

 

 

Ce premier jour de guerre était un vendredi. Pour beaucoup de Belges, autant dire le jour sans viande, le jour de crêpes (les vôtes). Vers 7 heures du soir, il me fallait faire une pause. Or, à tout moment, je devais être sur la brèche, il fallait que je reste dans le centre-ville et non pas à mon domicile situé à l’époque tout au bout du quartier Sainte-Marguerite. Deux proches parents séjournaient à Hocheporte. Ils m’accueillirent à bras ouverts, les yeux emplis de pleurs. Pendant que Ophélie cuisait les vôtes, Ulysse attaqua notre désormais situation diabolique avec philosophie, selon  son habitude d’ailleurs. « Depuis la bataille de Waterloo qui avala pas mal de jeunes Liégeois jusqu’en 1914, nous les Belges, avons connu un siècle sans guerre, ce qui est absolument unique dans l’histoire. ». Et pour sans doute exorciser ces temps obscurs dans lesquels nous étions rentrés depuis seulement quelques heures, il évoqua le passé. « Tu es né avec le siècle, toi, mon bon Georges. Mon épouse et moi avions 20 ans en 1900 ».  

- A l’époque, la vie se déroulait dans la rue et dans les cafés. Le goût anglais l’emportait ; les bourgeois comme nous autres, fréquentaient la British Tavern (on disait chez « Quaden »), le café Anglais chez « Tisch », la Tavern de Canterbury, dit le « Canter ». Mais il y avait également l’influence germanique : la Taverne de Strasbourg, rue Lulay, par exemple. Les étudiants y allaient applaudir les chanteuses à la mode. «  Le Strass » connut, parait-il, de mémorables bagarres, mais je n’y ai jamais mis les pieds. (on entendit un éclat de rire dans la cuisine, tante Ophélie ne devait pas être du même avis). Au «  Walhalla », rue du pont d’Avroy, on dégustait de la bière allemande dans un décor de carton-pâte. Sur la scène, des danseuses grassouillettes en bas blanc et jupes vertes évoquaient les Alpes bavaroises.

Tante Ophélie apporta les vôtes fumantes en lançant « Ne vient pas encore nous dire que tu n’y as jamais mis les pieds, vî bistroquet que t’es. »

Oncle Ulysse avait coutume de ne pas répondre à toutes les questions qu’on lui posait. Il s’éclaircit la voix et partit de plus belle.

- On jouait aux quilles « As Ouhès », place du marché, on dansait au « Régina », on allait applaudir les cantatrices au « Pavillon de Flore », rue Surlet. On allait manger à l’hôtel Morhen, rue du Pont d’Avroy, au « Phare », place Verte. Là, un lion doré gardait l’entrée. Ses yeux s’allumait chaque fois qu’on mettait un tonneau en perce.

Tante Ophélie me regarda droit dans les yeux :

- Mes meilleures amies et moi allions à la pâtisserie chez Molinghen, en Vinâve d’Ile. Pour un franc, on pouvait manger autant de gâteau qu’on voulait.

Oncle Ulysse reprit le flambeau :

- Puis l’on vit s’ouvrir les premiers cinémas. Le Liège palace, avec ses attractions et son orchestre. Au Stella, rue de la Régence, un conférencier expliquait les vues projetées.

Ophélie s’introduisit dans une brèche :

En octobre, c’était la foire, la grande parade, la féérie. On en voyait des choses : le musée Spitzner, les maisons à forçats, les prisons de femmes, le petit charbonnage, la femme homard, l’homme lion, un nain qui mesurait moins de 70 cm, il s’appelait Joseph Cajot et était originaire d’Ogné, près de Sprimont. Et puis les carrousels-galopants, qu’est-ce que j’adorais ça …

Les cafés, les cinémas, la foire … On avait l’impression que rien n’avait changé et en même temps que tout était si différent, un autre monde, le monde d’hier.

Un gamin vint toquer à la porte. On me réclamait de toute urgence au Palais. Je pris ma veste, embrassai mes parents et m’en fus dans la nuit. Des canons tonnaient au lointain.

 

 

 

 

Je ne sais plus si je vous ai déjà raconté la courte liégeoise histoire que voici ?

 

Nous étions le lendemain de la veille. La veille, soit le 15 août, avait eu lieu un match amical de footballe : Diable Rouge versus Luxembourg sur le tout nouveau stade du Standard de Liège. Cette rencontre s’était soldée par un store  passablement inattendu : 1-3, en faveur donc du Luxembourg autant dire la honte absolue pour les p’tit Belges. Bon, ce sont des choses qui arrivent, pas la peine d’en faire tout un fromage non plus, fut-il de Herve…

 

