" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

samedi 19 septembre 2020

Liège puzelé, chapitre dix

 


                                                                 Place de l'Opéra en 1948






                                                            Blockhaus, place de l'Opéra en 1944




                                              Quai Sainte-Barbe, 18 septembre 2020


Au sommaire : Raphaël, d’origine juive, quatre ans en 1942 / Edith et les soucoupes volantes / Juillet et septembre 1944 à Liège / Que font-ils donc les Liégeois en cette fin d’été de l’année du Covid-19 ?


Raphaël est né en 1938. Il a toujours habité dans le quartier Sainte-Marguerite, rue Saint-Séverin. Nous sommes en 1944. Il se souvient de cette période de terreur, deux ans plus tôt.

« Les Boches sont partis. Qu’ils aillent au diable et cô pû long ! Un jour, par un temps ensoleillé, nous nous promenions avec ma mère. Elle me tenait par la main, comme si j’allais m’envoler et de l’autre main mon copain Raphaël Szapiro. Elle fut accostée par un soldat vert de gris. Il s’approcha de moi puis, en me caressant les cheveux que j’avais d’un blond cendré digne d’un héros de la trilogie wagnérienne, il dit : « Es ist ein richtiche aryen » puis pivotant et toisant avec moins d’indulgence l’autre Raphaël, qui était un enfant aux cheveux noirs crépus et de teint foncé : « Aber es ist ein Jude ». Ma mère, alors que l’Allemand, raide comme la justice, s’éloignait, reprit son cabas qu’elle avait précipitamment posé sur le sol. Elle nous empoigna et s’efforça de garder son calme, consciente en son for intérieur de la chance qu’elle avait eue de s’en tirer à si bon compte.

Un peu plus tard, en septembre 1942, au matin, ma mère descend la rue Saint-Séverin, en quête de nourriture. Elle croise sur son chemin un policier qui retourne vers son point d’attache situé au 54 de la rue Hullos. « Bonjour, Monsieur le Commissaire », dit ma mère, d’un ton respectueux car pour elle tous les agents ont le même grade et méritent le respect. Le représentant des forces de l’ordre la remercie, fait quelques pas, hésite, puis se retourne et dit à voix basse, avec étonnement : « Mais où allez-vous, Madame Léon ? », en reprenant le nom usuel sous lequel il la connait, celui du magasin de chaussures où il stationnait certains soirs de mauvais temps, attendant peut-être que mon père sorte, du dessous du comptoir, une bouteille d’alcool et deux verres . « Je vais faire des courses, il faut bien que je nourrisse mes hommes », réplique-t-elle, avec un sourire avenant. « Retournez bien vite chez vous, faites quelques paquetages et foutez le camp, car il va se passer dans le quartier, cette nuit, des événements peu glorieux. » Ce brave homme s’appelait Floribert Paquet. La décision de mes parents a été vite prise. Les quelques meubles, qui avaient survécu à la vente forcée de 1940, ont été rapidement démontés et, dans la foulée, cachés chez des voisins bienveillants. Dès ce moment, nous, les Miklatzki, allions tout faire pour disparaître dans la nature et ne laisser aucune trace de notre existence. Madame Pollard, la femme d’un imprimeur de la rue du Coq, un résistant de la première heure, est venue me chercher, le surlendemain pour m’emmener dans une ferme à Fexhe-le-Haut-Clocher. J’y ai passé des moments délicieux, au contact d’une nature simple et attachante. Lorsque les Allemands sont venus nous cueillir au 2 rue Mississipi, les oiseaux s’étaient envolés. Ils n’ont trouvé qu’un appartement vide. Une locataire qui avait assisté à la scène racontera, avec force et gestes, quelques jours plus tard, que l’officier s’était exclamé, en rage : « Schade es war ein kind ! » ( dommage, il y avait un enfant).

Extrait du livre de Raphaël Miklatzki : « La lumière brille dans les nuits les plus sombres »

 

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Bonjour ! Je m’appelle Edith Pïedboeuf. J’ai dix ans. Je suis né à l’hôpital Saint-Joseph, le jour de la Noël, au moment le plus fort où les V1 explosaient partout dans Liège. Mes parents adorent la chanteuse la Môme Piaf, ainsi vous savez le pourquoi du comment. Il y a un an, ils ont acheté le microsillon « La vie en rose » qui tourne sans arrêt. Moi, ça commence à me sortir par les oreilles, si vous voulez savoir tout. Enfin brefle ! Nous habitons au quartier de l’Ouest, rue Mississipi. Mon papa est comptable au charbonnage Bonne-Fin, rue de Hesbaye, ma maman est puéricultrice à la crèche rue Hullos (elle n’y travaille que quelques heures par semaine sinon elle s’occupe du ménage). Moi, je vais à l’école Saint-Sépulcre, mon frère Serge à Saint-Joseph.

Parfois, je vais donner un coup de main à la basilique Saint-Martin. Pour les grandes occasions à vrai dire. Avec mes amies, nous nous occupons des fleurs, des nappes d’autel, des surplis des acolytes. Mon copain Arthur est justement acolyte. Le 13 mars après le salut, - on ne sait pas trop bien quelle mouche nous avait piqués - nous sommes grimpé tout au-dessus de la tour de Saint-Martin. A peine arrivés en haut, nous avons vu de nos yeux vu … une soucoupe volante. Elle était énorme, argentée, elle bougeait comme qui dirait au-dessus de l’hôpital Saint-Joseph. A un moment donné, j’ai bien cru qu’elle fonçait droit sur nous. De frayeur, j’ai saisis le bras d’Arthur. Et puis hop, elle a piqué droit vers le ciel pour y disparaître. Cela n’a duré que quelques secondes.

Rentré à la maison, j’ai raconté notre aventure. Mon frère Serge s’est exclamé : « Pfttt ! Tu as trop d’imagination, ma pauvre vieille. C’est pour se faire remarquer ! Vous verrez, dans quelque temps, elle prétendra avoir vu la Vierge Marie ».

 

Journal intime d’Edith :

- Journal «  La Wallonie », mardi 28 septembre 1954 : cigares volants dans le ciel de Liège

Samedi dernier vers 21h15 au jardin d’acclimatation, lors du concert donné par les Postiers, une grosse partie du public, attendant le début de la nuit féérique, eut son attention attirée vers le ciel par trois points brillants immobiles vers l’Ouest au-dessus de Cointe. Jacques Deprez, un spectateur, commerçant rue de la Régence, apporte ces précisions : «  Les trois objets, disposés en triangle, paraissaient très haut dans le ciel, à une altitude supérieure à celle empruntée d’ordinaire par les avions. Aucun bruit ou de moteur ou de déplacement d’air n’était perceptible. Ils restèrent tous trois immobiles, puis deux d’entre eux s’effacèrent. Le troisième resta visible pendant quatre ou cinq minutes, rouge aux deux bouts, puis il disparut aussi . » Bon nombre de personnes ont vu la même chose. Il semble donc que la vision a été un fait réel

 

 

-  Journal «  La Wallonie », samedi 30 octobre 1954 : une escadrille de soucoupes volantes dans le ciel liégeois

Dans la nuit de jeudi à vendredi, vers 2h30 exactement, un groupe d’ouvriers travaillant aux hauts fourneaux Cockerill à Seraing a aperçu dans le ciel une « escadrille de soucoupes volantes ». Elles allaient à une vitesse vertigineuse, infernale, par groupe de quatre.

 

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Jours de guerre

Août 1944 à Liège

 

Le 6. Journée grasse et lourde. Grasse uniquement du point de vue de la température, bien entendu ! Car du côté du garde-manger, c’est plutôt maigre ! Les troupes américaines battent tous les records de vitesse. La Bretagne est au trois quarts libérée. Les troupes foncent vers la Loire. Les blindés sont à 200 km de Paris. Alerte vers minuit à Liège.

Le 7. Il y a 40 ans, les Allemands entraient à Liège.

Le 9. La ville est sillonnée de jeunes apaches de 16 à 17 ans adjoints de la Feldgendarmerie. Ces morveux invectivent les passants. La nuit dernière, le pont qui précède le tunnel d’Esneux (vers Hony) a été détruit. En représailles, arrestations en masse.

