" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

lundi 2 août 2010

Georges Simenon : " Pédigrée "


Après avoir lu « Je me souviens « de Simenon, André Gide conseilla à l’auteur d’écrire, à partir de ces souvenirs d’enfance, un roman. Georges se mit à la tâche et c’est ainsi qu’apparut ce « Pédigrée « , qui est donc une autobiographe romancée.

Simenon nous met en garde : Roger n’est pas vraiment lui-même, tout comme Elise Peters n’est pas sa mère et Désiré Mamelin n’est pas réellement Désiré Simenon. Nous en prendrons acte mais si l’on compare les deux ouvrages, le côté imaginaire est minime.

Le génie de Simenon réside dans le fait qu’il nous raconte son enfance sous l’aspect d’un roman. On rentre dans cette histoire toute simple, de petites gens – comme il aime à le dire -, avec un énorme plaisir. Et si en plus vous êtes belge et de surcroît liégeois, alors là, c’est de l’ordre de la toute grande délectation, car cette ville, vous la connaissez, tout comme ses quartiers, ses rues, ses impasses, ses gens, son caractère, ses odeurs même …

Le récit hautement coloré de toutes ces vies, Roger, Elise et Désiré, sans oublier les tantes, cousins, cousines, voisins, voisines, amis et amies est tout simplement prodigieuse : une vraie saga liégeoise. Elle commence en 1903 et se termine un peu au delà de la guerre 14-18.

Le style est des plus agréables, tout y est abordable et presque essentiel, rien de superflus, à cent lieues d’une littérature ennuyeuse. Ce roman m’a tellement transporté que je lui attribue 5 étoiles sur 5 et ne puis que vous le recommander.

Oufti, toua !




Extraits de « Pédigrée « :

- « A la rentrée, Roger, qui a cinq ans et demi, ira à l’école des Frères.

« Couac ! Couac ! « font, au passage de ceux-ci, qui ressemblent un peu à des corbeaux, les gamins de la rue, ces enfants sales et effrontés qu’Elise appelle les petits crapuleux.

Il y a beaucoup de petits crapuleux dans le quartier. Entre l’église Saint-Nicolas et la rue Puits-en-Sock, dans les ruelles où on ne passe quand on est pressé, pour couper au court, on ne rencontre que ça, des fillettes sales, sans culottes, assises au bord du trottoir, les jambes écartées, des bébés au nez qui coule, avec du jaune d’œuf autour de la bouche, des garçons qui se jettent dans les jambes des passants et qui lancent des pierres en criant à vous écorcher les oreilles.

- Tiens-toi bien, Roger ! Ne mets pas les doigts dans ton nez. N’aie pas l’air d’un gamin de l’école communale ! «

- « Je ne me laisse plus faire, va ! Je le strogne, je les strogne tous, tant qu’ils sont.

Strogner dans ce langage ( populaire de Liège ), c’est voler, mais non pas voler ouvertement : c’est prendre par petites doses, subrepticement, c’est tricher, guetter l’occasion de s’approprier malignement les choses, et désormais Elise strogne sans cesse, sans remords, elle strogne Désirée ( son mari ), elle strogne ses locataires, elle strogne mademoiselle Frida. «

- « Il partira, et jamais, il ne vivra comme son père et sa mère, il se le promet, rien ne sera admis dans son existence qui puisse lui rappeler son enfance.

Cette enfance, il la hait. Il hait la rue de la Loi, la rue Pasteur, l’institut Saint-André comme le collège Saint-Servais, il hait le frère Médard et Mme Laude, et toutes les petites laideurs, les petites lâchetés quotidiennes qui font souffrir. Il est décidé à se venger, il le sait, et il y pense tandis que sa main, dans sa poche, tripote les dix sous dont il connaît d’avance la destination. »

- « Il a découvert, un soir, une rue moins répugnante, près de la passerelle, une rue aussi décente en apparence que la rue de la Loi ou la rue Pasteur, des maisons propres, bien bâties, des femmes qui lui ont paru plus bourgeoises, encore qu’installées pareillement à l’affut derrière leur rideau de guipure.

Il n’a pas osé se renseigner auprès de la personne sur le prix qu’il aurait à payer. Un soir qu’il avait deux marks en poche, il est entré en trébuchant, les jambes lasses d’avoir fait au moins dix fois le tour du pâté de maisons. Il entendait couler entre les quais de pierre la Meuse toute proche, et les planches de la passerelle résonner sous les pas.

Une main a refermé la porte à clef derrière lui, un rideau épais a été tiré sur le rideau transparent.

- Tu veux boire quelque chose ?

Il a fait un signe que non. Au prix d’un effort douloureux, il est parvenu à prononcer, les oreilles si bourdonnantes qu’il ne reconnaissait pas sa propre voix :

- Je n’ai que deux marks. Est-ce assez ?

- Fais voir.

Elle a glissé les deux marks dans son bas noir, poussé une porte, versé de l’eau dans une cuvette de faïence, près du grand lit couvert d’une courte-pointe, comme il y en a dans les chambres des locataires.

- Viens te laver. Qu’est-ce que tu as ? Viens donc. Puis elle l’a regardé et elle a compris.

- Ah ! c’est ça …

Elle a cru que c’était la première fois et c’était presque vrai.

- N’aie pas peur. Viens.

Il est ressorti de la maison cinq minutes plus tard et il s’est précipité vers le quai où il s’est mis à marcher à grands pas en réfrénant son envie de courir à toutes jambes. «

- « Ce n’est pas une maison close, mais un café comme on en trouve dans les rues paisibles qui environnent l’Hôtel de Ville. Certes, on a le droit de s’asseoir dans un coin avec une serveuse et de a lutiner. De jour, il règne un clair-obscur favorable et le soir l’éclairage est aussi discret que possible. »

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