Le 16, après une bonne sieste, je passai vers 15h sur la Passerelle de la Principauté de Liège. Mais si, vous savez : celle qui surplombe la rue de Bruxelles, juste au-dessus de l’ex-square Notger, soit sur le flanc gauche du Palais des Princes-Evêque. Je vis au pied des escaliers quatre mecs décorés de très ridicules perruques de Djables rouchhh’. Je ne sais trop ce qui me prit car, d’habitude, je suis plutôt effacé comme mec, discret-agent-secret … Quelle mouche m’a donc piqué ? toujours est-il que je me surpris en train de vociférer comme un con : «  Bande de canules ! ». Quoi ? «  qu’ils me gueulent les quatre d’en bas. «  Bande de canules !, abrutis ! bouhou-ou-ou ! » que je rempile. Et pour être sûr qu’ils me comprennent bien, je leur flanque un long doigt d’honneur, bien pointé vers le firmament. Oufti ! voici t’y pas qu’ils grimpent les escaliers (sans doute pour la casser, ma gueule). Ni une ni deux, je prends les jambes à mon cou … Hop, entrée au Delhaize de l’ilot Saint-Michel, direction l’ascenseur tout au fond. Ça tombe pile poil, des mômes en sortent. Je m’engouffre. Hop dans la galerie : okay, les décorés n’ont pas l’air de me suivre … Je traverse en courant comme un dérapé toute la place Saint-Lambert, en diagonal. Où ? où ? où ? Je rentre dans le café «  Le Mécène » . Ma planque est libre, ouf : la table juste au coin où l’on peut voir d’un plan époustouflant toute la place du Commissaire Maigret. Voir sans être vu ou à peu près. Je commande à Martine « un verre de bière ». Je prends le journal «  La Meuse », vachement défraîchie, et me cache derrière en zuitant la foule liégeoise à souhait : les ceuses qui attendent le bus, les glandeurs, les ceuses qui font la manche, les dragueurs, les pètés, des pédés (ha-ha-ha !), les camés,  les minettes, les djéllabistes, les ceuses qui ont la tête dans le cul rapport qu’hier c’était le quinze août en Outremeuse, quénne affaire à Lidge ! Je crois que j’ai semé mes supporters.

 

15h30. J’ai le temps de passer au « Lou’s bar ». C’est à deux pas, au pied de l’horrible building de la Cité administrative. C’est Rorôôô qui est de service. Je lui commande « un verre de bière «  et lui demande s’il n’a pas vu Zappa par hasard. Zappa, c’est un pote qui m’a plus ou moins promis un job de magasinier chez Delhaize. Mais là, j’ai des doutes car de 1. plus de nouvelle de sa part et de 2., Delhaize licencie à tout de bras, se débarrassant en premier lieu des plus anciens qui leur coûtent la peau des fesses, et avec mes quarante ans bien coulant, je ne fais certainement pas partie du candidat idéal recherché. Et crotte ! J’écluse et je m’éclipse.

J’arrive pile-poil à l’appart de Laurance, rue Grande-Bêche. « - Alors, on fait comme l’autre fois, Zélim ? » qu’elle bizouille, Lau. « -Ouaip ! ». L’autre fois, c’était au nouvel –an. Lau m’avait maquillé en Black. Purée, j’avais été bluffé là, pour le coup. «  Je me suis toujours demandé à quel Blanc un Black pourrait ressembler … «. Essaie : quand tu rencontres un Black, demande-toi comment il serait en Blanc… Pas si évident que cela …. Lau, c’est Laurance avec deux A. Jadis, je lui ai même envoyé en mails, en sms et en version papier des poèmes, des haïkus à la con, transformant Lau en eau : tu vois le genre ! Lau a été hôtesse rue du Champion, rue de l’Agneau et même rue Marnix à S’raing. A c’t’heure elle s’est recyclée dans les soins de la peau, maquillages, manucure et tutti quanti. Elle est indépendante. Elle s’applique à me transformer en black. Depuis le nouvel an, j’ai lu le bouquin de J.H. Griffin « Dans la peau d’un noir ». Depuis, j’ai encore plus envie de me sentir dans la peau d’un Black,… le temps d’une journée, lol. J’ai sorti 50 roros, deux billets de 20 et un de 10. Elle prend un vingt : » Pour les produits. », qu’elle dit. Plus tard, je le sais, elle prendra les 30 roros : «  Bon, puisque tu insistes ! ».

 

L’enterrement de Mati l’ohé vient juste de commencer. Je me noie dans la foule, épiant les regards. Voici des années que je vis dans cette ville et pourtant je ne connais que peu de monde. Ici, c’est encore plus pire à part l’un ou l’autre visage que ne me sont pas inconnus. Eux tous, ils aperçoivent ce Black qui est comme tous les autres Black, tout aussi insolites que les autres dans cette foule constitués principalement de « jambon-beurre «. J’aime cette fête plus que toutes les autres liégeoises réunies, j’y prends mon pied, chaque 16 août. Le seul jour où l’on peut croiser, frôler des nuées de femmes, mieux : des Liégeoises. En robe. Voilettes et mantilles. Noires. Fardées, natures, sophistiquées, provocantes, parfumées. Le seul jour où j’ai envie de les embrasser, en grappes, ou une par une … et plus si affinité … Femmes hallucinantes ! Femmes hallucinogènes !

 

 J’avais promis à Zappa que je repasserais au « Cirque Divers »  en Roture. Il est  21 heures. Mon pote m’a reconnu du premier coup, même en Black : «  Remets ta culotte, je t’ai reconnu,  Joe Garage ! »  qu’il me fait. Il a réussi à m’introduire demain pour un rendez-vous avec un des boss de chez Delhaize. On écluse un « blanc-coca » ou deux,  en écoutant Kevin Ayers qui vient de brancher sa guitare accoustico-électrique :

 

« J’étais perdu dans la rue

Fatigué et mal au cul

J’ai vu un petit café

Avec une fille dedans

Et je lui disais :

Puis-je m’asseoir auprès de toi

Pour t’ regarder

J’aimerais bien t’accompagner,

Te consoler «.

 

J’suis rentré pas trop tard dans mon studio. En passant rue de la Régence, j’ai vu des poulets qui embarquaient trois ou quatre types déguisés en Diables rouges . Je me suis dit qu’il y avait quand même une justice quelque part. J’ai pris une douche, le maquillage s’en est allé à vau l’eau et je me suis endormi en rêvant à Lau. J’étais redevenu Blanc. Purée !