Le 10. Dans Liège, multiplication des arrestations. Effroyable époque : vous voulez rendre visite à un de vos amis et c’est derrière les glacis de la Citadelle que vous vous retrouvez.

Le 11. Ecoutons les messages personnels de la radio de Londres : « Ma brosse à dents perd ses poils - Théodore cherche des allumettes - La crème glacée est meilleure chaude - Du Père-Noël au nouveau-né ». C’est pittoresque autant qu’énigmatique. C’est l’été et le soir est adorable. Nous avons eu aujourd’hui deux alertes sur Liège. Mitraillades sur les routes du Condroz, de Hesbaye, du plateau de Herve. Les messages personnels confondent les commères qui les écoutent. Elles croient à la fin du monde en entendant : «  Les briques sont digestibles – Meilcoco verra l’anatomie de Bamboula – Le chacal n’aime pas le vermicelle – De Pythagore à Platon – Du pélican à la tortue – Yvette aime les grosses carottes. »  Voyez donc ça !

Le 12. A Liège, nouvelles rafles. La propagande allemande convie les jeunes gens à s’engager pour s’assurer un bel … avenir ! On va jusqu’à leur promettre des filets de … harengs comme prime ! Je l’ai vu à un étalage.

Le 13. Nuit agitée. Vacarme de Dieu le père. Des vagues de bombardiers glissent vers l’Est. Elles refluent vers 1 h30. Nous n’avons pas fermé l’œil. Des rafles continuent dans la vallée de l’Ourthe, notamment sur les rivages transformés en plages populaires.

Le 15. Ce qui se passe à un kilomètre de chez soi, on l’ignore. Deux alertes ce matin. Les avions passent. C’est la fête de l’Assomption. Les soldats allemands flânent, l’arme à la bretelle dans un Liège inquiet. A midi 30, la radio annonce le débarquement en Provence. En Normandie, l’encerclement de la 7 è armée allemande est quasi-total.

Le 18. Ciel très clair. Alerte sur alerte. Lu les gazettes à la solde de l’ennemi. C’est à ne plus rien comprendre. Elles regorgent de publicités, de communiqués et de fêtes de bienfaisance. Certains artistes et sportifs se laissent interviewer et photographier. Demain, ces personnages seront « proalliés » à cent pour cent ! On creuse partout des tranchées de protection. De temps en temps, un soldat myope y disparaît dans un grand bruit de gamelle.

Le 19. Ça sent la liquidation et la débâcle. A présent, ce sont les plus trouillards qui hurlent le plus fort.

Le 20. Les bombardements continuent en Belgique. Namur a particulièrement souffert. La journée est orageuse, au propre comme au figuré. Le « marché noir » est plein d’inquiétude en Belgique.

Le 21. Trois vagues aériennes ont attaqué la région de Liège, entre le Val-Benoit et le Val-Saint-Lambert. On compterait de nombreux tués, dont des pêcheurs. Ecoles transformées en lazarets.

Le 22. Impossible de dormir d’autant moins que les camions défilent sans arrêt dans Liège par les vieilles chaussées qui virent passer tant d’armées diverses. Nous songeons à la ruée grise de von Klück. Et à la retraite de 1918. Ce reflux recommence à vingt-six années de distance et prend les mêmes aspects. Le ravitaillement officiel ayant fait faillite, on a redistribué le pain dans les magasins particuliers.

Le 23. Ce n’est plus Liège. C’est le Sénégal ! Le ciel flambe. Soudain, on annonce la libération de Paris. Le combat a duré quatre jours. Liège, à  cette nouvelle, est en fête. A la gare du Palais débarquent des blessés allemands. Spectacle lamentable. On entoure de fils de fer barbelés le centre de la place St-Lambert. Vu une chose rare : un général allemand en liberté. La journée est brillante. Les terrasses de cafés débordent malgré le péril des rafles.

Le 24. Tout Liège est suant et nerveux. Notre vieux Palais est isolé et sombre. La garde y rend mollement les honneurs. On entend des salves d’exercice qui viennent des coteaux proches. Les canons, les autos défilent. Les civils sont obligés de garder les ouvrages d’art.

Le 26. Deux alertes ce matin. On commande des drapeaux. Les départs pour le maquis s’effectuent en masse. La police se disloque.

Le 28. Alerte sur Liège à 8 heures. Fin à 9h05. Le jour est chaud. On est ravitaillé par fraudeuses spéciales. En Ardennes, incidents sur incidents et batailles. Au centre de la ville, le cortège de la retraite grossit et les tramways venant de la Hesbaye déversent  des porteurs de pommes de terre sur la place St-Lambert. C’est un Liège étrange qui s’agite sous nos yeux. On commente haut les événements. Sirènes à 18 heures. Sirène à 19h15. Opérations militaires menées à une vitesse hallucinante.

Le 29. Passage de kollaborateurs français en fuite. Ils cherchent à entrer en Allemagne. En voici d’étranges réfugiés.

Le 29. Frisé l’apoplexie en entendant une dame fort bien nourrie et qui ne rate jamais son théâtre et son cinéma s’écrier : « Ça ne va tout de même pas vite ! » Et vous voudriez mourir pour ces gens-là ! Dans Liège, on déraisonne. Tout le monde fait de la stratégie et se disperse à la moindre pétarade. On est inquiet : « Se battra-t-on chez nous ? » - A mon avis non ! Et chacun dans chaque ville précipite le torrent de l’invasion sur d’autre localité.

Le 31. Les usines sont évacuées. La Wehrmacht est en retraite, couverte de feuillage. Saint-Trond a été bombardé. Le peuple et les soldats forment un curieux mélange. Frousse verdâtre des « kollabos ».

 

 

Septembre 1944

Le 3. Nous nous attendons d’un jour à l’autre ou bien à une bataille ou bien à une évacuation ou encore aux deux choses combinées fort vilainement. C’est dimanche. Il pleut. Est-ce le dernier jour d’occupation ? Vers 10 h10, alerte sur alerte. Le journal « La Légia » a disparu. On pourra dire qu’il se vendit « au temps où les bêtes parlaient ». Les soldats allemands se livrent dans nos rues à un trafic endiablé ! Des camions sont abandonnés. Des vélos sont vendus 500 frs (comme en novembre 1918 où nous vîmes vendre une batterie de canons). Peu avant midi une nouvelle alerte. Les avions alliés entament un impressionnant carrousel. La mitraille crépite. Quinze minutes après on redouble l’alerte. Le calme revient à 12h45. Pris isolément, les soldats ne dissimulent plus la situation. D’autres affirment qu’ils reviendront dans trois mois grâce aux armes secrètes d’Hitler. Alerte à 13 h. Dix minutes d’attente. Rien ! Le mouvement des troupes est formidable. Les chars défilent dans un bruit de tonnerre. Le pavillon de la Croix-Rouge flotte sur la moitié des transports de combat. Et soudain, la nouvelle : les Anglais sont à Tournai. Un message personnel donné vers le soir à la radio ne manque pas de saveur : « Les Allemands ont le feu au derrière ».  Mais il va falloir prendre certaines précautions pour que de feu ne se communique pas à nos maisons.

Le 4. Charrois, ronflements de moteurs et coups de feu isolés la nuit dernière. Le matin se lève bleu et rose. Liège est en fièvre. En Hors-Château, le pavé a été badigeonné d’un ironique « Nach Paris ! ». On arrache des poteaux indicateurs. L’horizon ne cesse de gronder. A 10h30 alerte suivie d’une incursion aérienne au milieu des panaches de la D.C.A. Le flot de la retraite a soudain diminué. Sans vergogne, les Liégeois hissent les hampes de drapeau. Si l’Allemand ne devine pas pourquoi, c’est qu’il est décidément benêt ! Toute la ville est dehors. Des soldats entament des transactions avec la foule et si le Belge n’est pas très fort en grammaire, il l’est particulièrement en calcul.