 

                                                                                                                     Jean Catin

                                                                                                                      Août 2020


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                                                    Liège puzelé, chapitre huit

 

Avec au sommaire :

La guerre franco-prussienne de 1870/71 vue de Liège > les petites crapules > les petites gens de la rue > jours de guerre, février, mars, avril, mai 1944 > la taverne Saint-Paul > les dernières secondes d’un ado fusillé le 20 aout 1914.

 

 

J’ai très bien connu la guerre franco-prussienne de 1870. Pas sur le front, hein valet, à Lîdge. En ce temps-là, j’avais vingt ans. J’étais étudiant à l’école normale des Rivageois. Pour financer mes études, j’avais déniché un contrat (à durée indéterminée comme on dit chez vous au 21 è siècle) avec le journal « La Meuse » qui m’envoyait dans tous les coins de la ville pour écrire quelques mots, le plus souvent, vous l’avez deviné, dans la rubrique dite des « chiens écrasés » mais pas que. Ainsi, je fus le témoin, bien involontaire, de quelques dégâts collatéraux de cette guerre imbécile. Puisque nous sommes dans la confidence, je dois d’emblée vous préciser que je suis pacifiste dans l’âme doublé d’un fervent antimilitariste  - que certains ne manqueront pas de qualifier du terme de « primaire » -. Je me souviens très bien de mon premier billet, daté du dimanche 7 août 1870, dont voici la fin :

« Le soleil brille, il fait un temps superbe et déjà une foule de braves soldats français et prussiens ne verront plus le splendide spectacle de la nature. Quelle insulte à l’humanité ! »

Il n’eut pas l’honneur de plaire à mon chef de rédaction, Sieur Charles de Brillantine, qui me tança  « Vous avez de la chance que je pars dans l’heure en villégiature mais nous en reparlerons, mon ami ! ». Heureusement pour moi, ce «brave » homme, du style va-t-en-guerre, avait la mémoire courte …

Je remis le couvert quelques jours plus tard, vu que mon boss avait le dos tourné :

- Mardi 23 août 1870

D’énormes convois d’Allemands venant de Paris continuent à passer par notre ville pour se diriger vers la Prusse. C’est un spectacle navrant que celui de tous ces malheureux, dont la plupart étaient en France depuis de nombreuses années, que le conflit oblige à abandonner ce pays.

Par contre là, on sent que Brillantine était revenu :

- Dimanche 28 août 1870

Le Comité français de Liége nous prie d’annoncer que les objets de toute nature que des personnes charitables seraient disposées à offrir aux blessés de l’armée française seront reçus au vice-consulat de France, rue Louvrex 32.

- Jeudi 8 août 1870

Hier soir, encore un nouveau train de blessés à la station des Guillemins venait de Sedan. Ces malheureux ont reçu, comme la veille, des rafraîchissements et du secours de tout genre.

Là, Sieur Ch. Brillantine évita de justesse une crise d’apoplexie :

Et le 7 septembre 1870

- L'administration du chemin de fer se montre ignoble envers les réfugiés allemands qui traversent notre ville

« On sait que les Allemands sont transportés gratuitement en France et en Prusse. En Belgique, il faut qu’ils paient et l’Administration de l’Etat se montre vis-à-vis d’eux d’une rigueur inhumaine. Il y avait dans ces trains des personnes, des femmes et des enfants surtout, qui n’avait pas pris leurs billets. Jusqu’à Liége. Il leur fallait donc un nouveau billet jusque Herbesthal. On les obligeait impitoyablement à descendre du train pour aller se munir d’un coupon, les menaçant de ne pas les laisser partir s’ils n’avaient pas assez d’argent pour en prendre. Pas question non plus de réduction pour ces infortunés qui meurent de faim. C’est incroyable ! Quelle intelligence ! Quelle inhumanité ! »

Ce soir-là, juste avant le bouclage de l’édition, je croisai Sieur Ch. Brillantine qui me lança : « F’rai pas long feu, vous ! ! ! ». Je vis, de mes yeux vus, ses longues et fines moustaches vibrer de colère ...

Le 18 septembre, avec cette fois la bénédiction du rédacteur en chef (je n’irai pas jusqu’à dire les félicitations et la Croix d’Honneur)

« Une famille allemande établie dans notre ville vient d’être cruellement éprouvée. Son chef avait fondé à Liége une petite industrie que son travail et ses efforts constants commençaient à faire prospérer. Il a dû tout abandonner pour obéir aux ordres qui le rappelaient sous les drapeaux. Depuis son départ, sa famille n’a pas reçu la moindre nouvelle. Sa femme se rend chaque jour aux Guillemins examinant avec anxiété les wagons qui transportent les blessés. Elle vient de tomber malade et son fils est parti vers les champs de bataille à la recherche de son père. Les membres de l’Association de la Croix-Rouge lui ont donné des provisions pour quelques jours. »

 

-  Mercredi 28 septembre 1870

« Le Comité de la Croix Rouge a reçu la somme de fr 832-70 centimes, produit de la collecte faites aux portes des églises de cette ville. »

Là, par contre, mon article a été censuré. Et pour cause, j’avais terminé par ces mots « Qui donc prétendra encore que les Liégeois sont généreux, pftt ! »

Avouez qu’ici je fis dans le sensationnel :

- Samedi 10 décembre 1870

Trois uhlans sont arrivés hier à Liége. Que la population se rassure ! Ils ne venaient pas s’emparer de notre ville. Faits prisonniers à la frontière, ils arrivaient à cheval, escortés par cinq lanciers. Ils ont été conduits au fort de la Chartreuse. Ils excitaient partout sur leur passage un vif sentiment de curiosité.