On annonce la libération de Bruxelles. Grosse émotion suivie du mouvement classique : les volets des magasins tombent. Les rues semblent s’élargir et les gens se pressent sur les trottoirs. Ils attendent les Alliés comme s’ils attendaient une course cycliste. A 15h15, nouvelle alerte. Avions, D.C.A., mitraillades, coups violents espacés. La nuit vient, pleine d’inquiétude. On aménage les caves. Liège s’y connait dans ce genre s’exercice. On s’interpelle entre voisins. On suppose, on suppute, on espère.

 

Le 5. Quelle nuit ! Pétarades. Explosions. A 2 heures du matin une longue colonne de chars « Tigre » remonte du centre vers Ans. L’émoi de la population est à son comble. On va donc se battre, puis les Allemands font volte-face. Les Liégeois, en tenue nocturne, contemplent le spectacle. Soudain, violente pétarade. Les passants se couchent sur le sol. Or, c’est tout simplement un char qui a des ratés.

On apprend qu’une sanglante rencontre a eu lieu hier à Alleur entre les Allemands et les Résistants. Le cœur de Liège est comme frappé de stupeur. Peu de soldats. Quelques camions sous les arbres des places, des boulevards. Autour du blockhaus de la place de la République Française,  des sentinelles veillent, l’arme basse. A quelques mètres en Haute-Sauvenière, une file de civils devant une boulangerie. Vers 13h35, rumeur sensationnelle : l’Allemagne aurait capitulé. Dans certains quartiers, on n’hésite pas à pavoiser. Quelle imprudence ! Démenti ! Les Liégeois, gens variables, sont déçus. La radio devient incontrôlable. Nous écoutons, comme des personnes au fond d’un cachot, la fête à Bruxelles. Liège se vide. A 20 heures, alerte, passage d’avions. Tout est enveloppé de mystère. Plus aucun policier n’est visible. L’Hôtel de ville est fermé.

Le 6. Liège présente un aspect impressionnant. La cité ne vit plus que par soubresauts. A 13 heures 30, alerte. Avions en piqué. Et l’horizon gronde. L’après-midi, les troupes allemandes, qui avaient disparu du centre, sillonnent à nouveau la ville. Vers 17h30, mitraillades aériennes. Une cloche rescapée semble appeler la délivrance. La pluie tombe avec le soir. Les résistants commencent à se rassembler sans discrétion vers leurs points de rassemblement et les nazis manifestent une inquiétude croissante. Une section de blindés stationne près de l’église Sainte-Marguerite. La radio nous fait nager en pleine incertitude. Des patrouilles alliées auraient franchi la frontière allemande au Grand-Duché. A Mons, 10.000 Allemands se seraient rendus.

Le 7. Ce sera pour aujourd’hui. Tout le monde en a l’intuition. Un étrange grondement enferme Liège. Les chars du Théâtre Royal ont braqué leurs canons sur les débouchés de la place de la République Française. Des sentinelles pivotent autour du fortin central. Les passants sont très rares. Soudain, un grand vent d’automne se lève et balaye les feuilles rousses. On perçoit des coups de feu. La rumeur court que les troupes américaines sont tout près de Liège.

A 12h15, forte détonation. « Les ponts sautent ! », dit-on. L’Allemand va nous quitter mais il nous réservé un chien de sa chienne. A 14h15, fracas épouvantable sur le quartier de l’Ouest. Fenêtres et portes volent en éclats à la ronde. On entend des cris déchirants. Le canon gronde sans arrêt. A 15 heures, le ciel devient rouge. Bientôt, à travers les appels, les exclamations variées nous arrive la sinistre vérité. Les nazis ont lancé aux carrefours de Fontainebleaux, de Hocheporte et du Cadran des véhicules bourrés d’explosifs. A Fontainebleau, le massacre est effroyable. Des civils faisaient la file devant une boulangerie. La mort les a atrocement touchés. On cite la tentative héroïque de notre amis Waha qui a essayé de détourner un char de sa course ou de couper une mèche. Il a bondi et a laissé sa vie dans cette héroïque entreprise. Des immeubles flambent, on marche sur du verre pulvérisé. Les secours s’organisent mais les soldats apparaissent et font feu sur des groupes de sauveteurs. Et alors, au milieu de ce désastre, au milieu des blessés, des mourants et des corps déchiquetés, des drapeaux belges et liégeois sont hissés. On croit rêver, on se tâte.

Ils sont partis ! En est-on bien sûr ? On nous signale que les couleurs nationales flottent sur la Citadelle et que le Palais et l’Hôtel de Ville seraient aux mains de l’armée de la libération. Mais la fusillade crépite toujours. Nous filons vers le cœur de la ville. Quelle vision au carrefour du Cadran ! Des ruines, des excavations. Le mur de la gare est renversé. L’église Sainte-Croix est cruellement mutilée. L’église Saint-Servais, au flanc de Pierreuse, a également souffert. Le Palais a ses vitres éclatées. Devant le porche de la place Saint-Lambert, des gendarmes belges  montent la garde, baïonnette au canon. Les guérites sont renversées. Les barbelés détendus. Partout règne une atmosphère d’émeute. Le Perron est orné d’un drapeau. Des sections de résistants escortent des prisonniers. Soldats, civils, tout est mêlé. On les enferme dans les cachots de la Permanence. Liège a libéré sa rive gauche. Le crépuscule l’enveloppe d’une lumière blonde. Les drapeaux fleurissent mais on ne sait s’il faut  se réjouir ou pleurer. Dans la nuit, des incendies déploient des myriades d’étincelles. La désolation et l’enthousiasme se heurtent sans cesse. Vers 22 heures, plus d’électricité.  L’horizon est secoué de coups de canon. Des paniques naissent à tous les carrefours. Soudain, une pointe américaine, descendant de l’ouest, a passé très vite.

Le 8. La lutte contre l’incendie des carrefours de l’Ouest s’est poursuivie toute la nuit. Les pompiers, vraiment héroïque, et les sauveteurs sont inquiets car ils craignent le retour des troupes allemandes et leurs dernières représailles. Au carrefour Hocheporte, un immeuble s’écroule dans une gerbe d’étincelles.

Le matin blême se lève.  Liège, coupée en deux par son fleuve et ses ponts écroulés, n’est totalement libre que sur sa rive gauche. Sur la droite, c’est encore le combat.

Enfin, les Américains apparaissent dans le fracas des chars et dans le roulement souple des jeeps. Leurs éléments dégringolent des hauteurs, encadrés de pelotons de résistants. Quelle vision de force énigmatique ! Drapeaux, baisers, saluts, jets de cigarettes et de chocolat ! Au centre de Liège, le spectacle est invraisemblable. Mais il s’agit d’être prudent en se risquant vers les quais. La fusillade s’échange au-dessus des eaux. Sur la Goffe, une mitrailleuse débite son chapelet funèbre. Un civil, armé d’un fusil de chasse y répond. Tous les immeubles du rivage ont leurs vitres en miettes. Le pont de bois s’est couché dans les flots. Soudain, les Américains partis de la place des déportés surviennent et pointant leur canon vers la place Cockerill, raclent de leur feu roulant la rive droite au milieu d’acclamations frénétiques. La rafle passe, s’éloigne vers le sud pour aller détruire le blockhaus du Pont Neuf qui fume comme une vieille cuisinière.

Tout cela est extrêmement dangereux. Un cafetier de l’angle des rues Léopold et de la Cathédrale, juché sur son toit, a été abattu d’une balle allemande. Nous même nous devons nous coucher sur les pavés de la Goffe car le tir a des ricochets redoutables. Pendant ce temps, la foule acclame les édiles rentrant à l’Hôtel de Ville. La musique des policiers, reconstituée, attaque « le chant des Wallons » repris en chœur.

Il est onze heures. Comme jadis le 11 novembre 1918. Mais ce n’est pas l’armistice. La bataille crépite toujours en Outre-Meuse où le peuple mène la vie dure aux Fridolins. On amène de nouveaux pelotons de traîtres à la Permanence. Il y a de la poudre, de la vengeance, de la bagarre dans l’air. Les cellules du «  violon » regorgent de prisonniers. On commet évidemment des erreurs. Un bonhomme inoffensif a été arrêté six fois, et six fois relaxé. La Citadelle de Sainte-Walburge et le Palais sont également combles. L’après-midi, vu des hauteurs de Hocheporte un curieux spectacle.