- « La Meuse », dimanche 19 mars 1871

Napoléon III passera aujourd’hui dimanche à 10h45 du soir à la gare des Guillemins. Le train ne s’arrêtera pas. L’ex-Empereur va s’embarquer à Ostende.

En fait, c’était une diversion vu que l’Empereur se trouvait, non pas dans un train du chemin de fer, mais dans la diligence du Comte de Flandres

- « La Meuse », 4 avril 1871

Il est passé hier en notre ville une centaine de personnes appartenant à des familles allemandes et qui se sont empressées de quitter Paris à cause des derniers événements. La nuit dernière, 11 prisonniers français, venant de Stettin, sont arrivés en notre ville et sont allés demander l’hospitalité au poste de permanence de police à l’Hôtel de Ville, ce qui leur a été accordé.

Voilà ! je ne vais pas faire plus long. Pour terminer, je mentionnerai un fait de type sociologique. De nombreux enfants, qu’ils soient  gamins ou fillettes, se mirent à jouer à la guerre. Ce qui n’est pas nouveau, me direz-vous, sauf que cette fois les cow-boys et les Indiens avaient faits place aux Français contre les Prussiens. A de nombreuses reprises, la gendarmerie dût intervenir pour faire cesser ces jeux qui se déroulaient en pleine rue ; ces combats étaient  parfois d’une violence extrême (bras, jambes cassés, yeux crevés, coups de couteau, etc.). Chacun se souviendra des incidents durant la foire d’octobre 1871.

 Tout cela pour laisser le relai à l’auteur de ces chroniques qui, m’est avis, piaffe d’impatience …

 

 

 

 

 

 

Salut ! Je m’appelle Turlute. J’ai 11ans, 1 mètre 40, 36 kg, les cheveux longs de trois mois, la casquette en bataille, la vareuse trouée aux coudes, la culotte illustrée au postérieur d’une magnifique reprise, les bas en tire-bouchon et les souliers plats comme des tartines, encore imberbe mais toujours près à la bagarre. J’ai une façon toute spéciale de siffler des airs à la mode, de jouer des claquettes. On me traite de massi djône, de racaille. Vous me direz qu’il y a bien le titi parisien, le gavroche de Victor Hugo, un peu déluré, un tantinet espiègle, soit, mais au fond c’est un brave type ; moi j’incarne le p’tit crapuleux liégeois, toujours à la recherche d’un sale coup pour faire du mal, pour blesser, pour faire pleurer dans les chaumières. Je représente donc tous vauriens de Liège et de sa banlieue, toutes races confondues. Il faut bien avouer que les pâssions des grandes personnes nous montent à la tête. Le môsieu qui causait juste avant moi vous parlait des enfants qui imitaient les belligérants de la guerre franco-prussienne. Moi, je me souviens de nos jeux vers les années 1750 à Xhovémont. Nous, les mômes, nous rejouions la guerre qui opposa les Chiroux et les Grignoux. Quelle rage, quelle cruauté nous exprimions lors de ces combats sanglants. L’un d’eux se termina par le lynchage à un arbre d’un effronté gamin de 8 ans que nous avions déculotté ; il mourut sous nos rires, nos quolibets de vrais démons. On le jeta ensuite dans un puits, son corps ne fut retrouvé que des jours plus tard. On conclut à un accident. Ha-ha-ha ! … Jadis, les jeunesses de Sainte-Walburge, de Saint-Séverin se distinguaient également par leur cruauté : elles portaient de vrais fusils, de vrais pistolets et battaient les records de la violence. Le Prince-Evêque de l’époque lança des amendements interdisant « les attroupements des garçons et autres personnes ». Ah !, c’était la belle Epoque , mil d’jû !.

Un des grands plaisirs des ceuses de ma race est de rencontrer un garçon bien sage ; direct on l’attaque,  on le rue de coups , on l’insulte le traitant du cul béni, de fifi à sa maman. Ses jouets sont réduits en miettes et ses poches sont vidées. Un de nos passe-temps favori est d’égratigner la carrosserie des autos à l’aide de cailloux. Nous, les bandes du quartier de l’Ouest,  adorons fracasser systématiquement tous les becs à gaz que ce soit à Naimette, au Thier de la Fontaine, à la Citadelle. Bien entendu, nous sonnons aux portes à toutes heures du jour et de la nuit, nous badigeonnons les clenches avec du cirage ou du stron de pigeon.  Aux Bégards et dans les terrains adjacents où l’on en voit que fossés, jardins et vignobles, nous grimpons sur les murailles pour mieux lancer des pierres sur les passants.

Le plus beau des souvenirs se déroula dans les années ’50. On ne sait trop pourquoi, un jeudi après-midi ensoleillé, des dizaines et des dizaines de gosses – il y avait même de filles – se sont mis en route d’Outremeuse vers le centre-ville. Nous étions tous ensemble d’un seul bloc, tous étrangement silencieux à part quelques murmures, quelques grognements, à la rencontre d’autres gamins du même acabit que le nôtre. La jonction se fit place de la Cathédrale. Imaginez des centaines de gosses, étrangement calmes, marchant comme lors d’une procession ou d’un enterrement. Les passants étaient médusés, aucun gendarme n’était à l’horizon. Miraculeusement, il n’y eut aucun affrontement, pas le moindre début de rixe. Nous restâmes là, presque silencieusement, le temps de deux ou trois minutes, pas plus, à nous regarder en chiens de faïence. Puis soudain, comme si nous eûmes reçu un ordre venu d’on ne sait où, chacun s’en fut par les rues adjacentes. Le lendemain, les journaux titraient : « Hier après-midi, notre ville fut durant de longues minutes une zone de non- droit », « Ce jeudi vers 16 h, Liège a retenu son souffle … »

 

 

 

 

 

 

Je pourrais verser dans de la philo à deux balles du genre Rousseau versus Voltaire « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt » mais je ne la ferai pas.