La Citadelle de la Chartreuse se coiffe de lourds panaches de fumée. C’est la fin. Le drapeau national apparaît sur une des tours de l’église des Oblats. Liège est complètement libre. L’enthousiasme est général. Mais le deuil est aussi dans combien de foyers !

Samedi 9. L’armée américaine déferle, formidable masse kaki, auréolée de poussière jaune, saturée d’une odeur d’essence. Les groupements de la Résistance ont fait un émouvant pèlerinage au bastion des fusillés. Liège vibre au milieu des fils de tramways détendus, de gravas et des vitres pulvérisées. Les troupes d’Eisenhower franchissent la Meuse à hauteur du Jardin d’Acclimatation. Sur de curieux ponts de bateaux. L’horizon gronde à l’Est. La guerre continue.

Articles de Georges Remy, publiés dans le journal «  La Wallonie » de 1954

 

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Mais que font-ils donc les Liégeois en cette fin d’été de l’année Covid-19 ?

Dimanche 13 septembre 2020, soit tout juste six mois après le (premier) confinement.

Voyons d’abord les « enfants du Baby boum » qui sont devenus des « Papy et Mamy Boum ». Quand ils étaient jeunes, contestataires, comme on disait à l’époque, on les invectivait « il vous faudrait une bonne guerre ! ». Ils ne l’ont pas eu, cette foutue guerre. Ils ont passé les sixties les doigts dans le nez et les années suivantes aussi d’ailleurs : pas le moindre conflit à l’horizon, du moins dans notre joli pays. C’était à désespérer, vraiment. Et puis hop, il y eut les « années terroristes », dès 2015, inaugurées par les assassinats à Charlie Hebdo. Ca foutait quand même les chocottes… Mais on pouvait faire mieux. Mars, 2020, Macron cause à la télé « Nous sommes en guerre ! ». Ah, purée, la voilà enfin ! Nom de famille : Coronavirus, prénom : Covid-19. Pas une p’tite grippette de derrière les fagots, nan ! une vraie pan-dé-mie ! Les « Papy et Mamy Boum » pourraient enfin quitter notre petite planète bleue en paix ; ils pourraient dire aux fantômes de là-haut « Ouais, Môssieur, moi aussi  j’ai connu une guerre. Comme le commun des mortels. »

Et ils font quoi les « Papy et Mamy Boum » ? Avec deux mois de retard, ils regardent le Tour de France et le matches de foot - sans spectateurs, rapport au Covid mais ne dit-on pas que « l’important c’est de participer »-. Ils sont merveilleu-eu-eu-eu, nos Diables Rouges. Bref, c’est un peu « comme avant ».

Bon maintenant y a pas que ça dans la vie.

Ils sont blottis dans un coin, au début du sentier de la Ferme de la vache. Ils sont jeunes. Lui, un grand barbu, elle tout frêle sous sa longue robe orangée, elle porte un foulard assorti. Il vient d’essuyer quelque chose sur la joue de son aimée. Peut-être une larme. Elle est tout sourire, elle rit, il chuchote. Ils ont l’air heureux, ces deux-là. Passons discrètement notre chemin…. Un peu plus haut, une douzaine de jeunes se sont installés dans la prairie qui domine la ville, toujours à la ferme de la vache donc. On a sorti les bouteilles, les sodas, les limonades, quelques Jup. On pique-nique, quoi. On contemple sa ville… Nous voici maintenant dans le circuit bedonné qui entoure la Citadelle. La plaine de jeux où s’ébattent des ados, des joggeurs, des joggeuses, partout. Une maman est en balade avec ses trois enfants dont l’âge se situe autour de sept ans. Le gamin a un vélo à sa taille. Les jumelles n’ont qu’une seule bicyclette qu’elles partagent sans aucun problème ; logique, partager,  elles le font depuis qu’elles sont au berceau… C’est le paradis pour les chiens qui peuvent courir sans laisse, bondir, aboyer, se rouler dans l’herbe, faire les fous. Un gros chien fixe un caniche noir tout bouclé qui se trouve à 12 mètres. Ils se regardent en chiens de faïence (ha-ha-ah, la feinte !). Pas un ne bouge d’un poil. Fatal : le premier qui bouge aura une tapette … Descente par les coteaux de Vivegnis. Les biquettes paissent sous l’œil pastoral du berger qui est le plus cool du monde. Dans le champ, deux mecs s’exercent à la boxe. Tiens bizarre, on ne pratique pas le tai chi, cette gymnastique chinoise ; elle est peut-être passée de mode ou alors elle s’épanouit plus volontiers en Boverie… Un vététiste fonce sur le chemin. Il crie « attention, je vous dépasse sur la gauche, merciiiiiiiiiiii »…. Nous voici arrivés à la passerelle Léon Tchiniss, place Vivegnis. La jeunesse y glande volontiers «  Ça va, Papy ? » «Vous n’auriez pas une cigarette, m’sieur »… Place des Déportés alias St-Léonard. Toujours des fillettes en trottinettes, à vélos.  Il y a cinq potes, masques au menton, qui se font des hugs et des checks. Pas des checks de coudes, de pieds ou de poings, non de bons gros « hight five » du plat de la main, qui claquent, comme ça…. 18 heures,  sur le quai Sainte-Barbe, un couple a troqué son balcon pour le terre-plein, là juste en face, tout au bord du fleuve. Il a invité deux amis. Une mini table ronde et quatre chaises suffisent pour prendre l’apéro, une douce collation du soir, à deux doigt de la Meuse, sous le feuillage … Place de l’Yser, trois filles rejoignent quatre copines. L’une d’elle s’assied à l’écart, elle est au téléphone. Les autres discutent, fument, se font des queues de cheval. C’est un des rendez-vous de la jeunesse de la ville. Y en a partout, sur les bancs, debout, par terre. Sympa. Mignon. Touchant. Tous ces jeunes qui continuent de vivre, de rire, avec leurs amis. Ils balancent leur masque pour respirer. Le doute n’est plus permis : on va tous mourir. Ici, ça sent méchamment l’herbe. Là au bout, un groupe de onze, boys and girls, ils se passent un petit objet de main en main. On pense à un joint. C’est un flacon de gel hydroalcoolique. Alléluia !

 

                                                                                                Jean Catin

                                                                                                Septembre 2020


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Les neuf premiers chapitres, c'est par ici :

https://catinus.blogspot.com/2020/05/liege-puzele.html



                                                                           

vendredi 18 septembre 2020

Alphonse Allais : " Une sale blague "

 



Un recueil des très courtes nouvelles toutes au plus folles de Monsieur Allais.

J’ai tout particulièrement apprécié :

- Les Beaux-Arts :  petit exposé sur la sculpture et la peinture.

- Idylle : une drôle de surprise attend notre dragueur de service.

- Un enterrement au champ : ne pas mettre le bébé dans un tiroir.

- Idylle bourgeoise : lors de l’enterrement de Victor Hugo. Trop mignon !

- Vitrail : vision de sainte Catherine souriante.

- La sécurité dans le chantage : kidnapping par pigeon voyageur.

- Triste fin d’un petit groom : comme dit dans le titre.

Quel bonheur !


mardi 15 septembre 2020

Louis Wilmet : " L'âme de l'Ardenne "

 


 

 

Né à Fosse en 1881, écrivain, poète, journaliste, peintre, autodidacte, historien, Louis Wilmet s’installa à Genval en novembre 1924. Il y mourut en 1965.

Basé sur la rencontre d’un peintre avec un vieil ardennais qui connut le pays au 19 ème siècle, « L’âme de l’Ardenne » nous remémore ou plutôt nous raconte une foule d’anecdotes hautes en couleur qui se sont déroulées dans le massif forestier wallon. Avant qu’elles ne sombrent dans l’oubli …

 

Extraits :

- La lune est claire. La lune brille en faucille au milieu du semis des étoiles, et, un instant penchée vers les grands bras étendus du crucifix qui dresse sa douleur au bord du chemin, le baise silencieusement, puis plonge son reflet dans la mare argentée.

 

- Le « Miserere «  ne pardonnait pas (note obstruction intestinale) : un ou deux jours de colique et on pliait bagage pour le grand départ. D’ailleurs c’était le cas pour la plupart des maladies sérieuses.  On traînait quelque temps et on s’en allait plus ou moins vite. Aussi, quand on voyait le médecin, pouvait-on déjà faire signe au curé. Ils arrivaient presque toujours ensemble et souvent ils ne venaient qu’une fois. On avait moins peur de celui-ci que de celui-là.

Jean Echenoz " Vie de Gérard Fulmard "


Gérard Fulmard est né en France le 13 mai 1974. Célibataire, taille : 1m68, poids : 89 kg. Il a été steward, il est maintenant sans emploi. Il décide d’ouvrir une agence de détective tout en reconnaissant qu’il n’y connaît goutte. Deux clients se présentent à son bureau. En fait il est déjà manipulé par un parti politique qui ressemble étrangement au F.N., oups ! pardon, au R.N.

Cette fois, la sauce n’a pas pris. Je devrais dire la magie Echenoz n’a pas opéré.

 Tant pis ce sera pour une autre fois …

 

Extrait :

Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour : du royaume digestif à l’empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscope cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors sans cesse courir de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, au médecin légiste et son certificat.

 

 

 

 

 

 

 

mardi 8 septembre 2020

Liège puzelé, chapitre 9

 


                    Année 1880.  Le Palais provincial, le Square Notger et la Gare du Palais



                              La flèche indique l'immeuble " La Populaire "



Parce qu'il était Juif, le dessinateur Jacques Ochs a été incarcéré au camp de Breendonk










                                               Liège puzelé, chapitre 9

 

Avec au sommaire : la blanke feume du quartier de l’Ouest >  dépucelage du petit Georges > la tragique journée 3 juin 1912 sur la place Verte > jours de guerre mai, juin et juillet 1944 > fausse crise aiguë de Covid-19.

 

 

Au 19 è siècle, le faubourg Sainte-Marguerite eut son personnage surnaturel dénommé « Li p’tite blanke feume », variante de l’éternelle « Dame Blanche ». Un petit être tout de blanc vêtu, au visage livide et flétri, errant à minuit dans les allées du cimetière entourant l’église paroissiale. Il s’arrêtait devant les pierres tombales et cherchait à déchiffrer les épitaphes à demi effacées par le temps puis jetait un cri d’angoisse et s’évanouissait dans la nuit. Mais il s’en allait aussi à travers le quartier par les nuits sans lune et on le rencontrait parfois assis sur le seuil d’une maison. Cette présence annonçait presque toujours les plus funestes événements pour les habitants de la demeure. « Qwand l’blanke feume s’assit so on soû, i mouri in‘ saqui d’vant’ ut djou” disait-on à la ronde.

L’écrivain wallon Emile Gérard raconte à ce propos une histoire lugubre. « Une nuit, deux amis, Bertrand et Bauduin, regagnant tardivement leur demeure. Une heure sonnait. Ils étaient arrivés à la hauteur de l’église lorsqu’ils virent un fantôme blanc qui s’avançait vers eux. C’était « li p’tite blanke feume ». Sans mot dire, elle vint se placer à côté de Bauduin, glacé et terrifié. Tout en haletant et mourant de frayeur, les deux amis, escortés de l’horrible apparition, poursuivirent leur chemin jusqu’à la rue du Coq. Là, ils se séparèrent. La petite femme vaporeuse n’en continua pas à suivre Bauduin. Qu’elle reconduisit jusqu’à sa demeure. Huit jours plus tard, dit la légende, Bauduin était mort. »

La Dame Blanche de Sainte-Marguerite a existé. Il s’agissait d’une pauvre folle ne se montrant que la nuit dans un accoutrement bizarre : jeans déchirés, tatouages sur les bras, les jambes, le cou, anneaux dans le nez, cheveux rouges vifs ou bleus, cigarette au bec.

 

 

 

 

 

« Il a découvert, un soir, une rue moins répugnante, près de la passerelle, une rue aussi décente en apparence que la rue de la Loi ou la rue Pasteur, des maisons propres, bien bâties, des femmes qui lui ont paru plus bourgeoises, encore qu’installées pareillement à l’affut derrière leur rideau de guipure.

Il n’a pas osé se renseigner auprès de la personne sur le prix qu’il aurait à payer. Un soir qu’il avait deux marks en poche, il est entré en trébuchant, les jambes lasses d’avoir fait au moins dix fois le tour du pâté de maisons. Il entendait couler entre les quais de pierre la Meuse toute proche, et les planches de la passerelle résonner sous les pas.

Une main a refermé la porte à clef derrière lui, un rideau épais a été tiré sur le rideau transparent.

- Tu veux boire quelque chose ?

Il a fait un signe que non. Au prix d’un effort douloureux, il est parvenu à prononcer, les oreilles si bourdonnantes qu’il ne reconnaissait pas sa propre voix :

- Je n’ai que deux marks. Est-ce assez ?

- Fais voir.

Elle a glissé les deux marks dans son bas noir, poussé une porte, versé de l’eau dans une cuvette de faïence, près du grand lit couvert d’une courte pointe, comme il y en a dans les chambres des locataires.

- Viens te laver. Qu’est-ce que tu as ? Viens donc. Puis elle l’a regardé et elle a compris.

- Ah ! c’est ça …

Elle a cru que c’était la première fois et c’était presque vrai.

- N’aie pas peur. Viens.

Il est ressorti de la maison cinq minutes plus tard et il s’est précipité vers le quai où il s’est mis à marcher à grands pas en réfrénant son envie de courir à toutes jambes. »

                                                                    Georges Simenon « Pédigrée »

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                      Liége, juin 1920

 

J’aimerais revenir sur les événements effroyables qui se sont déroulés en notre ville le 3 juin 1912. On n’en entend jamais parler, jamais un mot dans la presse, dans une brochure, dans un livre d’histoire récente. Bien entendu après les quatre années d’enfer que nous avons connues, cette journée ne fait pas le poids, si j’ose dire. Notez qu’il en est d’autres ; ainsi qui évoque encore la terrible bataille qui eut lieu du côté d’Angleur aux premières heures de la guerre, la nuit du 4 au 5 août 14 ? Pourquoi donc ce silence assourdissant ? Je n’en connais pas la raison et cela m’afflige. (ndlr : cette bataille est évoquée dans le deuxième chapitre de « Liège puzelé » https://catinus.blogspot.com/2020/05/liege-puzele-chapitre-deux.html

 

Avant de vous conter cette journée tragique, permettez-moi de me présenter succinctement. Je m’appelle Jules Iscariotte (oui, comme le personnage de l’Evangile), je suis né le 19 juin 1881 dans une maison située rue Hullos, au quartier de l’Ouest, à l’endroit même où s’élèvera, en 1893, un crèche d’excellente réputation. En 1905, j’eus l’opportunité d’acquérir une brasserie, rue du Coq, située dans mon quartier. En 1910, j’ai eu l’occasion de déménager le tout en Féronstrée ce qui est nettement plus central, plus proche des quais de la Meuse. Je suis célibataire (un endurci prétendent les gens de mon entourage), je n’ai pas de vice avéré (le jeu, courir après les femmes, pas plus que la boisson et pour cause : c’est assez dire qu’après deux verres de bière, je suis complètement ivre). Tout ce qui m’intéresse c’est mon entreprise, j’y travaille quasi 24 heures sur 24, et les congés, je ne connais même pas. Certaines mauvaises langues prétendent que je suis un bourgeois, un « suppôt du capitalisme ». Certes, je suis un homme d’affaires mais mon cœur est depuis toujours de gauche. En 1909, j’ai créé une bière brune, baptisée « La Vingtième ». Elle titre à 10°, c’est une bière de caractère, assez appréciée de la gente masculine. Le slogan est d’ailleurs «  La Vingtième, les hommes savent pourquoi ! ». Bon, je dois bien admettre qu’elle a du mal à vraiment décoller. Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas encore dit mon dernier mot … Je fournis mes boissons à plusieurs établissements de la ville dont, sur la place Verte : « Le Phare », un grand café aux trente billards, aux tables de marbre, et juste à côté «  La Populaire », le local du parti socialiste, qui mérite bien son nom de « populaire » car on y pratique dans son restaurant des prix au ras du plancher tout en proposant un service impeccable.