Avant qu’ils ne disparaissent à jamais, saluons la personnalité des gens de la rue, de ces «  demi-doux », de ces originaux, de ces rois de leur pavé. On les huait, on les martyrisait, on les abreuvait d’alcool pour mieux les dépouiller, on leur jouait des tours. Saluons les défuntes folles comme Adèle, chargée comme un mulet d’un sac de vieux papiers. Les reines comme celle de la Halle, décorée à l’instar d’un lutteur de foire, portant en sautoir une écharpe tricolore. Les Négrillons vendeurs de sucrerie, de carabouïa. Les mendiants du samedi formant une véritable corporation. Les diseuses de complaintes. Les jeteuses de sort. Les manchots et les pieds-bots, les culs-de-jate qui avançaient en s’aidant de deux fers à repasser. Et je vois se dresser derrière eux la pacifique armée des marchandes de poires cuites, cûtes peures, de boûquettes, de gaufres. Suivent les rétameurs, les empailleurs, les joueurs d’orgue, les hommes orchestres, les montreurs d’ours ou de singes, les bergers pyrénéens et leurs chèvres noires. Les marchandes de chiques installées à la porte des écoles. Les Savoyards, ces petits ramoneurs, les crieurs de ferrailles, les débiteurs de moutarde, de coco, de sorêts, d’anguilles fumées, de moules d’Anvers. Les marchandes d’oublies et ceux de Franco-Belges. Et les grooms rapides en veste et bonnet rouge, coursiers cyclistes au centre de Liège. Et les vieux commissaires à brassards de cuivre. Et les balayeuses qui formaient ce qu’on appelait le « corps de balai » de la Ville. Et les marchandes de parapluies, de peaux de lapins, de ferrailles, de chiffons. Tous ayant un cri qui s’est perdu définitivement comme une fumée au vent de Meuse … Et les Italiens débitants des crèmes glacées avec leurs voitures à baldaquin promenant « Le Vésuve en éruption » ou « La place St-Marc à Venise » à travers la ville. Et les joueurs de manivelle avec des images changeantes dans le coffre du piano. Et les pauvres marchandes de trappes, souricières et paniers à salade. Et les fabricants de statuettes en craie alignées sur le parapet du pont des Arches. Le vendeur de chaise en rotin et de tapis tressés. Et les Romanichels voleurs d’enfants. Et les Galiciens, les Kalmouks. Et les maraîchers, les messagers, les rouliers vendeurs de volailles, les trimardeurs. Et les femmes au lait, au beurre, au fromage. Et les vieilles qui jetaient un sort et les enfants pieds nus et tous ces maquignons de la foire aux chevaux, place Magin, rue de Hesbaye, emplis de galopades, parfumées de crottin. De nos jours, on regarde le marché de la Batte, le dimanche matin, comme un aimable anachronisme. Fait-il être dégénéré !

(ndlr : un billet de Georges Remy dans le journal « La Wallonie » de 1953)

 

 

 

 

 

 

 

La guerre n’est pas un anachronisme. Elle est même inhérente à la nature humaine.

Jours de guerre. Février 1944.

 Le 4. Voici les frimas, tout est blanc de neige. Les Allemands sont inquiets devant l’importance croissante des maquis, surtout en Ardenne. Ils ont cerné la colonie d’aliénés de Lierneux où des réfractaires au travail se faisaient passer pour des débiles mentaux. On arrête, pêle-mêle, fous et pseudofous.

Le 7. On a procédé au cœur de Liège à des rafles en série. Des centaines d’hommes ont dû mettre les bras en l’air et le visage contre la façade. Plus de huit cents personnes s’entassent à la Citadelle. Combien n’en reviendront pas ? Le comble, c’est que la police teutonne a arrêté le chef de chantier du blockhaus en construction sur la place de la république Française, là où s’élevait la statue de Grétry. L’homme, un Italien, a été jeté en prison avec les plans du fort. Les patrouilles sont partout. On est obligé, pour les éviter, d’emprunter des itinéraires extraordinaires. Pour aller plus vite en besogne, les Allemands réquisitionnent les taxis, y fourrent les captifs qui attendent au « café du star » - grand centre de fraude- le moment d’être incarcérés.

 Le 11. Il fait très froid. Dans la large déchirure bleuâtres du ciel, on voit passer des avions argentés qui n’ont rien de commun avec la Luftwaffe. Les bombardements du Reich prennent l’aspect d’une catastrophe. Le front germano-russe craque de toutes parts.

 Le 15. La crainte du débarquement de l’Ouest fait tenir à la presse embochée des propos hilarants en même temps qu’elle nous promet la lune (en pâtes sans doute) en matière de ravitaillement.

Le 16. Formidable pilonnage de Berlin. Le bruit court que les Allemands vont s’occuper de très près de la fraude. Quelle besogne, mes aïeux ! quand on connait le talent des Belges ! Nos ancêtres fraudaient déjà l’hydromel du temps de Jules César.