Ce matin du sinistre 3 juin 1912, mes hommes et moi avions achalandé les caves du Phare de tonneaux de bière, de casiers de limonade, le week-end ayant été radieux. Sachant que l’après-midi allait se dérouler une manifestation, la direction préféra fermer l’établissement. Il me revient que les deux opposants à savoir d’une part le Collège des bourgmestre et échevins, avec à leur tête Gustave Kleyer, et le Parti socialiste s’étaient mis d’accord : un cortège calme soit, mais pas de chant, sans musique, surtout sans « Internationale ». Les revendications étaient : le suffrage universel, la journée des trois huit.

Depuis la place du Marché jusqu’à celle du théâtre et dans les rues voisines, la foule envahissait la chaussée immobilisant la vie citadine. Quelques provocateurs en profitèrent pour exciter les esprits. On eut facilement ramené le calme avec un peu de doigté et d’intelligence. Hélas ! vers 19h45, un tramway ayant été bousculé sur la place du Marché, l’affaire dégénéra brusquement en bagarre folle. Les chasseurs-éclaireurs de la Garde-civique intervinrent tout d’abord mais leur action fut jugée insuffisante et l’on manda la gendarmerie qui, à pied et à cheval, s’avança par Féronstrée vers le cœur de la ville. Le malheur voulut qu’il s’agissait de brigades flamandes, la plupart des novices. Ne pouvant déboucher par la rue de Bex, les bonnets à poil obliquèrent par la rue Grande Tour et la place Saint-Lambert. Ils avançaient sabre au clair et chargeaient sans répit allant jusqu’à frapper des personnes qui se trouvaient sur la plate-forme du tram de Tilleur.

A 20 heures, nous nous trouvions à hauteur du café « Le phare »  quand la charge passa nous refoulant à l’intérieur de l’établissement. Presqu’aussitôt, une compagnie de pandores s’aligna sur le terre-plein de la place Verte face au local socialiste La Populaire.

A la fenêtre, les grands chefs socialistes, tous barbus, s’inquiètent de la tournure que prend la manifestation. Il y a là Emile Vandervelde, venu tout spécialement de Bruxelles, Célestin Demblon dit « Le Tonitruant » qui, entre parenthèses a écrit de savantes études sur Shakespeare, lit Ovide dans le texte, et Léon Tocket. Tantôt, ils haranguaient le public, maintenant ils lui conseillent de se disperser. C’est à ce moment-là que j’ai entendu : « Si seulement il pouvait pleuvoir » et « Fermez les fenêtres, c’est un ordre. Quand ils ne verront plus de lumière, ils s’en iront ». Ces trois hommes n’eurent que le temps de quitter le balcon. Un salve éclata, arrosa de balles la façade faisant voler les vitres en éclats et semant la mort au rez-de-chaussée. Il y avait là une cinquantaines de personnes entrées en hâte pour se mettre à l’abri. Des cris d’effroi et de douleur retentirent. Le sang  gicla sur les glaces et les tables.

Pierre Peuvrade, ouvrier d’usine, Pierre Bayot, houilleur, Michel Beaujean, facteur des Postes et le petit Joseph Brisfer, 13 ans, qui revenait d’une représentation cinématographique, s’écroulèrent pour ne plus se relever. Des dizaines de blessés gisaient également sur le sol. Une immense clameur de stupéfaction et de révolte ponctua ce meurtre.

Xavier Neujean, fils, qui se trouvait à la fenêtre du Continental s’écria : « Ce n’est plus de la répression, c’est de l’assassinat. »

Alentour, les gendarmes, ayant perdu tout contact, continua à frapper. Enfin des escadrons du 3 è lancier arrivèrent par la rue Léopold pour relever les bonnets à poil et l’ordre dut être rétabli par des miliciens qui, pour rien au monde, n’eussent tiré sur le peuple.

 

 

 

 

 

 

Jours de guerre

Mai 1944 à Liège (suite)

Le 12. Grand carrousel aérien. Nous demeurons en alerte jusqu’à 13 heures. On confond petit-déjeuner et déjeuner. Les casseroles sont abandonnées par les ménagères liégeoises qui se précipitent à la cave. Tout projet sérieux de cuisine est raté ! Sur les hauteurs, il y a des citoyens accrochés aux toits. La lorgnette à la main, ils ne perdent pas un détail. Ils s’exclament de temps à autre : « Le pont est toujours debout ». Mais il y a des victimes. A 20 heures, nous sommes à table achevant le déjeuner de midi. Alerte ! Nous restons les fourchettes en l’air. Boum et boum sur Cointe et Kinkempois.

Le 13.  Minuit 45. Alerte. On vit en de pittoresques travestis. Couvertures, peignoirs, chandails. Tout Liège se tient prête, valise à la main, pour on ne sait quel exode. On échange des visites d’abris en abris. On vante l’excellence du sien. Un voisin, pas très rassuré, parle d’aller vivre sur une chaise au milieu des champs. Ce n’est pas une solution. Fait un  tout en Hesbaye. Vu d’énormes entonnoirs et des canons braqués vers le ciel. Au loin, vers le nord, de lourdes fumées. « C’est Louvain qui brûle » me dit un paysan. Nous nous croyons revenus en 14. On ne voit plus que des sinistrés poussant des charrettes à bras, et, contraste, des communiants et communiantes comme on en voyait en 1940 aux premiers jours de l’invasion sous les lilas.

Le 15. Journée de deuil ordonné par le collège d’ordre nouveau (de quoi se mêle-t-il ?).

Le 18. Le gaz manque. Le pain est rare. La levure aussi. L’Ascension ! Quel titre ironique quand on songe aux calamités célestes.

Le 20. Depuis quelques semaines, le visage de Liège s’est creusé de rides redoutables. Les commères sont assises en permanence devant les boulangeries. On annonce la fermeture des cinémas. Les Allemands sont fiévreux.

Le 20. Alertes en cascades. Les Allemands vérifient les cartes d’identité sur la passerelle qui remplace le pont des Arches.

Le 22. Quelle nuit ! 1h20, les avions ronflent. Soudain, un sifflement puis un hurlement. Voici le chapelet des bombes à Burenville et rue de Hesbaye. Un avion explose en plein ciel. A 15 heures, alerte. D.C.A. Les coups sont lointains. A 18 heures, nouvelle alerte. J’écris tout cela à la chandelle.

Le 22. A 18 heures, un avion pique et mitraille la D.C.A. des abords du Val-Benoit. Panique place de la République Française où nous voyons fuir un bataillon de femmes du commerce au noir. Il leur sera beaucoup pardonné car elles auront beaucoup fraudé et nul doute qu’un monument leur sera élevé plus tard.

Le 24. Les ménagères, très prudentes, se consacrent à la préparation d’un repas qui sera avalé quand on pourra car, à 10h25, l’infernal carrousel recommence. Val-Benoit, Renory, Angleur, Ougrée, Sclessin, Flémalle ont été touchés. L’action a été des plus violente. Tilff-sur-Ourthe a reçu des bombes. Gros dégâts, nombreuse victimes. La radio nous annonce des succès alliés.

Le 26. Ciel absolument bouché. Téléphone coupé. La journée d’hier a été terrible pour toute la Belgique. La centrale de Rivage-en-Pot ayant été atteinte, il n’y a plus d’électricité. On ne donne plus d’alerte par sirène. Au point où nous en sommes, cela n’a plus guère d’importance. On vit le nez en l’air et les oreilles en pavillon de phonographe.

Le 28. Pentecôte. La nuit a été secouée de bourdonnements d’avions. Les cloches chantent dans le ciel clair. La chaleur est lourde. A 10 heures, émoi pour rien. A 11h35, nouveau concert. Les voilà ! Ils filent du sud  en ouest et lâchent leurs bombes avant d’abandonner la vallée.

Le 30. Lu dans «Le Nouveau Journal » que le centre de Liège a été rasé. Voilà comment ces messieurs écrivent l’Histoire. La vie de la ville se rétrécit comme une peau de chagrin. Chaque quartier est devenu une cité à part. Que d’états-majors, que de stratégies de coins de rue. On en est à souhaiter du mauvais temps pour manger et dormir en paix.

 

Juin 1944 à Liège

Le 2. La possibilité d’un débarquement sur le continent fait les frais de toutes les conversations. La presse embochée, elle-même, en démentant, s’y associe. Aujourd’hui place St-Lambert, entrevu le maréchal Rommel, seul dans une voiture camouflée qui sortait du Palais des Princes-Evêques. La garde lui a rendu les honneurs. Le lycée de Waha, au boulevard d’Avroy est transformé en dépôt mortuaire. On y amène sans cesse des corps retirés des ruines de Cointe, du Val Benoit et d’autres lieux. Le drame du pain quotidien continue. Les files s’allongent. Les civils installent des chaises et des tables devant les boulangeries et entament des parties de cartes. La faction commence avant le début du jour.

Le 6. Tonnerre de Brest ! Les Alliés ont débarqué entre Cherbourg et Le Havre. La nuit a été fiévreuse même au-dessus de Liège. Ruée sur la radio. Si les Allemands entraient dans chaque maison, ils arrêteraient toute la population mise à l’écoute. Les visages sont illuminés dans Liège. Il y a de quoi boire un coup mais méfiance des cafés où la Gestapo a des oreilles.

Le 7 . La Fédération des fraudeurs de Belgique s’inquiète devant les événements. A Liège, pluies de réquisitions. On parle de distribuer le pain dans les écoles (système 14-18). La police allemande multiplie les perquisitions. Se risquer en ville est délicat. On se fait arrêter par de crasseux personnages et par des petits jeunes gens bons à tout fiers de devenir mouchards. La fierté se loge où elle peut ! Sur les ponts, les sentinelles sont doublées et portent deux grenades au ceinturon. Des chevaux de frise hérissent de leurs buissons métalliques et pointus les rampes. Le bruit court que les civils vont participer à la surveillance des ouvrages d’art.

Le 10. Il pleut. Informations excellentes venues de Normandie et d’Italie. On réquisitionne les passants pour le déblaiement des voies ferrées bombardées. Les «kollabos » prêtent la main à cette opération contraire à toutes les lois. Des rafles ont été exécutées la nuit dernière. Arrestations d’officier et de sous-officiers belges de réserve. Les nazis sont nerveux. Le téléphone est coupé et les établissements publics sont clos à 22 heures.

Le 16. Gros trafic de fausses pièces d’identité. On les obtient facilement même aux guichets officiels. Les nazis sont roulés dans ce qu’il nous reste de farine. Le ravitaillement va de plus en plus mal. La distribution du pain se fait dans les écoles. Le beurre a baissé. Au moment où les Américains sont à Cher …bourg. (Oh ! le vilain calembour wallon).

Le 17. C’est le déluge. Nous allons pourrir sur pied.

Le 18. Le ciel ouvre de nouveau ses écluses. J’en profite pour visiter les régions liégeoises bombardées. Vu à la soirée le quai des Ardennes, Renory, Fragnée, le Val-Benoit. C’est effrayant dans le silence vespéral. Retour au centre de la ville pour apercevoir la Gestapo qui enlève des fournées de jeunes gens dans des autos. Au large !

Le 21. Le passage sur les ponts exige de la part des civils de véritables manœuvres stratégiques. Bagarres dans les écoles liégeoises où l’on distribue une infâme mixture qu’on appelle du pain (et l’on dit bon comme le pain, quelle ironie).

Le 22. A Liège, meurtres et sabotages incessants.  A 21 heures, alerte ! Des formations aériennes apparaissent. La D.C.A. fouille les nuages. Il pleut des éclats.

Le 24. Les bombes volantes tombent sur le sud de l’Angleterre. Les gazettes nazifiées bavent sans arrêt. Les nombreux « cerveaux de poulet » qui encombrent la Belgique en sont encore influencés.

 

Juillet 1944 à Liège

 

Le 5. La fin approche donc les Allemands vont devenir plus sauvages que jamais. Attention ! Ce matin, ils ont arrêté le peintre Jacques Ochs et sa sœur, il était quatre du matin. Les rafles ont été nombreuses à l’aube. Il y a encore des crétins qui trouvent tout cela normal. Consulté mes notes non remises à jour depuis le 1er juillet. (ndlr : s’ensuivent quelques infos au sujet du front en France).

Le 6. Vu ce matin, sur le pont des Arches, des « gardes wallons » enfin revêtus de l’uniforme qui leur convenait : le gris de la Wehrmacht. Un Liégeois est rentré de Bruxelles après trois jours de voyage en chemin de fer. Il a fallu soudoyer le mécanicien pour démarrer. Une collecte a été faite par les occupants du train. Estimons, en effet, que conduire une locomotive par le temps qui court constitue un acte d’héroïsme car mitraillages et bombardements recommencent en Belgique.

Le 8. Nous sommes entourés de cannibales et d’imbéciles. Que de jugements hâtifs, définitifs et stupides sur les opérations militaires. « Les Russes seront à Liège avant les Anglo-Saxons » s’écrient les stratèges de coins de rues. A Liège, les réchauds à gaz fonctionnent deux jours par quinzaine. Dieu soit loué, voici où en est le progrès et la science. On ne peut plus prendre un bain ou se suicider qu’à jour fixe.

Le 14. Il y a des gens qui sont déçus parce que Paris n’a pas encore été atteint, alors qu’il y a quinze jours, ils niaient les chances d’un débarquement.

Le 18. Heures ensoleillées. Mais il est imprudent de se promener dans Liège car on est filé, fouillé, arrêté par  de lamentables individus, jeunes morveux, quintessence de la crapulerie. Ils sont fiers de porter le titre d’auxiliaires de la Feld-gendarmerie. Et ils se disent belges.

Le 19. Fait un voyage à Bruxelles en camion en compagnie d’une serveuse de bar, d’un curé et d’une fraudeuse en tabac. Voici une assemblée bien nationale. La nouvelle arme, le V2 est très inquiétante. Il faut le dire. Mais le public ironise. Il nous informe que le V3 ce sera un char contenant cinquante hommes .Un soldat tire au canon et les autres tirent le char.

Le 20. Concert d’avions et de D.C.A. De nombreux éclats d’obus tombent sur les toits et dans les rues mais la population ne s’en soucie guère.  On annonce un attentat contre Hitler mais la providence était avec lui « Gott mit uns » comme sur les boules des ceinturons de son armée.  La matinée est agitée. Des centaines d’avions filent vers l’Est. Les canons aboient, les passants rasent les murs car il pleut du fer sur la ville.

Le 22. Le temps est pluvieux. Le pain est détestable sauf si vous l’achetez en fraude. Eternelle gloire du commerce ! Toute la Belgique se rue sur les dernières provisions. Voyages par camions où l’on découvre tous les mondes : les élégantes, les femmes poussiéreuses, les traîne-savates, des hommes d’affaires. La serviette en cuir est reine.

Le 23. Dans les campagnes qui entourent Liège, on hâte la rentrée des moissons et l’on confond parfois le moteur des batteuses avec celui des avions. Des affiches rouges-sang annonçant l’exécution des « terroristes » se multiplient.

Le 27. Le tonnerre a roulé son boulet toute la nuit. La Ruhr a été bombardée. Les rafles sont nombreuses. Une fois à la Citadelle on n’en sort plus. En Ardenne, les engagements entre résistants et Allemands éclatent sans cesse.