 Le 22. Mardi gras (c’est une façon de parler). Le ciel bourdonne sans arrêt. 6000 avions alliés sur le Reich mais déclaration affligeante de Churchill aux Communes : il n’a jamais promis la fin de la guerre pour 1944. Un de nos voisins se fâche et démoli son poste de radio en entendant cela.

Le 23. Une dame qui vit de la misère du peuple en est à son sixième manteau de fourrure depuis la Saint-Nicolas et à son troisième immeuble depuis l’Ascension. Le 29. La nuit, le grand silence rompu par la chanson des espadrilles. Le ciel vibre. On étançonne les caves  car le printemps promet d’être rude.

(ndlr : un billet de George Remy dans le journal « La Wallonie » de 1954)

 

 

Mars 1944

Le 4. Le matin, alerte donnée par toutes les sirènes citadines. La D.C.A tonne et les avions alliés invisibles passent au-dessus des nuages. Courte promenade en ville. Impossible de se rendre place St-Denis. Des sentinelles allemandes, l’arme à la bretelle, la longue capote battant les chevilles, interdisent la circulation. Motif : on descend une grosse cloche qui est ourlée de gel. On annonce le bombardement de Berlin.

Le 5. Rues mortes sur la Batte. L’après-midi, le soleil se montre et la neige fond sur les coteaux de la Citadelle. Aperçu une brave Liégeoise qui tirait la langue à une « souris «  du personnel féminin de la Wehrmacht.

Le 8. Les rafles continuent Il est dangereux s’aller au cinéma. Les actualités de la U.F.A. relèvent pourtant de la plus haute fantaisie. On y voit Degrelle qui prononce un discours où il vante les vertus de ses légions.

Le 13. Pluie et neige. Dès 20h30, les avions grondent pendant des heures. On entend les coups d’éclatement de la « Flake ». Lu « La Légia » qui servait d’emballage à un colis. C’est truffé d’attentats et d’exécutions sommaires.

Le 15. Dans Liège, les soldats portent désormais l’arme à la bretelle, même pour se rendre au café,  au cinéma et au théâtre où les vestiaires ressemblent à des dépôts militaires. L’occupant craint l’occupé. On distribue des oranges, bien entendu dans le commerce noir.

Le 20. Temps froid. Le charbon ne fait qu’un bond dans le poêle. Et à quel prix !

Le 21. Quelle nuit ! Le ciel vibre, les canons aboient, les lumières des projecteurs se déplacent dans l’ombre. Monté sur le toit pour voir le spectacle puis redescendu à la …cave. On a déboulonné et déménagé la statue de Grétry. Le socle est vide derrière le blockhaus. Quelqu’un s’écrie : «  C’est « L’All’mand jaloux » de Grétry. ( note « L’Amant Jaloux » opéra de Grétry).

Le 26. Un vrai premier beau jour, soleil blond, fumées bleuâtres, bourgeons qui s’ouvrent. Le charbon est à 3500 francs la tonne (en noir c’est le cas de la dire).

Le 27. Hier des rafles ont eu lieu sur des terrains de football. Une camionnette  de la Poste central a été arrêtée puis cambriolée par de faux soldats allemands. Il y avait une grosse somme. Rafle dans une salle de boxe de Féronstrée.

Le 30. Trois mille personnes ont attaqué des trains de combustible. On revendait le charbon sur place. Il passait de main en main pour finalement coûter 35 francs le seau.

 

Avril 1944

 

Le 2. Les bombardements continuent. Les rafles aussi. Au terrain de football de Bressoux, on trie les spectateurs et on en a embarqués sur la Citadelle.

Le3. Nous voici revenus à l’heure d’été … allemande. Le printemps est dans l’air, les avions alliés aussi.

Le 6. Les exécutions sommaires s’accélèrent. Rafles en ville au Walhalla (autrement dit le paradis germanique).

Le 9. C’est Pâques. Le son des armes remplace celui des cloches.

Le 14.  La fraude est à son apogée surtout chez l’élément féminin. Il y a la femme au pain blanc, la femme à la saucisse, la femme au savon, la femme aux cigarettes.

Le 20. Les gazettes allemandes écrivent ceci : « Les Belges, surtout les Wallons forment un peuple dégénéré plus bas que le sauvage. Impossible de traiter avec eux.  On les déportera en Pologne. Nous détruirons la France, tout ce qui parle et pense français.»

Le 21. Vague d’avions vers 2 heures du matin. Concert de la D.C.A Les trains en provenance de Namur ne sont pas arrivés à Liège. Le centre ferroviaire d’Ottignies a été bombardé.

Le 22. Les cerisiers sont en fleurs. Après 20 heures, gros passages d’avions. Nous apprenons les bombardements de Malines, St-Ghislain et Lille.

Le 29. Nuit agitée. Impossible de dormir. Ca grande partout. Mais où est la Luftwaffe ? Vers 23h30, sous la pluie battante, monte un vacarme de Dieu le père. Cela dure trois heures. On étançonne les caves.

 

Mai 1944

Le 2. Les voies ferrées sont souvent inaccessibles. Alerte aérienne sur Liège à 17h08. Bombardement à 17h35. Bombes en chapelet à Cointe, à Renory. Ce fut foudroyant. Il y a des morts et d’énormes dégâts. Mons, Louvain, Namur, Reins ont eu leur part également. On est privé de gaz. On vole les dépôts de charbon. On vit à l’envers.

Le 7. Il fait frais sous le souffle des « saints de glace ». A 19 heures les lamentations de l’alerte. Avions sur le Val Saint-Lambert, Flémalle.

Le 9. A 9 h20, vagues d’avions, sirènes, canons. Des escadrilles se déploient au-dessus de la vallée mosane. Soudain, bruit de bétonneuse ! Pluie de bombes qui descendent d’un ciel ensoleillé. Des hauteurs de Hocheporte, on voit monter une fumée jaunâtre sur Cointe et Kinkempois. On aperçoit des panaches et des parachutes et un grand cercle blanc laiteux qui se rompt. C’est la panique. Le pont du Val-Benoit est attaqué. Les projectiles ont tout ravagé alentour. La mort qui vient de l’azur printanier, rien de plus impressionnant ! Des ambulances filent vers les hôpitaux. Des hommes casqués noirs s’affairent. Des gens déménagent à la cloche de bois. Les « torchons » qui font office de journaux prennent hypocritement part au deuil de la ville et de la région. Cointe a particulièrement souffert. On aménage les caves. Cruches d’eau, linge, pioches, pelles, lampes, bougies, sifflets, tout y arrive. On vend beaucoup de sifflets pour d’éventuels emmurés et les camelots font des affaires.

Le 10. Cruel anniversaire de l’invasion. Mais tout a changé. Ce sont les avions allemands qui, cette fois, passent sur la ville. Le temps est superbe. Hélas les victimes des bombardements sont nombreuses. La vie est fragile, comme les fleurs de ce printemps guerrier. Le matin, nous flânions place Saint-Lambert. Tout à coup, des policiers surgissent et crient : « Evacuez immédiatement ! » Au même instant les sirènes lancent leur leitmotiv. Toutes les fenêtres s’ouvrent aux environs de l’Hôtel de Ville. A peine arrivons-nous place Saint-Lambert qu’une violente explosion retentit. Pas un avion dans le ciel. Bientôt la nouvelle court, vole, rebondit. Une bombe à mouvement  d’horloge avait été déposée sous la table de la salle de réunion du Collège des bourgmestre et échevins illégaux. Ces messieurs devaient siéger autour de la dite table mais quelqu’un est entré et a entendu le sinistre tic-tac. On n’a pas pu désamorcer l’engin et on a donc préféré s’en tenir à une évacuation. Notre vieille Violette en a eu les yeux crevés et dans la salle du Collège, plafonds, murs, planchers, tout a été pulvérisé. La veille, ce sont les locaux de l’UTMI, l’infâme officine du travail force, rue Darchis. Il y a plus de 600 sinistrés sur les hauteurs de Cointe-Saint-Gilles. A Kinkempois, Renory, les ravages sont effrayants. On raconte des histoires impossibles, comme si la réalité n’était déjà pas suffisante. Pauvre Liège, toujours au premier plan de la souffrance guerrière.

Le 11. Symphonie du printemps. Floraisons tendres. C’est cela aussi qui est cruel. A 13 heures « ils » sont là ! Longue modulation de bombes. Fumées énormes depuis  Angleur jusque Ougrée. Les incendies font rage et leurs lueurs se mêlent à celles du couchant. On s’interpellent. C’est sur Saint-Gilles, Cointe, Sclessin, les Grosses Battes, le Rivage en pot, le quai des Ardennes. Cela vous met les nerfs en boule. On ne mange plus qu’à des heures variables. On ne dort que d’un œil.

NDLR : articles de Georges Remy dans «  La Wallonie » de 1954. Merci !

 

 

 

 

 

 

Tout cela donne éminemment soif. Et si nous allions nous en taper un ou deux derrière la cravate (ce n’est pas une question donc pas la peine de ponctuer la phrase d’un point d’interrogation). Tant qu’à faire, choisissons un établissement illustre. La Taverne Saint-Paul, poqwè nin, un troquet parmi les plus anciens de la ville. Ah ! si les murs pouvaient parler … Oh, écoutez, approchez vos pavillons, les briques viennent de commencer leur jactance.

 Aux jours d’aujourd’hui, je suis plus que centenaire. 140 ans en 2021 !  excusez du peu. On m’a longtemps surnommée « Au tonneau » parce que, jadis, un tonneau trônait dans l’entrée. Au départ, j’étais un relais de poste. Un certain sieur Huntjens me transforma en bistrot. Mes murs sont recouverts de trésors, de tableaux. C’est que j’en ai vu des chôses. A commencer par les habitués de tout poil : les bourgeois, les ôvrés, les étudiants, les dames de grandes et petites vertus, les courtisanes. Les soiffards, les joueurs de cartes, les piliers de comptoir, les beaux parleurs, les intellos, les artiss’ de tout poil, les socialiss’, les communiss’, les anarchiss’, les laïcards, les curés et les nonnes déguisées. J’en ai vu des serments d’amour, des ruptures bêtes et brutales, des grandeurs et décadence, des sourires aux anges, des larmes de crocodiles, des déclarations d’amour.

Attardons nous sur quelques personnages parmi tant d’autres. Le fameux graveur Jean Dols qui habita tout un temps une mansarde dans la rue et payait souvent ses notes en croquis. Il affirmait être le plus ancien client des lieux : il y venait, disait-il, alors qu’il n’était pas encore né ! Sa mère, en effet, s’y attablait tous les jours alors qu’elle était enceinte ! Jean-Claude Vandormael, non moins célèbre pour son talent, y tenait ses assises. Enfin, on était sûr d’y rencontrer aussi son ancien élève et ami Christian Otte, dessinateur hors-pair qui avait croqué tous les habitués de tous les bistrots de la ville. Tous trois trinquent à présent au céleste paradis des arts.