Le 28. Rien de plus lamentable que les sirènes nocturnes. A 1 h du matin, l’armada aérienne gronde. On saisit les postes de radio et les bicyclettes dans les villages d’Ardenne.

Le 30.  L’action des forces de Résistance s’accroît. Le peuple se dispose à souffrir et à se battre. Liège prend des aspects inquiétants.

 

Articles de Georges Remy dans le journal « La Wallonie » en 1954.

 

 

 

 

Jamal et moi, on se connait depuis nos études à l’école de l’hôtellerie, rue Maghin. A l’époque, on le surnommait « le sans papier ». Etait-ce la réalité ou simplement n’y avait-il qu’un fond de vérité quelque part, mystère et boule de gomme. Un jour, je l’ai interrogé à ce sujet : « T’es vraiment sans papier, toi,  Jamal ? ». Il me répondit « Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien ». Cela me turlupinait : « Au fond, t’es de quelle nationalité, toi, Jamal ? Marocain, Algérien, Syrien ? … » Il me répondit « Qu’est-ce que ça peut te foutre, bite de chien ». Monsieur est trop aimable, purée tî ! En gros-gros, Jamal, il aime pas trop les Occidentaux. Ils les appelle « bites de chien » Logique, lui il est circoncis. Il dit « Vous les Occidentaux, vous faites de la morale à tout le monde, vous donnez sans cesse des bons conseils à la terre entière ». Ce n’est pas faux !

On s’en ensuite retrouvés au boulot. Nous travaillons tous deux dans une brasserie du centre de Liège (j’vais pas vous donner le nom, question discrétion). Nous sommes polyvalents, nous pouvons bosser aussi bien en cuisine, au bar, aux tables. Sans mentir, nous sommes les chouchous du patron «  Des pareils comme vous deux, on n’en fait plus, le moule est cassé, ha-ha-ha ! » qu’il dit le boss.

Troisième point commun, on s’est mis avec nos nanas respectives en même temps et elles nous ont largués un an plus tard à la même époque donc. Lalïa et Stéphanie qui sont elles-mêmes les meilleures amies du monde. Elles bossent toutes deux à l’hôpital St-Joseph, Lalïa comme laborantine, Stéf’ comme infirmière. Enfin à c’theure, elles ont émigré dans la forteresse MontLégia. Et dire qui en a des ceuses qui ne croivent pas aux coïncidences …

Moi, j’habite dans un appart rue Pierreuse. Jamal, lui, crèche au diable vauvert, dans le building de l’Avenue de Lille, juste de l’autre côté du pont Atlas à Droixhe. Il aime aller au cinéma Le Parc, logique c’est tout près. Même qu’en janvier, nous y avons été ensemble voir le film « 1917 ». Jamal, il n’en revenait pas, il était scotché à l’écran. Nous sommes allés prendre un verre ou deux au café du ciné. Il m’a interrogé sur la guerre de 14. Il n’en revenait pas que les Allemands et les Français se soient tapés sur la gueule pendant 4 ans dans des trous à rats. « Allemands, Français, et pas que », je lui dis… et j’explique avec tous des détails que je sais (ou à peu près, y m’semble que j’en ai rajouté). Il n’en revenait pas. On a fait la fermeture du café, puis nous sommes sortis pour aller dormir chez lui. On a rebu. Parfois, Jamal il boit comme un cochon, comme un porc. Mais faut jamais dire à un musulman ou à un Arabe qu’il boit comme un cochon, jamais, car là, c’est clair, il va vous arriver des bricoles … Logique !

Il y a des jours où Jamal vient dormir chez moi. J’ai dit tout à l’heure que j’habite dans un appart, je devrais plutôt dire un studio, c’est grand comme un mouchoir de poche. Je n’ai qu’un lit, alors on y dort tous les deux. Je mets direct des boules quies, rapport que Jamal il s’endort illico de suite mais surtout il ronfle. Il me dit « Est-ce que je ronfle, Ben ? ». Je réponds « Pense-tu, si peu ». Il me dit «  parce que toi, bonjour, parfois on dirait une vraie loco ! ». Trop aimable. A un moment, on se retrouve à poil, surtout quand il fait chaud rapport à la canicule du mois d’août. Il a une longue bite toute fine, mais longue …, oufti ! elle doit bien faire 30 cm, j’ai jamais vu une bite pareille. La mienne, elle est nettement plus petite, mais musclée et sympa. Comme ça, vous savez tout. Nous avons tous deux 27 ans, nous sommes comme qui dirait bisexuels, tendance hétéro. Des pareils que nous, il en a beaucoup plus qu’on ne croit…

 

Salut, je m’appelle Jamal, je suis le pote de Ben qui vient de vous causer. Jeudi dernier, il me dit qu’il a truc de c*l à me montrer mais faut qu’on retourne chez lui. A 15 heures, on dit à Sylvia (c’est une des serveuses) qu’on revient dans l’heure. No problem ! Arrivés à l’angle des rues du Palais et de Pierreuse, on tombe sur deux flics. Moi j’avais mon masque, pas Ben. En fait je le mets toujours rapport que j’suis un étranger ; nous on a l’habitude de nous faire contrôler à tout bout de rue.

- Ah, là, désolé, Monsieur, mais cette fois c’est l’amende, qu’il dit un des deux flics.

- Mais j’arrive chez moi, m’sieur l’agent, c’est juste là plus haut.

- Monsieur, c’est la troisième fois en deux jours que l’on vous prend sans masque. Votre carte d’identité et une carte de paiement électronique, s’il vous plaît Monsieur !

- C’est combien, que je dis (j’aurais dû la fermer)

- 250 euros.

- C’est pas 50 euros ?

- Je viens de vous le dire, c’est la troisième fois que monsieur est sans masque.

Ben, il bredouille quelque chose puis s’écroule sur les pavés. Je me penche sur lui.

- Hé ça va, Ben ?

Il a le temps de me faire une clignette puis hurle « Je kan not respireerd, je kan not respireerd, je kan not respireerd » et il se met en boucle «  je kan not respireed ».

Direct, je me remémore la blague qu’un client hollandais avait essayé de nous raconter l’autre jour à la taverne même qu’on s’était bidonné comme des malades, pliés en quatre qu’on était.

- Quesquidi, qu’il fait un des flics.

- « Je ne peux pas respirer », que je réponds.

Maintenant, Ben se roule par terre, secoue les bras et les jambes un peu comme une tortue qui se retrouve sur le dos. Il bave et grommelle « je kan not respireerd »

- Surtout, que je dis aux poulets, ne le touchez pas. La dernière fois qu’il a été en crise comme ça,  il s’est chopé huit jours de coma.

Les agents ont appelé le 112. On a emmené Ben à la Citadelle.

Direct on lui a fait tous les tests possibles du Covid-19 : nasal, salivaire et sanguin.

Un médecin m’a dit : «  Et vous qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?

- Je suis l’ami de monsieur.

- Ah bon ! Mais c’est vrai quoi, on ne me dit rien ici. J’aime bien de savoir qui est qui dans cette histoire de louf.

Total : Ben est resté 28 heures à l’hosto. Test du Covid négatif.  Il n’a pas payé l’amende de 250 euros mais depuis il porte le masque partout et toujours même aux chiottes. Je crois même qu’il dort avec ( j’rigole, lol). Franchement, y en j’vous jure !


Jean Catin
Septembre 2020


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Les huit premiers chapitres, c'est par ici :




jeudi 3 septembre 2020

Septembre 2020 en vrac


                      Paris masqué



                                                               Voilà, c'est dit !


                                               Paul Delvaux " Les ombres " (1965)

                                                          Rue Pierreuse

                                                 Masques contre le choléra au 19 è siècle

                                                " Quand la Belle Liégeoise ouvre ses jambes " 

                                                photo et légende d'Hélène Delhamende.

                                                        Tintin et Milou sur la Batte

                            La maison du miroir, quai St-Léonard vu du quai des Tanneurs



                                      


                                           Q
                                                    Quai Sainte-Barbe




    Quai Godefroid Kurth ( observez l'ombre de l'église de la Rédemption projetée sur l'immeuble voisin )