Le décor est resté authentique : si les murs sont bruns, merci la cigarette car, au départ, le papier était beige et animés de scènes champêtres. L’intérieur n’a pas changé au cours du temps. Quelqu’un qui aurait connu la taverne en 1900, ou en 1920, ou en 1940 , ou en 1960, etc. ne tomberait pas de sa maclotte, le décor lui serait familier comme s’il l’eut quitté la veille …Les boiseries n’ont pas été modernisées et les serveuses ont toujours le sourire.

(ndlr : une sacrée clignette pour Jean Jour)

 

De nombreux chanteurs et chanteuses ont franchi la porte de la Taverne St-Paul après leur concert  au Palace, au Forum. Léo Ferré fut l’un d’eux.

Allez, un dernier. Pour la route … »

 

Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles

A certaines heures pâles de la nuit

Près d´une machine à sous, avec des problèmes d´hommes simplement

Des problèmes de mélancolie

Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la glace du comptoir

Et l´on se dit qu´il est bien tard...

Richard, ça va?

Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi

Accoudés à ce bar devant la bière allemande

Quand je nous y revois des fois je me demande

Si les copains de ces temps-là vivaient parfois

Richard eh! Richard!

Richard! encore un p´tit pour la route?

Eh! m´sieur Richard encore un p´tit pour la route?

 

 

 

 

Il doit y avoir quatre points d’impact. Ça irradie ! Trois dans le dos et un au bas de la nuque. Ça chauffe assez fort. Je ne sais même pas si cela fait mal. Sans doute que oui. Je n’aurais pas dû sortir. Pourquoi suis-je sorti ? J’aurais mieux fait de rester place Cockerill. Qu’avais-je allé à courir place de l’Université ? J’entendais bien que ça chauffait là en-dessous… Si c’était à refaire je serais resté chez moi. C’est malin !  Maintenant j’ai mal, très ! Faudrait que maman vienne me soigner. Il faut que je me souvienne, que je parle pour me maintenir en éveil et ne pas m’endormir. J’ai lu cela dans un livre : il faut parler, de la pluie du beau temps, de tout et de rien, mais parler pour ne pas sombrer. Il faut que je me rappelle tout à l’heure du grand lit place de l’Université.

 

      J’ai bu une bière ce midi. Elle était délicieuse. Surtout qu’il fait chaud depuis des semaines. T’attrape une langue comme un chausse-pied, parole !  On est le 20 août, je me demande si ce n’est pas mon anniversaire sinon pourquoi aurais-je bu une bière ce midi ? Pas de raison. Il est un peu passé dix heures au soir. J’ai les yeux fermés. A travers les paupières, je vois de temps en temps comme de la lumière mais autrement c’est fort sombre, presque tout noir. J’entends les tirs, ce sont les Boches. J’entends crier en allemand. Beaucoup de bruits. Ils m’ont tiré dans le dos, les vaches.

 

      Ah oui ! : je me souviens maintenant du grand lit. Je vois encore la fille. Est-ce que je la connais ? C’est un peu flou. Oui je crois que je la connais. Une blondinette, toute fine, toute frêle qui est étendue sur le lit. Elle me dit de venir. J’ai l’impression d’être un gros crapaud sur cette fille, si menue, qui me tire vers elle .Elle sourit, elle me séduit. Pas besoin de séduction, mignonne ! J’y vais, droit au but. Elle m’aide un peu et je l’enfile. Comme c’est bon ! Je n’ai jamais ressenti ça. Elle me sourit encore et encore, me caresse. Elle est toute menue et moi si énorme sur elle.

 

     Je suis tombé sur les pavés de la place Cockerill. J’ai pu me traîner un peu, pas beaucoup mais j’ai trouvé une place qui me fait un peu moins mal au dos. Je travaille ici, tout près, vu que je suis apprenti à la boulangerie. Ma famille habite place Saucy au numéro 9, premier étage, mes parents mon grand frère et ma p’tite sœur. Tout à l’heure, mon petit cousin Georges est venu voir où je travaillais depuis le début juillet. Il est très curieux, il faut qu’il mette son nez partout. Heureusement, il est rentré chez lui, en Outre-Meuse, où sa mère loue, dans leur maison rue de la Loi, des chambres pour des étudiants étrangers. Et moi, je me suis  fait tirer dessus par ces maudits Boches. C’est malin ! J’ai le dos tout plaqué : sans doute du sang. Il faudrait que maman vienne me soigner mais pas maintenant car ça mitraille encore trop par ici.

 

     Mais peut-être qu’il est plus tard que je ne le pense ? Peut-être que je suis gravement atteint ? Peut-être que je vis les dernières minutes, les dernières secondes de ma vie. C’est trop stupide. Peut-être qu’il est déjà trop tard pour que ma mère puisse me soigner ? Je viens d’avoir seize ans et je ne sais même pas faire du pain… C’est un peu juste trop court comme vie si je claque maintenant, dans quelques secondes, sur ces pavés. Je crois bien qu’un chien vient de me lécher la figure … Je ne sens plus mes jambes et je ne suis pas certain d’avoir encore des bras … je pense même que je n’ai plus de corps et pourtant j’ai de plus en plus mal … Comme un damné … J’aimerais tant retrouver la fille et le grand lit, c’est encore ce qu’il y a eu de mieux … Je n’ai plus la force ni l’énergie de crier, ni même de pleurer… Encore que heureux que je crois en Dieu, sinon … Je n’ai pas eu le temps d’être trop dégueulasse … J’aurais tant voulu faire du pain et sentir encore une fois la chaleur de la fille…

Noir.

 

 

                                                                                                                   Jean Catin

                                                                                                                    Août 2020

 

 

 

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